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CHAPITRE III

LA DÉCOUVERTE DE ROME--FORNOUE

1495

Quand Charles VIII entra dans Rome, le 31 décembre 1494, le pape Roderic Borgia, le fameux Alexandre VI, monté récemment au pontificat, n'était pas encore le personnage illustre qui a laissé une telle trace dans l'histoire. C'était un homme de soixante ans, fort riche, qui maniait depuis quarante ans les finances de l'Église et percevait les droits du sceau. Il était à son avénement le plus grand capitaliste du sacré collége. C'est pour cela qu'il fut nommé. Il ne marchanda pas sa place, paya généreusement chaque vote et sans mystère, envoyant en plein jour à l'un quatre mules chargées d'argent, à l'autre cinq mille couronnes d'or, pratiquant à la lettre le mot de l'Évangile: «Donne ton bien aux pauvres.»

Il avait de sa maîtresse Vanozza quatre enfants, qu'il avait élevés publiquement et reconnus. Ses moeurs n'étaient pas plus mauvaises que celles des autres cardinaux, et il était beaucoup plus laborieux, plus appliqué aux affaires. On lui reprochait une chose, d'être toujours gouverné par une femme. Il l'avait été longtemps par deux Romaines, la Vanozza et la mère de Vanozza; depuis il l'était par sa fille, la belle Lucrezia, qui a été chantée par les poètes de l'époque; il était très-faible pour elle et l'aimait trop pour son honneur.

Ce qui étonnait fort aussi dans cette cour du pape, c'est que Borgia, né au pays des Maures, à Valence en Espagne, avait attiré à Rome nombre de trafiquants de ce pays, des Maures, des juifs. Il était en correspondance intime avec le Turc, et recevait pension de lui pour garder prisonnier, son frère, le sultan Gem.

Cette étrange amitié alla si loin, dit-on, qu'il fit évêques et cardinaux des protégés de Bajazet.

Ce pontificat mémorable arrivait pour couronner une étonnante série de mauvais papes. Un seul, en soixante ans, Pie II, avait fait exception. Le caractère des autres fut d'allier trois choses, d'être d'impudents débauchés, et en même temps si bons pères de famille, tellement avides, avares, ambitieux pour les leurs, qu'ils auraient mis le monde en cendres pour faire de leurs bâtards des princes. Avec cela, prêtres féroces, Paul II tortura lui-même les académiciens de Rome suspects d'être platoniciens; l'un d'eux lui mourut dans les mains. Ce Paul eut tellement soif du sang des Bohémiens que, pour les exterminer, il poussa Mathias Corvin, l'unique défenseur de l'Europe, à laisser là les Turcs pour se faire le bourreau de la Bohême. Il avait trouvé un moyen nouveau et singulier d'amasser un trésor; c'était de ne plus nommer à aucun évêché, de laisser tout vacant, et de percevoir seul les fruits. S'il eût vécu, il aurait été le dernier évêque de la chrétienté.

Sixte IV fut bien pire. Son pontificat colérique, impudent, effréné, passe tous les récits de Suétone. Rome, du temps des papes comme du temps des empereurs, a fait souvent des fous. L'infaillibilité leur montait à la tête, et tel homme sensé devenait un maniaque furieux. Sixte, devenu pape, donne un nouvel exemple: il chasse les femmes, vit à la turque, ne veut plus que des pages. Ces mignons, grandissant, deviennent les pasteurs des âmes, évêques ou cardinaux. Avec ces moeurs dénaturées, il n'en suit pas moins la nature, ruine l'Église pour ses bâtards, pour deux surtout qu'il avait de sa soeur, brouille toute l'Italie; le fer et le feu à la main, il leur cherche des principautés. Il crée un nouveau droit des gens, mettant, chose inouïe! des prisonniers de guerre à la torture, et menaçant les évêques qui ne se joindraient pas à lui de les vendre comme esclaves aux Turcs.

Ce pape épouvantable mourut; on rendit grâce à Dieu. Qui aurait cru que le pontificat suivant pût être pire encore? Cela se vit. Innocent VIII, non moins avide pour les siens et non moins corrompu, eut cela, par-dessus ses crimes, qu'il tolérait tous ceux des autres. Il n'y eut plus de sûreté. Vol et viol, tout devint permis dans Rome. Des dames nobles étaient enlevées le soir, rendues le matin: le pape riait. Quand on le vit si bon, on commença à tuer: il ne s'émut pas davantage. Un homme avait tué deux filles. À ceux qui dénonçaient le fait, le camérier du pape dit gaiement: «Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il paye et qu'il vive.»

À la mort d'Innocent, il y avait à Rome deux cents assassinats par quinzaine. Alexandre VI eut le mérite de remettre un peu d'ordre.

Les cardinaux comptaient avoir nommé en lui un administrateur. Il était originairement avocat à Valence. On le croyait avare, mais point ambitieux. Neveu de Calixte III, au lieu d'un établissement de prince, il n'avait voulu qu'un bon poste pour faire de l'argent. Un des Rovère, neveu de Sixte IV, eut trois archevêchés. Borgia, visant au solide, eut seulement les revenus de trois archevêchés. Homme d'affaires avant tout, parleur facile, aimable, donneur, prodigue de promesses, intarissable de mensonges, ce Figaro ecclésiastique réussissait singulièrement dans les missions; c'est ce qui l'avait maintenu si longtemps au poste de factotum des papes, qui ne pouvaient se passer de lui ni pour l'intrigue politique, ni pour le grand négoce spirituel, le comptoir des grâces et justices, la banque des bénéfices, des péchés, des procès.[18]

[Note 18: Les archives du Vatican ne sont pas venues à Paris inutilement; un bureau, créé exprès, en a tiré en peu d'années vingt-cinq cartons d'extraits, grand catalogue détaillé qui donne parfois des pièces entières, souvent de simples titres, souvent aussi des notices bien faites. L'étude très-attentive que nous fîmes de ces cartons aux Archives en 1851, nous a montré qu'ils contenaient la substance d'une curieuse Histoire financière de l'Église. Les pièces d'intérêt politique sont infiniment moins nombreuses, un dixième tout au plus. Mais bien moins nombreuses encore sont les pièces d'intérêt spirituel et ecclésiastique. J'ose dire que celles-ci ne sont pas la dixième partie du dixième. Les finances remplissent tout. Elles sont l'alpha et l'oméga de l'administration romaine. Au total, c'est l'histoire, moins du pontificat ou de la souveraineté que d'une maison de commerce.

Il y a une infinité de curieux détails de moeurs, de piquantes anecdotes. J'y vois que les exactions de Jean XXII avaient réduit l'archevêque de Lyon à la mendicité; il dit qu'il est prêt à abandonner tout revenu pour avoir au moins la vie et l'habit, comme le moindre des moines. Une pièce de 1501 contient force recettes médicales, des discours de médecins, des notices sur les vertus des plantes et des minéraux: s'agit-il de guérir ou d'empoisonner? On se le demande, en songeant que cette pièce est du pontificat d'Alexandre VI, etc., etc. Extraits des Archives du Vatican, cartons 376-378.]

Dans cette banque d'échange entre l'or de ce monde et les biens du monde à venir, deux choses montrent que Borgia n'était pas un financier vulgaire, mais inventif, un esprit créateur.

Le premier des papes, il déclara officiellement qu'il pouvait d'un mot laver les péchés des morts mêmes, délivrer les âmes souffrantes en purgatoire. C'était bien comprendre son temps. Il devinait parfaitement que, si la foi diminuait, la nature prenait force, que, si l'on était moins chrétien, on devenait plus homme, plus tendre, plus sensible. Quel fils eut eu le coeur de laisser sa mère dans les flammes dévorantes? Quelle mère n'eût payé pour son fils?

Mais si les feux spirituels du purgatoire étaient d'un bon rapport, combien les flammes visibles et temporelles étaient plus sûres encore de faire impression et de tirer l'argent des poches! Qui peut dire ce que rapporta au Saint-Siége la terreur de l'Inquisition? En Allemagne, deux moines envoyés par Innocent VIII dans un petit pays, le diocèse de Trêves, brûlèrent six mille hommes comme sorciers. Nous avons parlé de l'Espagne. Quiconque se sentait en péril courait à Rome, mettait ses biens aux pieds du pape. Que faisait celui-ci? L'avide Sixte IV, si sanguinaire en Italie, se fit doux et bon en Espagne, rappelant à l'Inquisition l'histoire du bon pasteur. Alexandre VI, au contraire, bien plus intelligent, comprit que plus elle brûlerait d'hommes, plus on aurait besoin du pape. Il loua les inquisiteurs, fut cruel en Espagne, clément en Italie; les juifs et Maures, contre lesquels il jetait feu et flammes, le trouvaient chez lui le meilleur des hommes, s'établissaient sous sa protection et apportaient leurs capitaux.

Un pape si bien avec les juifs, ami de Bajazet, avait beaucoup à craindre devant l'armée de la croisade. Il y voyait son mortel ennemi, le cardinal Saint-Pierre, Rovère, neveu de Sixte IV, et qui devint Jules II. Rovère ne l'appelait pas autrement que le Marane (le Maure, le mécréant). Il était pendu à l'oreille du roi, et ne perdait pas un moment pour lui dire et redire qu'il fallait en purger l'Église et déposer ce misérable.

Sous cette terreur, Alexandre VI donna un spectacle étonnant, changeant de volonté de quart d'heure en quart d'heure, ne pouvant s'arrêter à rien. Il appelait Bajazet, qui était trop loin pour venir à temps. Il réparait les murs de Rome, recevait les troupes de Naples. Puis il voulait négocier; il envoyait à Charles VIII. Puis il voulait partir, et il faisait promettre aux cardinaux de le suivre. Ils promettaient, et, sous main, faisaient leurs traités, s'arrangeaient un à un. Personne n'était pour le payer, ni la ville, ni la campagne, qui toute se levait contre lui. L'événement le surprit dans ses fluctuations. Il ne put ni partir, ni traiter, ni combattre. Il se blottit tremblant dans le château Saint-Ange.

Selon un récit populaire, le pape aurait fait dire au roi qu'il ne lui conseillait pas de venir à Rome, parce qu'il y avait peste et famine; que, de plus, son arrivée mettrait le Turc en Italie. À quoi le roi aurait répondu en riant qu'il ne craignait pas la peste; que la mort serait le repos de son pèlerinage; qu'il ne craignait pas la faim; qu'il venait pourvu de vivres pour rétablir l'abondance; et que, pour le Turc, ne demandant qu'à le combattre, il lui saurait gré de venir, de lui épargner moitié du chemin.

Les Français trouvaient le pape jugé par sa peur même. Caché dans le tombeau d'Adrien, il avait l'attitude d'un coupable qui se connaît et se rend justice. Ils ne demandaient qu'à tirer dessus, et tournaient leurs canons vers le vieux nid pour déloger l'oiseau. Mais le Roi avait deux oreilles: à l'une criait l'accusateur, le cardinal Rovère; à l'autre, un peu plus bas, parlait le favori, le marchand de Briçonnet, qui s'était fait évêque et voulait être cardinal. Cette bassesse de coeur que nous avons vue à Florence, elle éclata ici dans tout son lustre: l'homme vendit pour un chapeau l'honneur de la France et l'Église.

Le pape, ainsi sauvé et averti, reprit courage et langage de pape; il fit dire au roi dignement qu'il était prêt à recevoir son serment d'obédience. Le roi qui, en faisant cette lâcheté, s'en voulait cependant et restait de mauvaise humeur, répondit: «D'abord, je veux ouïr la messe à Saint-Pierre; je dînerai ensuite; après quoi, je le recevrai.»

Le président du parlement de Paris régla les conditions:

1º Continuation du privilége secret qu'avaient le roi, la reine et le dauphin (celui de pouvoir entendre la messe, même étant excommunié);

2º L'investiture du royaume de Naples;

3º La reddition du frère du sultan.

Le premier article accordé; les deux autres, le pape comptait les éluder. Au lieu de l'investiture expresse, il donna la rose d'or, signe de distinction que les papes donnaient aux rois défenseurs de l'Église. Pour Gem, il affecta de le consulter, lui demanda devant le roi s'il voulait rester à Rome ou suivre le roi de France. Le prisonnier, homme supérieur par l'intelligence et sentant à merveille le péril de sa situation, refusa d'avoir un avis. «Je ne suis pas traité comme sultan, dit-il; qu'importe à un prisonnier d'aller ou de rester?» Le pape, embarrassé, dit qu'il n'était pas prisonnier, que tous deux ils étaient rois, qu'il n'était que leur interprète. Charles VIII n'insista pas en présence de Gem, mais trois jours après se le fit livrer.

Borgia, malgré la protection de Briçonnet, n'était pas rassuré. Comme il se rendait au banquet royal, on tira le canon pour lui faire honneur. Il crut que c'était un signal pour s'emparer de sa personne, se sauva et ne dîna point.

La familiarité des Français n'était pas rassurante. Aux moindres occasions, ils entraient chez le pape, s'asseyaient pêle-mêle avec les cardinaux. Ils lui avaient pris les clefs de Rome, avaient dressé leurs potences au champ de Flore, et jugeaient au nom du roi.

Leurs respects mêmes épouvantaient. Au baisement des pieds, il y eut une telle presse, une telle furie d'empressement (chez ces gens qui deux jours avant voulaient tirer sur lui), qu'ils faillirent le jeter par terre.

Le roi, qui ne se fiait guère à lui, emmena de Rome, outre le sultan Gem, le fils du pape, César, cardinal de Valence, sous titre de légat, en réalité comme otage.

Fils d'une femme de Servie, Gem avait l'air d'un chevalier chrétien, une très-noble figure, triste et pâle, un nez de faucon, les yeux d'un poète et d'un mystique. Nos gentilshommes lui trouvaient des manières vraiment royales, avec un mélange de fierté et de grâce flatteuse qui n'appartient qu'à l'Orient. Le malheureux n'alla pas loin. Prisonnier depuis treize années, l'air, le jour, le ciel italien, l'affluence aussi de l'armée qui l'admirait et le fêtait, purent lui être fatales.

On a cru généralement qu'Alexandre VI, par vengeance ou pour gagner l'argent de Bajazet, l'avait livré au roi empoisonné. Ce qui est sûr, c'est que le jour où il parut frappé, le fils du pape se sauva déguisé et revint à Rome. Porté jusqu'à Capoue, Gem y était si faible qu'il ne put lire une lettre de sa mère qu'on lui apportait d'Égypte. On le mena jusqu'à Naples, où il expira, dit-on, dans un élan religieux, remerciant Dieu de ne pas permettre que l'ennemi de sa foi se servît de lui pour combattre l'islamisme. Charles VIII, qui le plaignait fort, le fit embaumer, et envoya à sa mère tout ce qui restait de lui.

Le pape avait jeté le masque, et l'Espagne le jeta aussi. L'ambassadeur de Ferdinand le Catholique, qui suivait le roi et qui n'avait rien dit à Rome, imagina, entre Rome et Naples, de faire une grande scène de protestation qui pût relever le courage du parti espagnol de Naples.

Cet éclat ne servit à rien. Tout échappa aux Aragonais, l'armée et les places et le peuple. Le vieux roi meurt. Son fils Alfonse se sauve. Son fils, le jeune Ferdinand, perd terre, passe dans Ischia. Les seuls forts qui résistèrent furent emportés, et tout tué. La terreur gagne le royaume, elle passe l'Adriatique. Les Turcs voient le drapeau français en face, prennent la panique, se sauvent, abandonnent les forts d'Albanie. Les Grecs achètent des armes, prêts, disent-ils, à tuer tous les Turcs au débarquement des Français.

Un capitaine fut envoyé en Calabre sans soldats pour recevoir la province. Partout les gendarmes, sans armure, en habit léger, les pieds dans les pantoufles, allaient marquer les logements.

Charles VIII débuta à Naples par une mesure qui eût gagné le peuple s'il y avait eu un peuple: il réduisit l'impôt à ce qu'il était du temps de la maison d'Anjou. La réduction n'allait pas à moins de deux cent mille ducats.

Le pays était féodal, et les seigneurs ne tenaient compte d'une diminution qui soulageait leurs vassaux sans augmenter leurs revenus. Chacun d'eux comptait plutôt sur quelque faveur personnelle. Ceux d'Anjou parlaient haut, exigeaient au nom d'une si vieille fidélité; et ceux d'Aragon voulaient être payés comptant de leur trahison récente. Il n'était pas de fief pour lequel il ne se présentât deux propriétaires en litige. Charles VIII les accorda en fermant l'oreille à tous, refusant de se faire juge et maintenant le statu quo. Ils furent d'accord, mais contre lui.

La conduite des Français était contradictoire. Ils voulaient tout, arrachaient tout, emplois et fiefs, et, d'autre part, ils ne voulaient pas rester; ils n'aspiraient qu'à retourner chez eux; ils redemandaient la pluie, la boue du Nord sous le ciel de Naples. Quant ils apprirent la ligue de l'Italie avec l'Empereur et l'Espagne, cette effrayante nouvelle les mit dans la plus grande joie. Ils espérèrent perdre l'Italie et pouvoir retourner chez eux. Ils en firent deux soties, où le pape empoisonneur, Maximilien, l'Espagnol et la Ligue, parurent tous en figures de Gilles. Le roi y assista et en rit de tout son coeur.

Le 12 mai, autre pièce où l'acteur fut le roi. En manteau impérial, la couronne d'Orient en tête, il fit une entrée solennelle dans Naples. Ne faisant la croisade, il fit tout du moins le triomphe.

C'était pourtant une question de savoir si ce triomphateur pourrait rentrer chez lui. La jeunesse qui l'entourait, outrecuidante et méprisante, n'avait pas là-dessus la moindre inquiétude. Venise cependant et Ludovic avaient en un moment fait une grosse armée de quarante mille hommes. Le roi s'affaiblissant encore au retour par des détachements, n'en avait que neuf mille (en comptant les valets) quand il trouva l'ennemi sur les bords du Taro, à Fornoue, dans les Apennins. On parlementa fort; les Italiens étaient fort refroidis par la mollesse de leurs gouvernements, qui ne demandaient qu'à traiter avec cet ennemi si faible. Pour les Français, qui avaient tout contre eux, la position, le défaut de vivres, un orage de nuit, le torrent qui grossit, ils montrèrent une étonnante confiance.[19]

[Note 19: Pour cette époque, et en général pour les guerres d'Italie, voir un livre peu consulté: la Vie de Trivulce, par Rosmini, 1815, livre sorti des archives de la famille, qui a fait copier soixante-dix volumes d'actes dans tous les dépôts de l'Europe.--Trivulce avait de Louis XII quatre cents livres de pension. Archives, cartons des rois, K. 94, quittance du 7 juin 1501.]

«Le 6 juillet, l'an 1495, environ sept heures du matin, le roi monta à cheval et me fit appeler, dit Commines. Je le trouvai armé de toutes pièces et sur le plus beau cheval que j'aye vu de mon temps, appelé Savoie; c'étoit un cheval de Bresse qui étoit noir et n'avoit qu'un oeil; moyen cheval, mais de bonne grandeur pour celui qui étoit dessus. Et sembloit que ce jeune homme fût tout autre que sa nature ne portoit, ni sa taille, ni sa complexion; car il étoit fort craintif à parler (ayant été nourri en grande crainte et avec petites gens). Et ce cheval le montroit grand; il avoit le visage bon et de bonne couleur, et la parole audacieuse et sage. Il sembloit bien que frère Hieronyme (Savonarole) m'avoit dit vray, que Dieu le conduiroit par la main, et qu'il auroit bien à faire au chemin, mais que l'honneur lui en demeureroit.»

Cette bataille fut la dérision de la prudence humaine.

Tout ce qu'on pouvait faire de fautes, les Français le firent, et ils vainquirent. D'abord, leur excellente et redoutable artillerie, ils ne s'en servirent pas, la laissèrent de côté. Ils ne voulaient, disaient-ils, que passer leur chemin; mais ils passaient plus ou moins vite, de sorte que l'avant-garde, le corps de bataille et l'arrière-garde se trouvèrent séparés par de grandes distances.

Le marquis de Mantoue, Gonzague, très-bon général italien, qui les voyait si mal en ordre de l'autre côté d'un torrent presque à sec qui les séparait, avait beau jeu pour se jeter entre eux, les couper et les écraser.

Les Stradiotes, très-bons soldats grecs de Venise, chevau-légers, armés de cimeterres orientaux, devaient pénétrer dans les files de la lourde gendarmerie française, et, de côté, faucher, poignarder les chevaux.

Cette manoeuvre eût été terrible; heureusement, le Milanais Trivulce, qui la connaissait bien et la prévit, trouva une diversion. Il laissa sans défense, à leur discrétion, le camp du roi, ses brillants pavillons, les coffres et malles, les mulets richement chargés. Il était sûr que ces pillards se jetteraient sur cette proie et laisseraient là la bataille. C'est ce qui eut lieu en effet.

Des deux côtés, les hommes d'armes donnèrent des lances avec une extrême vigueur; toutefois, il y avait cette différence que les chevaux des Italiens étaient plus faibles, leurs lances légères et souvent creuses. Après le premier choc, ils n'avaient plus rien que l'épée.

Le roi était au premier rang; nul ne le précédait que le bâtard de Bourbon, qui fut pris. Les choses étaient si mal prévues, que par trois fois il resta seul, attaqué par des groupes de cavaliers, et ne s'en démêla que par la force et la furie de cet excellent cheval noir.

La perte des Italiens fut énorme, trois mille cinq cents morts en une heure. Cela tint à ce que les valets français, armés de haches, taillèrent et mirent en pièces tout ce qui était à terre. Il n'y eut pas de prisonniers.

Nombre de vaillants Italiens restèrent sur le carreau, entre autres les Gonzague, parents du général, qui étaient cinq ou six, et se firent tous tuer.

Le sénat de Venise fit faire des feux de joie, prétendant avoir gagné la bataille, puisqu'on avait pris le camp du roi. Cependant cet affreux carnage, fait si vite, sans artillerie, par cette poignée d'hommes, laissa une extrême terreur dans l'Italie, le plus grand découragement. «Une bataille perdue, dit le maréchal de Saxe, c'est une bataille qu'on croit perdue.» Les Italiens, fort imaginatifs, se jugèrent vaincus et le furent, déclarant qu'il était impossible de soutenir la furie des Français.

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