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CHAPITRE VII

LA CHUTE DE CÉSAR BORGIA--LA DÉCONFITURE D'AMBOISE ET DE LOUIS XII

1501-1503

Une force quelconque qui se produit encore chez un peuple expirant lui reste chère, quoi qu'il arrive, et conserve chez lui la faveur qu'on accorde au dernier souvenir. Pour la Provence et pour l'Anjou, le roi René est resté le bon roi, Anne, pour la Bretagne, est toujours la grande duchesse. Les Flandres, si hostiles à Charles le Téméraire en son vivant, et qui ne contribuèrent pas peu à sa chute, n'en gardèrent pas moins sa légende, aimèrent sa fille et jusqu'à ses petites-filles, les Marguerite, qui leur conservaient, sous l'Espagne, une ombre de vie à part. Cette partialité pour le dernier représentant d'une nationalité se retrouve partout.

Voilà tout le secret de la faveur avec laquelle Machiavel a traité César Borgia.

Il y a, du reste, tout un monde entre les admirables Légations, où ce grand et pénétrant observateur note son Borgia jour par jour, et le paradoxe du Prince, écrit longtemps après pour les Médicis dans une vue très-systématique et qu'on peut appeler la politique du désespoir. La politique du Prince est celle du scélérat puissant, habile, heureux, en qui tout crime est juste; comment? en considération de son but, le salut du peuple et l'unité de la patrie, la vengeance de l'Italie violée et le châtiment des Barbares.

De quel exemple appuiera-t-il cette théorie? Du dernier qui fut fort, de César Borgia.

Malheureusement Machiavel se contredit ici lui-même. Dans ses Légations, écrites au moment même, en présence des événements, il montre son héros, brillant d'abord, ingénieux, rusé, tant que lui sourit la fortune, puis tombant au premier revers, ayant perdu l'esprit et frappé de stupeur, s'emportant contre le destin en vaines plaintes, accusant tout le monde et croyant tout le monde, se figurant que la parole des autres vaudra mieux que la sienne; enfin se portant le dernier coup par ses bravades et ses sottes menaces, qui forcèrent un ennemi généreux qui voulait l'épargner à consommer sa ruine.

Non, César Borgia n'est nullement l'idéal légitime du système de Machiavel.

Je sais que César fut regretté des Romagnols. Il leur avait rendu l'essentiel service de tuer leurs princes; il donnait de l'emploi aux deux classes principales du pays, une solde aux brigands et des bénéfices aux savants, qui commençaient à influer. Sa soeur Lucrèce fit de même à Ferrare, choyant les poètes et les pédants, comme plus tard Charles-Quint faisait sa cour à l'Arétin.

Cela, sans doute, était habile. César montra en plusieurs choses du bon sens, de l'adresse, surtout beaucoup d'activité. Qu'on le compare pourtant aux vrais héros de Machiavel, aux Castracani, aux Sforza, ces héros de la patience et de la ruse, qui se créèrent de rien, on fera peu de cas de cet enfant gâté de la fortune, à qui elle donna de naître d'abord fils d'un pape, de puiser à volonté dans le coffre de saint Pierre, enfin d'user et d'abuser de la duperie du cardinal d'Amboise et de la royale stupidité de Louis XII.

Machiavel le dit lui-même, il apparut à l'Italie «comme ayant la France pour arme,» armato de' Francesi, la montrant toujours derrière lui comme un épouvantail, traînant nos drapeaux près du sien. Il déploya, il est vrai, un grand talent de mise en scène dans ce trop facile terrorisme. Peut-on appeler ce talent l'habileté d'un vrai grand homme? Non, un grand homme fait beaucoup avec peu, et celui-ci fit peu avec beaucoup, étant toujours énormément trop fort pour les petites choses qu'il fit.

Rapportons-nous-en sur ceci à quelqu'un qui fut bien plus machiavéliste que Machiavel, à la république de Venise. Elle craignit Borgia sans doute, c'est-à-dire l'argent de Rome et l'épée de la France; quant à l'homme personnellement, elle resta convaincue qu'il n'y avait qu'à attendre un peu, qu'avec ses prodigieux moyens il ne fonderait rien du tout et passerait comme un feu de paille.

Ce conquérant, au printemps de 1501, entre en triomphe dans Rome, sous les drapeaux mêlés de la France et du pape. Il fait nommer douze cardinaux exprès pour se faire déclarer duc de Romagne et gonfalonier de l'Église. Sur qui va tomber ce César? Quelle conquête nouvelle va-t-il tenter? Venise est un trop gros morceau. Il n'a le choix qu'entre Bologne et les villes toscanes; des deux côtés, alliés de la France, gens qui payent des tributs au roi ou des pensions à d'Amboise. Que dira celui-ci? Rien ou peu; il grondera peut-être; mais, comme l'homme qui se donne au diable, il appartient à Borgia; il se résignera, respectera les faits accomplis.

Le comble de l'effronterie, c'est que César entreprit de soumettre les alliés du roi avec les troupes du roi, employant à son profit l'expédition de Naples, usant de notre armée à son passage pour faire des conquêtes sur nous. Capitaine français à notre solde, il envahit en effet la Toscane, menant les Médicis, les montrant sur la route, comme un appât à leur parti. Il réussit à Pise, à Sienne, à Piombino. Florence est en défense; il en tire du moins de l'argent, se déclarant l'homme des Florentins, leur soldat, et comme tel, exigeant pension. Il n'en pille pas moins le pays. Et que dit le roi? rien du tout.

La croisade du roi catholique et du roi très-chrétien contre l'ami des Turcs, Frédéric II de Naples, ne pouvait pas manquer de réussir. Frédéric lui-même appelait les armées de son bon cousin Ferdinand. Elles étaient toutes prêtes, déjà dans l'Adriatique, sous prétexte de la guerre des Turcs. Gonzalve, le grand capitaine, joua très-bien son petit rôle. Frédéric ayant quelques doutes, il jura, protesta et parvint à le rassurer, occupa toutes ses places. Mais les Français arrivent, le tour est fait; Gonzalve s'en tire avec un distinguo: celui qui a juré, c'était l'homme du roi d'Espagne, et non Gonzalve; et le roi n'est pas engagé non plus par un serment fait sans son aveu. Le fils de Frédéric gardait encore une place; Gonzalve s'en empara en jurant sur l'hostie la liberté du prince, qu'il fit arrêter aussitôt.

Cette conquête si facile, nous la souillâmes par un grand massacre à Capoue; toutes les femmes furent violées, moins quarante, que notre ami César se réserva et envoya à Rome, pour amuser la cour dans la fête qui se préparait. Fête splendide pour un honneur inespéré que recevaient les Borgia. Cette Lucrèce, à qui il avait tué son amant préféré (son frère), et dont il étrangla le mari, il la dédommageait en la mariant à l'héritier de Ferrare. La maison d'Este, si fière, qui ne s'alliait guère qu'aux rois, avait ambitionné l'alliance des bâtards d'Alexandre VI, l'ex-avocat de Valence. Elle voyait César venir à elle, et elle était instruite, par l'atroce tragédie du jeune Astorre (et de tant d'autres), de ce qu'elle avait à attendre.

Le 4 septembre 1501, Lucrèce, veuve de trois mois d'un homme assassiné, quitta le deuil, et cavalcada par la ville avec Alfonse de Ferrare jusqu'à Saint-Jean de Latran. Le coup d'oeil était magnifique. Deux cents dames de Rome, superbement montées, chacune escortée à sa gauche d'un brillant chevalier, ayant l'aspect d'autant de reines, chevauchaient gravement derrière l'idole, que son père et ses frères, sur un balcon, couvaient des yeux. D'étranges fêtes suivirent, et qui purent quelque peu étonner le prince étranger. Une fois, César Borgia, pour faire preuve d'adresse et de force, faisait venir après souper six pauvres diables qui devaient périr (gladiandi). Comment? pourquoi? on ne le sait. Amenés dans la cour, sous le balcon du pape, devant le père de la chrétienté et la belle Lucrèce, devant les seigneurs étrangers, César, élégamment vêtu, vous les perçait de flèches. Leur peur, leurs cris, leur triste mine et leurs contorsions, amusaient la noble assemblée.

Généralement le pape aimait mieux des combats d'amour, des pastorales obscènes copiées des priapées antiques, qui réveillaient un peu ses sens. Le banquet de noces, on l'assure, servi par des femmes nues, finit par des luttes effrénées, où l'impudeur recevait ses couronnes des mains mêmes de la fiancée.

Le côté sérieux de la chose, c'est que, désormais sûr du côté de Ferrare, César fut plus libre d'agir. Il prit Urbin et il ne lui en coûta qu'une lettre. Il écrit au duc, en ami, de lui prêter son artillerie; le duc la prête, et Borgia entre chez lui, conquérant sans combat. Pendant ce temps ses capitaines soulevaient Arezzo. C'était le faubourg de Florence, pour ainsi dire. Elle pousse des cris, elle envoie se plaindre à Asti, où était Louis XII. Mais César lui-même y arrive, masqué et déguisé; il avait traversé moitié de l'Italie. Complète fut sa justification. Comment l'accusait-on, et que pouvait-il faire si Arezzo s'était proclamé libre? il s'en lavait les mains. Amboise fit semblant de le croire, et le fit croire à Louis

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