CHAPITRE II
DÉCOUVERTE DE L'ITALIE
1494-1495
«Ô Italie! ô Rome! je vais vous livrer aux mains d'un peuple qui vous effacera d'entre les peuples. Je les vois qui descendent affamés comme des lions. La peste vient avec la guerre. Et la mortalité sera si grande, que les fossoyeurs iront par les rues, criant: Qui a des morts? Et alors l'un apportera son père et l'autre son fils... Ô Rome! je te le répète, fais pénitence! Faites pénitence, ô Venise! ô Milan!...
«Ils écrivent à Rome que j'attire le mal sur l'Italie. Hélas! l'attirer et le prédire, est-ce la même chose?
«Florence, qu'as-tu fait? Veux-tu que je te le dise? Ton iniquité est comblée; prépare-toi à quelque grand fléau. Seigneur, tu m'es témoin qu'avec mes frères je me suis efforcé de soutenir par la parole cette ruine croulante; mais je n'en puis plus, les forces me manquent. Ne t'endors pas, ô Seigneur! sur cette croix. Ne vois-tu pas que nous devenons l'opprobre du monde? Que de fois nous t'avons appelé! que de larmes! que de prières! Où est ta providence? où est ta bonté? où est ta fidélité? Étends donc ta main, ta puissance sur nous! Pour moi, je n'en puis plus; je ne sais plus que dire. Il ne me reste qu'à pleurer et qu'à me fondre en larmes dans cette chaire. Pitié, pitié, Seigneur!» (Trad. de Quinet, Révolutions d'Italie.)
Ces paroles heurtées, brisées à chaque instant, mêlées de cris, de larmes, de sanglots, des douloureux silences d'une douleur trop pleine qui ne se fait plus jour, étaient recueillies, prises au vol, pour ainsi dire, dans les églises de Florence par les nombreux croyants. Ils les ont écrites et transmises. Nous entendons encore, dans son incohérence naïve et pathétique, Jérôme Savonarole. Cette voix d'un monde fini, à travers le bûcher, à travers les flammes et les siècles, est venue jusqu'à nous.
Des hommes de génie bien divers ont écouté Savonarole, et lui portent témoignage, Michel-Ange, Commines et Machiavel.
Le premier a été son verbe dans les arts, il a reproduit son effort, écrit sa parole tonnante, son immense douleur, dans les peintures de la Sixtine.
Machiavel, non moins frappé peut-être, s'est, pour cette raison même, jeté dans l'extrême opposé. Dieu ne faisant plus rien pour l'Italie, l'apôtre et le martyr n'ayant été d'aucun secours, Machiavel invoqua, pour le salut de la patrie, une politique sans Dieu; le ciel manquant, il appela l'enfer.
Sur l'homme même, tous sont d'accord. Ils le jugent, comme le juge l'avenir, un vrai voyant, un prophète, un martyr, en qui l'Italie se crucifia elle-même.
«La grandeur de Savonarole, a dit très-bien Edgar Quinet, est d'avoir senti que, pour sauver la nationalité italienne, il fallait porter la révolution dans la religion même.» (Révol. d'Italie).
À quoi nous ajoutons: «L'impuissance de Savonarole et de l'Italie, dont il fut la voix, fut de croire que cette révolution se ferait dans l'enceinte de l'idée chrétienne, de la contenir dans la mesure du Christ, qu'elle dépassait de toutes parts, comme l'avaient senti Joachim de Florès et les voyants du XIIIe siècle.»
Son principal ouvrage, le Triomphe de la croix, est un effort pour démontrer logiquement, scolastiquement, à un peuple raisonneur, que le christianisme est raisonnable, qu'il répond à tous les besoins de la raison.
Le retour à la foi, la réforme des moeurs, amenés par la terreur salutaire de l'invasion, c'est toute la portée de sa tentative. Il se défend, dans ses interrogatoires, d'avoir lu ou goûté les prophéties d'Évangile éternel qui essayaient d'agrandir et de renouveler le dogme. L'extrême tendresse de coeur qui éclate dans ses sermons ne lui permettait pas sans doute de toucher à l'Église malade. Il respecta tellement la vieille mère qu'il ne fit rien pour la sauver. Il la respecte en la papauté même, souillée et écroulée. Il la respecte dans Alexandre VI. Il est mort sans que tant d'ennemis eussent pu surprendre en lui la moindre nouveauté.
Que fut-il donc? une idée? Non. Il ne fut rien qu'une voix de douleur, la voix de la mort du pays.
Voix sainte? Oui. Mais fut-elle innocente politiquement? On a pu en douter. Celui qui proclame la mort, c'est celui qui l'achève. En attendrissant tellement le mourant sur lui-même, il peut finir son dernier souffle. Il révèle du moins le secret de son agonie.
L'Europe, tellement ignorante, aveugle et relativement barbare, en était à savoir que l'Italie n'existait plus. Elle ne le crut bien qu'en le lui entendant proclamer elle-même.
Ce prophète de mort, docteur en l'art de bien mourir, eût-il un secret pour la vie? un moyen de résurrection? Ni pour l'État, ni pour l'Église. Au premier, il n'apporte que la résignation, qui confirme la mort en l'acceptant. Et à l'Église, il n'offre que le conseil (inutile pour les religions autant que pour l'individu) de retourner à sa jeunesse, d'être ce qu'elle fut, et de se réformer dans son idée originelle, tellement dépassée par le temps.
Il fut un vrai voyant pour la mort et le désespoir. Son erreur fut le songe de la restauration du droit par l'étranger. En son coeur pur, le vieux péché héréditaire de l'Italie eut pourtant une place, la foi à la justice étrangère, l'appel au podestat barbare. Ce podestat, pour Dante, est l'Allemand, masqué du faux nom de César; pour Savonarole, le Français, sous son faux nom de très-chrétien.
«Il voyait l'avenir, dit son disciple Pic de la Mirandole, aussi clairement qu'on voit que le tout est plus grand que la partie.» Je le crois. Mais le présent, le voyait-il? le connut-il? Eut-il l'idée du problème insoluble au jugement duquel il appelait Charles VIII? Connaissait-il ce juge qu'il appelait, cette France barbare, mais point du tout naïve, et qui n'apportait à un tel jugement ni la lumière de l'âge mûr, ni la rectitude des instincts d'enfance, mais une avidité aveugle de plaisir, une fougue meurtrière de plaisir, de destruction?
Telle était cette France: jouir ou tuer. Elle n'était pas féroce par ivresse, comme les Allemands; ni âprement cruelle par avarice ou fanatisme, comme les Espagnols; mais plutôt outrageuse par légèreté ou sensualité, quelquefois capricieusement sanguinaire, par accès de chaleur du sang.
Les Français eurent aussi de très-mauvais initiateurs en Italie, les Suisses et Allemands de leur avant-garde, qui, quoique souvent venus dans le pays, n'y comprenaient rien et le détestaient, qui s'y rendaient malades en s'engloutissant dans les caves, et se figuraient toujours qu'on les empoisonnait. Ces brutes tiraient aussi vanité de leur barbarie. À la première rencontre, à Rapallo, près Gênes, les Suisses, pour faire les braves devant les Français, non-seulement tuèrent les hommes armés et combattant, mais des prisonniers qui se rendaient, et enfin des malades dans leurs lits. Les nôtres ne voulurent pas rester au-dessous, ils imitèrent ce bel exemple, à la première bourgade qu'ils trouvèrent et emportèrent d'assaut. C'était aussi le sot orgueil de ne pas vouloir qu'on tînt un seul jour devant l'armée royale, où était le Roi en personne.
Telle armée et tel roi, sensuel, emporté. Il s'était révélé dès Lyon, où il s'amusa si bien qu'on crut qu'il ne passerait pas les Alpes. Et quand il les eut passées, quand le duc de Milan fut venu à sa rencontre avec un cortége de dames, il s'amusa si bien qu'on crut encore qu'il n'irait pas plus loin. Il n'en pouvait plus à Asti et y tomba malade; les uns disent de la petite vérole, d'autres de la maladie nouvelle qui éclata cette année même, qui envahit l'Europe et qu'on appela le mal français.
La découverte de l'Italie avait tourné la tête aux nôtres; ils n'étaient pas assez forts pour résister au charme.
Le mot propre est découverte. Les compagnons de Charles VIII ne furent pas moins étonnés que ceux de Christophe Colomb.
Excepté les Provençaux, que le commerce et la guerre y avaient souvent menés, les Français ne soupçonnaient pas cette terre ni ce peuple, ce pays de beauté, où l'art, ajoutant tant de siècles à une si heureuse nature, semblait avoir réalisé le paradis de la terre.
Le contraste était si fort avec la barbarie du Nord que les conquérants étaient éblouis, presque intimidés, de la nouveauté des objets. Devant ces tableaux, ces églises de marbre, ces vignes délicieuses peuplées de statues, devant ces vivantes statues, ces belles filles couronnées de fleurs qui venaient, les palmes en main, leur apporter les clefs des villes, ils restaient muets de stupeur. Puis leur joie éclatait dans une vivacité bruyante.
Les Provençaux qui avaient fait les expéditions de Naples avaient été ou par mer ou par le détour de la Romagne et des Abbruzes. Aucune armée n'avait, comme celle de Charles VIII, suivi la voie sacrée, l'initiation progressive qui, de Gênes ou de Milan, par Lucques, Florence et Sienne, conduit le voyageur à Rome. La haute et suprême beauté de l'Italie est dans cette forme générale et ce crescendo de merveilles, des Alpes à l'Etna. Entré, non sans saisissement, par la porte des neiges éternelles, vous trouvez un premier repos, plein de grandeur, dans la gracieuse majesté de la plaine lombarde, cette splendide corbeille de moissons, de fruits et de fleurs. Puis la Toscane, les collines si bien dessinées de Florence, donnent un sentiment exquis d'élégance, que la solennité tragique de Rome change en horreur sacrée... Est-ce tout? Un paradis plus doux vous attend à Naples, une émotion nouvelle, où l'âme se relève à la hauteur des Alpes devant le colosse fumant de Sicile.
Tout se résume dans la femme, qui est toute la nature. Les yeux noirs d'Italie, généralement plus forts que doux, tragiques et sans enfance (même dans le plus jeune âge), exercèrent sur les hommes du Nord une fascination invincible. Cette rencontre première de deux races se précipitant l'une vers l'autre fut tout aussi aveugle que le contact avide de deux éléments chimiques qui se combinent fatalement. Mais, passé la violence première, la supériorité du Midi éclata: partout où les Français firent un peu de séjour, ils tombèrent inévitablement sous le joug des Italiennes, qui en firent ce qu'elles voulaient.
Charles VIII faillit en mourir, et y céda partout, souvent par sensualité, souvent par sensibilité. Et cela le jeta dans des difficultés imprévues qui compliquèrent fort sa situation d'arbitre de l'Italie.
Elles apparurent dès la descente des Alpes; le roi, dès le premier pas, ne se souvint plus de la politique et suivit la nature.
Dans la misérable situation où était l'Italie, les intérêts de famille dominaient tout. La brouillerie de trois familles et de trois femmes avait été l'occasion décisive qui entraîna l'invasion. Les trois femmes étaient Béatrix d'Este, Isabelle d'Aragon, Alfonsine Orsini.
Béatrix, la jeune et brillante fille du duc d'Este, sortie de cette cour qu'ont illustrée l'Arioste et le Tasse, avait besoin d'un trône et siégeait sur celui de Milan. Son mari, noir et vieux, n'était pas duc de Milan, mais simplement régent pour son jeune neveu, Jean-Galéas Sforza, maladif, incapable, qu'il tenait enfermé. Ce régent, Ludovic le More, habile homme et faible mari, ne pouvait quitter le pouvoir pour le céder à un idiot; Béatrix ne l'eût pas permis.
Le jeune duc cependant, dans sa réclusion, n'en avait pas moins épousé la fille du roi de Naples, Isabelle d'Aragon. C'était une princesse ardente et fière, jalouse surtout de Béatrix, qui trônait dans la plus belle cour de l'Europe, pendant qu'Isabelle se consumait près d'un malade dans une prison. Elle se plaignait à son père, qui menaçait Ludovic et le sommait de rendre le trône à son neveu.
Ludovic jusque-là avait été couvert par l'alliance de Florence. Il n'avait pas à craindre qu'elle ouvrît le passage au roi de Naples, tant qu'elle fut gouvernée par Laurent le Magnifique, prudent arbitre de l'équilibre italien. Tout changea à la mort de Laurent. Son fils Pierre, qu'il avait eu d'une Romaine, Clarisse Orsini, avait lui-même épousé Alfonsine Orsini, fille du connétable de Naples. Romain, Napolitain de coeur, élevé par sa mère, entretenu par sa femme dans un orgueil de prince, Pierre prit hautement parti pour la légitimité princière, rompit la vieille alliance milanaise, menaça Ludovic, le força d'appeler les Français.
Ce Pierre de Médicis, aussi sage que Jean Galéas, était un athlète, un acteur, figure de tournoi, de théâtre. Il était stupidement fier de ses succès à la lutte, à la paume. L'hiver, il employait la main la plus habile à faire des statues de neige, la main de Michel-Ange.
Ainsi c'était la guerre de trois cours et de trois femmes.
Dès que le Roi arrive, il est habilement enveloppé. Un prince généreux comme lui peut-il passer sans accorder une visite au pauvre duc malade? Tous les nôtres déjà étaient du parti d'Isabelle, sa jeune femme, la fille de notre ennemi le Roi de Naples. Le Roi cède; il voit ce mourant; il voit l'infortunée princesse qui embrasse ses genoux, les arrose de larmes. Nourri dans la lecture des romans de chevalerie, le voilà, dès l'entrée de son expédition, en face d'une suppliante, obligé de refuser sa protection à une femme. Il ne dit rien; mais Ludovic comprit son coeur, sentit qu'il était contre lui. Il le sentit bien mieux quand Charles VIII, à peine entré dans la Toscane, lui renvoya ses troupes italiennes. Il ne lui resta plus, après nous avoir appelés en Italie, qu'à faire en sorte que nous y périssions. Galéas mourut à point, et l'on crut généralement que Ludovic l'avait empoisonné.
Mêmes fautes en Toscane. Le roi, de même, y agit contre ses amis et ses alliés naturels.
Un premier fort ayant été pris et tout tué, Pierre de Médicis perd la tête. Il ouvre la forteresse qu'il avait voulu défendre. Florence profite de son trouble, le chasse, reprend sa liberté. Le pouvoir est aux mains de ceux qui avaient appelé, prophétisé l'invasion. Ils arrivent pleins de joie à Lucques pour saluer le roi; il leur tourne le dos.
Il était déjà sous l'influence des agents des Médicis. Il voyait, dans son ignorance, Pierre comme un roi chassé par ses sujets.
Ce fut bien pis quand il vit la femme de Pierre, Alfonsine Orsini, en deuil, que la nouvelle république avait eu la débonnaireté de laisser chez elle. Savonarole l'avait voulu ainsi, protégeant tout ce qui tenait aux Médicis, empêchant les vengeances. Voici donc encore une princesse affligée, encore un appel au roi chevalier, à son devoir de protéger les dames. Celle-ci, fille du connétable de Naples que Charles VIII devait combattre, alla au coeur du roi en lui demandant s'il était bien vrai qu'il voulût la ruine, la mort de tous les siens. Le roi fut fort touché, et il écouta volontiers Briçonnet, qui lui faisait entendre qu'un prince était son allié naturel plutôt qu'une république. Il sacrifia tous les amis de la France, et expédia un message à Médicis pour le faire revenir.
En pénétrant dans la Toscane, où ils suivaient la mer et les contrées du bas Arno, nos Français commençaient à voir les signes trop sensibles de la mort de l'Italie.
Ces contrées si fertiles étaient devenues marécageuses et malsaines par l'abandon des canaux; c'était déjà presque un désert; oeuvre de la nature? Non, mais de l'homme et des mauvais gouvernements. L'Italie, dès le XIIIe siècle, se dévorait elle-même. Non que la population générale eût peut-être diminué de beaucoup; mais la campagne était délaissée pour les villes, qui la dominaient tyranniquement, l'astreignant à certaines cultures, en défendant telle autre. Entre les villes elles-mêmes, la plupart étaient devenues de pauvres villes sujettes que les cités souveraines tenaient très-bas et durement. Souveraines elles-mêmes autrefois, ces républiques asservies avaient dans leur glorieux passé une humiliation d'autant plus grande, de mortelles douleurs dans leurs souvenirs.
Sismondi estime, d'après une évaluation très-vraisemblable, que l'Italie, au XIIIe siècle, n'avait guère moins de un million huit cent mille citoyens; qu'elle en eut le dixième au siècle suivant (cent quatre-vingt mille), et au XVe, seulement le dixième de ce dixième, dix-huit mille citoyens peut-être.
Venise, dans ce nombre misérable, compte pour deux ou trois mille; Gênes pour quatre ou cinq; Florence, Sienne et Lucques, en tout cinq ou six mille. Tout le reste était sujet de ces villes ou des tyrans.
Dix-huit mille hommes avaient intérêt à défendre l'Italie.
Ces dix-huit mille étaient-ils libres? Oui, sous le bon plaisir du Conseil des Dix à Venise; à Florence, sous l'autorité des Médicis; à Sienne, sous les Petrucci, etc.
Le gouvernement personnel portait ses fruits. La ville de la banque, la riche Florence, qui absorbait les capitaux du monde, venait de faire banqueroute. Pourquoi? parce que les Médicis avaient mêlé leur fortune avec celle de la république. Leur somptuosité de princes dérangea leurs affaires, et ils ne sauvèrent leur caisse qu'en faisant sauter celle de l'État.
En Romagne et partout, c'était une foule de petites cours vaniteuses, brillantes à l'envi, dévorantes, mangées de parasites et mangeant leurs sujets. Les gens de lettres, artistes et poètes, chantaient cette gloire coûteuse.
L'horreur, c'était à Naples, où le vieux roi aragonais, par-dessus l'impôt écrasant, avait organisé un gouvernement de famine, trafiquant de tout ce qui se mange, spéculant sur les jeûnes de ses maigres sujets.
Tout cela couvert d'une fausse paix, de calme et d'art, d'un certain mouvement pédantesque d'érudition.
L'Italie, en réalité, soupirait, haletait; elle attendait quelque chose comme le jugement dernier. Ce n'était pas seulement Savonarole qui parlait; un mendiant à Rome, et d'autres avaient été les trompettes de l'archange. Les habiles, le vieux Ferdinand, son fils Alfonse, le pape Alexandre VI, vacillaient et flottaient, changeaient sans cesse de résolution. Que ceux qui doutent de la puissance des remords et du Vengeur moral lisent ce drame, digne de Shakespeare. Ferdinand meurt comme étouffé sous les ombres de ses victimes. Alfonse, un politique, un guerrier, la plus forte tête de l'Italie, devient comme idiot; il s'enfuit, se fait moine.
De toutes parts se levait le voile, et la réalité apparaissait. Le mensonge croulait. Tout semblait se dissoudre, comme il arrive dans les grandes épidémies, où, la main de Dieu pesant sur tous, il n'y a plus ni fort ni faible; personne ne craint personne; tous se sentent égaux, affranchis par la faiblesse commune.
Mais ce réveil simultané de tant d'éléments différents, désharmonisés depuis longtemps, opposés et contraires, était un embarras immense. Charles VIII eût-il été véritablement l'envoyé de Dieu, guidé par sa lumière, ce n'eût pas été trop pour juger un pareil procès. Dans un pays où une décomposition successive avait couché les uns sur les autres tant de peuples et de cités défuntes, il n'y avait pas de mort si bien mort qui ne reprît la voix et ne réclamât ses atomes. Ceux-ci, passés dans d'autres, étaient revendiqués, défendus par des morts récents. Pour faire revivre l'un, on se trouvait forcé peut-être d'étouffer l'autre et de le clore définitivement au sépulcre.
La première scène, bizarre et violente, d'un imprévu fantastique, eut lieu à Pise. On vit un mort d'un siècle qui portait la parole, et, presque au milieu du discours, un mort de cinquante ans parla. Ces morts, c'étaient les républiques de Pise et de Florence, la première étouffée par l'autre, toutes deux réveillées à la fois (même jour, 9 novembre).
Le roi entrait à Pise. Il marchait, entouré de tous ses capitaines, vers le fameux Duomo, où il allait entendre la messe. Il traversait, entre la tour penchée, le baptistère et le Campo-Santo, cette place vénérable, pleine de hautes antiquités du lointain Moyen âge. Au seuil du temple, un homme se jeta à lui, effaré, comme un frénétique; il prit le roi aux genoux et embrassa ses jambes. Il parlait en français et avec une grande volubilité. Le roi ne put pas s'en tirer qu'il ne lui fît un long discours. C'était l'histoire de Pise, la plus tragique d'Italie, ville morte en une fois, en un jour, quand tout son peuple fut emporté à Gênes; puis vendue aux marchands, aux Médicis, qui ont sucé sa vie, ont détruit son commerce, lui ont fermé la mer, et la terre elle-même, par une négligence voulu et meurtrière, a été changée en marais, plus de canaux; la fièvre organisée pour l'extermination d'un peuple...
Ici, les larmes lui vinrent dans une telle abondance qu'il s'arrêta; mais tout le monde continuait de l'écouter. Il se leva alors violent et furieux, et commença une terrible invective contre la concurrence, la férocité de boutique, qui ne laissait pas seulement Pise affamée gagner sa vie avec la soie, la laine, et la faisait mourir du supplice d'Ugolin... Cependant, grâce à Dieu, au bout de cent années, la liberté venait... À ce mot liberté, le seul que le peuple entendît, il s'éleva de la foule un concert de cris et de larmes qui perça le coeur des Français. Le roi se détourna, sans doute parce qu'il pleurait lui-même, et entra dans l'église. Mais ses gens, tout émus, hardis de leur émotion (ce n'était pas encore les courtisans bien appris et dressés de la cour de Louis XIV), insistèrent près de lui et continuèrent le discours du Pisan. Un conseiller du parlement du Dauphiné, qui s'appelait Rabot, qui était en faveur et que le Roi venait d'attacher à son hôtel, dit fortement: «Pour Dieu, Sire! voilà chose piteuse! Vous devriez bien octroyer... Il n'y a jamais eu de gens si maltraités que ceux-ci!...» Le roi, sans trop songer, répondit vaguement qu'il ne demandait pas mieux. Rabot le quitte à l'instant même, retourne vers le parvis où était la foule du peuple: «Enfants, le roi de France entend que votre ville ait ses franchises...»
«Vive la France! vive la liberté!» Tous se précipitent au pont de l'Arno. Le grand lion de Florence, qui était là sur une colonne, est emporté par l'ouragan, et va, la tête en bas, s'enterrer dans le fleuve.
Sans malice, dans son ignorance, le roi avait tranché le grand procès des siècles. Ce procès n'était pas celui de Pise et de Florence: c'était celui de toutes les villes sujettes, celui des cités souveraines.
Proclamé le libérateur et le restaurateur du droit, quel droit allait-il restaurer? À quelle époque remonter? Et quelle Italie allait-on refaire?
La vraie, la forte, la vivante, était celle du XIIIe siècle; mais le même peuple vivait-il? Les hommes du XVe siècle, était-ce la même chose que les citoyens du XIIIe? Oui, si l'on jugeait par la ténacité étonnante, héroïque, que montra Pise à maintenir sa liberté reprise ainsi. S'il en était partout de même, il fallait à chaque ville rendre son droit, consuls et podestat, bourse d'élection, cloche et glaive. Plus de duché de Milan; les villes de l'ancienne Ligue lombarde redevenaient autant de républiques. Plus d'État de Venise. Vérone, Vicence, Padoue, Brescia, renvoyaient leurs provéditeurs. En Toscane, dissolution complète; ce n'était pas Pise seulement qu'il fallait soustraire à Florence; mais les vénérables cités étrusques, Volterra et Cortone, Pistoya la guerrière, enfin «les roquets d'Arezzo,» comme parle Dante. Tous réclamaient, tous s'isolaient. Un immense passé, plein de rivalité, de gloire, de haine et de vengeance, surgissait de la terre. Maintenant l'arbitrage de la France aurait-il la vertu d'harmoniser cette discorde, de transformer les tyrannies brisées en fédérations volontaires? C'était chose douteuse et dans l'avenir. Mais la chose présente et certaine, c'était la dissolution de l'Italie.
Le roi n'avait pas quitté Pise qu'au milieu de la joie du peuple, qui brisait les lions de Florence, arrivent les envoyés florentins, Savonarole en tête.
«Enfin tu es venu, ministre de la justice, ministre de Dieu; c'est toi que, depuis quatre ans, le serviteur inutile qui te parle prédisait sans te nommer. Nous te recevons avec un coeur satisfait, avec un visage joyeux. Ta venue a exalté les âmes de tous ceux qui aiment la justice. Ils espèrent que par toi Dieu abaissera les superbes, exaltera les humbles et renouvellera le monde. Viens donc joyeux, tranquille et triomphant, puisqu'il t'envoie, Celui qui triompha pour nous sur le bois de la croix. Néanmoins, ô roi très-chrétien! écoute mes paroles et grave-les dans ton coeur... Ne sois point l'occasion de multiplier les pêchés; protége l'innocence, les veuves, les épouses du Christ qui sont aux monastères. D'autre part, sois clément, à l'exemple de ton Sauveur. S'il y a des pécheurs dans Florence, il y a des serviteurs de Dieu. Pardonne! Christ a bien pardonné!»
Le sublime visionnaire, très-positif ici pourtant et d'une politique magnanime, demandait, avec plus de précision qu'on ne l'eût attendu, deux points qui semblaient en effet essentiels: que les Français ne se fissent point haïr de l'Italie par leurs outrages aux femmes, et, d'autre part, qu'ils épargnassent les ennemis de la France, les ennemis de Savonarole, les partisans des Médicis.
L'idée ne venait à personne que Charles VIII fût assez fou pour adopter précisément le parti contraire à la France pour ne pas profiter du grand mouvement populaire qui se faisait en sa faveur.
Le roi ne répondit que des paroles vagues, et, sur la route encore, il refusa de dire comment il venait à Florence.
La nouvelle république, qui se recommandait de lui, qui venait de mettre ses lys sur le drapeau national, fut obligée à tout hasard de se mettre en défense à l'approche d'un si étrange ami. Chaque propriétaire fit venir ses paysans, les arma, se pourvut de vivres, de munitions, enfin se tint prêt pour un siége.
Cependant le petit peuple, sans défiance, va au-devant du roi avec de joyeuses acclamations; le clergé chante des hymnes. Lui, si bien accueilli, il entre en appareil de guerre, les armes hautes, la lance à la cuisse. Établi au palais des Médicis, il répond aux hommages des magistrats qu'il a conquis Florence, qu'il est chez lui. Gouvernerait-il par lui-même ou par les Médicis? C'était la seule question. Les Florentins protestèrent, et, des deux côtés, l'attitude devint très-menaçante.
Cependant les conseillers de Charles VIII, regardant bien Florence, cette grande population, ces hautes et massives maisons de pierre, ces rues étroites où une armée peut, sans combattre, être écrasée des toits, commencèrent à songer. Le valet de chambre de Vesc, l'évêque Briçonnet, n'étaient pas gens à affronter une telle entreprise.
Et d'ailleurs que voulait le roi? Hâter sa marche vers Naples. Ils s'en souvinrent alors. Aplatis tout à coup, ils tombèrent honteusement à demander une somme d'argent, se contentant de rançonner la ville amie et alliée qu'ils désespéraient de prendre.
Mais cette somme, ils la voulaient énorme. Les Italiens, qui reprenaient courage, refusèrent net. L'un d'eux, arrachant le papier, dit: «Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» Enfin, pour cent vingt mille florins, le roi les tint quittes et partit. Pour cette somme, il faisait une triste concession; il abandonnait Pise, ne stipulant pour elle que le pardon de ses offenses.
Il tuait Pise, mais n'avait pas moins tué Florence. Son passage devait y porter des fruits de mort. La république et le parti français devaient bientôt périr. On put savoir alors combien Savonarole était un vrai prophète, voyant profondément le vieux péché du peuple et sa fatalité. Il avait toujours dit que le roi de France viendrait à Pise, et que ce jour-là mourrait l'État de Florence.