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CHAPITRE XIV

LE SAC DE ROME

1527

Machiavel, en disant que l'Empereur était un imbécile, ajoutait que le roi serait un sot en Italie et tiendrait sa parole. Les Italiens en avaient peur et venaient l'observer. C'était lui faire bien tort. Il mit tout son talent à les rassurer sur ce point, jura qu'il s'était parjuré, que, du reste, il ne se souciait plus de Milan, qu'il n'inquiéterait point Francesco Sforza. Les envoyés du pape disent dans leurs dépêches que, quand même il songerait encore aux conquêtes, sa mère ne le permettrait pas.

On a supposé que, par un machiavélisme horrible, il ne songea qu'à compromettre les Italiens, qu'à les mettre en avant, pour améliorer son traité et obtenir de moins dures conditions. Cette profondeur de perfidie n'était pas dans son caractère. L'insuffisance des secours en 1526 fut le résultat naturel du chaos, du désordre, de l'épuisement des finances, du gaspillage des maîtresses, du luxe et des constructions. Il agit peu, parce qu'il n'agissait guère que sous l'impression d'une nécessité, d'un danger immédiat. La distraction et la paresse étaient tout en lui désormais, dominaient tout, entravaient tout.

Les suites en furent épouvantables pour l'Italie. Bourbon, envoyé par l'Empereur, pour remplacer Pescaire, y trouva une armée étrange, nullement impériale; c'était plutôt une démagogie militaire, analogue aux horribles bandes des mercenaires antiques sous les successeurs d'Alexandre et sous Carthage. Cette république armée délibérait, jugeait; elle mit un de ses généraux au ban et le condamna à mort par contumace.

Sous Montcade et Du Guast, deux Borgia, sous l'Espagnol féroce Antonio de Leyva, ce vampire militaire mangeait, suçait Milan. L'Italie, éperdue, s'agitait et armait, ne faisait rien. Elle ne pouvait les tirer de là. Tout le monde avait perdu la tête, même Venise, qui croyait recruter en Suisse, y perdait son argent. Le général de la ligue italienne, le duc d'Urbin, avait pour tactique invariable de ne voir jamais l'ennemi.

Et cependant le vampire suçait toujours. Chaque soldat était logé à discrétion, prenait tout, demandait encore, battait son hôte, se faisait nourrir délicatement et traitait ses amis. Chacun avait deux hôtes au moins, l'un pour nourrir, l'autre pour payer. Nul moyen de s'enfuir. Plusieurs tenaient leur hôte garrotté. On n'entendait que cris de femmes et d'enfants, torturés par ces noirs démons. On ne voyait que gens s'étrangler ou se jeter par la fenêtre ou dans les puits.

Quand Bourbon arriva, il y eut une lueur d'espérance. Ce qui restait de notables vint embrasser ses genoux, demander grâce pour la ville. Il répondit avec douceur que tout cela n'arrivait que par défaut de solde, que, s'ils pouvaient seulement payer un mois trente mille ducats, il emmènerait l'armée; il leur en donna sa parole. Trente mille ducats à trouver dans cette ville ruinée! On y parvint pourtant. Et les soldats restèrent!...

Bourbon avait sauvé et rançonné ce Morone, confident de Pescaire, le premier intrigant de l'Italie. Morone lui avait paru si rusé, si pervers, qu'il le prit avec lui, en fit son homme, son conseil. Il ne voyait plus clair dans la situation; il demanda à Morone où il fallait aller. Il répondit: «À Rome!»

Rome venait d'être déjà violée. Pompeïo Colonna, un de ces Gibelins sauvages de la campagne romaine, bandit, prêtre, soldat, cardinal, s'était jeté, un matin, sur la ville, et avait failli tuer le pape. Cela montra combien il était facile de prendre Rome. Tout ce qu'il y avait de brigands en Italie y songea et joignit Bourbon.

Mais il fallait y arriver. Et ce n'était pas chose simple, à travers tant de villes fortes, sans cavalerie et sans canons, ayant en queue une armée italienne, appuyée de quelques Français, plus tard de Suisses. Il eût suffi d'une cavalerie nombreuse et bien conduite pour suivre, entourer, affamer, cette pesante armée d'infanterie qui, comme un corps sans bras ni jambes, se traînait, n'ayant jamais que le lieu de son campement, sans pouvoir agir à deux pas.

Aussi Bourbon, entre Ferrare et Plaisance, eût voulu rester là. Et plus tard, en Toscane, il eût voulu rester encore. Mais le duc de Ferrare, très-impatient de l'éloigner, l'aidait et le payait pour aller en avant, le poussant au Midi, et lui disant: «À Rome!»

L'Italie se livrait. C'est là le malheur des malheurs, dans ces moments extrêmes. La lumière s'éteint, le coeur baisse. Les plus fiers, les plus grands, succombent. Machiavel et Michel-Ange remettent aux Médicis l'espoir de la patrie. Machiavel veut qu'on improvise des légions, il veut un grand chef militaire, et il croit le voir dans un hardi bâtard, le jeune capitaine des bandes noires, Jean de Médicis.

Pendant que l'on raisonne, les événements courent, se précipitent. Et déjà il n'est plus besoin que, de Milan ou de Ferrare, un doigt italien montre Rome. Bourbon y va fatalement; il ne peut plus ne pas y aller. Cette armée décrépite des bourreaux de Milan n'est plus que l'accessoire d'une grande force vive, furieuse avalanche humaine, qui vient de rouler des Alpes, poussée du vent du Nord, et qui, sous forme d'armée, n'est pas moins que la Révolution allemande.

Nous ne pouvons conter la guerre des paysans, le dur et sombre événement qui fut comme un avortement de Luther, le protestantisme princier, aristocratique, officiel, s'enveloppant et repoussant le peuple, au peuple qui montrait ses plaies, la réponse des théologiens: «C'est l'affaire des juristes.» D'où l'alliance des politiques, sans acception de croyance, et l'essai du tolérantisme, à la diète de Spire, la liberté des uns pour la servitude des autres.

De cette grande révolution, mille éléments restaient d'une fermentation indomptable, une flamme qui devait brûler ou se brûler. Le furieux chaos de misères et de haines, d'implacables douleurs, se rallia autour d'un vieux soldat, Georges Frondsberg, figure sanguine, apoplectique, populaire par l'emportement, en qui grondait la colère des foules. Il avait apparu à Worms à côté de Luther, à Pavie pour prendre le roi, ami du pape. Il voulait cette fois faire une bonne fin et aller droit en paradis en étranglant le pape. À cet effet, il portait et montrait une grosse chaîne d'or.

Ce que ne pouvaient ni l'Empereur, ni son frère, lui, il le fit sans peine. Les Allemands tenaient tant à le suivre, que pour un engagement par homme, il suffit d'un écu. On savait bien d'ailleurs qu'il y aurait de grands coups à faire, beaucoup à prendre et beaucoup à détruire. Le souffle d'Alaric semblait être rentré dans ses fils, et le démon qui lui fit dire: «Je ne sais quoi me mène à Rome.» Les Vandales et les Goths revivaient, mais plus âpres, avec un amour consciencieux, de gâter, brûler, ruiner. Les Espagnols étaient trop paresseux, les Allemands ne l'étaient pas. Ils ne quittaient pas un gîte sans l'incendier.

Singulière alliance! Les dévots Espagnols qui, cette année, exécutant en Espagne l'atroce persécution des Maures, en Italie marchaient du même pas que les brûleurs d'églises. Combien moins de scrupule encore avait la foule des voleurs italiens qui venaient par derrière!

Les Allemands allaient à Rome, non ailleurs. C'est ce qu'on ne comprit pas.

Le pape, qui avait de bonnes et amicales lettres de l'Empereur, qui avait une trêve avec le vice-roi de Naples, ne craignit que pour la Toscane, pour le patrimoine des Médicis. Sa grande peur était un petit mouvement qui se fit à Florence. Son homme, Guichardin, froid et avisé politique qui suivait l'armée alliée derrière celle de Bourbon, ne comprenait pas plus. Il croyait que c'était uniquement affaire d'argent et de pillage; il ne voyait pas la grandeur, la fureur et l'emportement du mouvement fanatique qui emportait le reste.

C'est au milieu de ce malentendu, de ce vertige, que la Nécessité, de sa chaîne d'airain et de sa main de fer, les étrangla. Leur Jean de Médicis, à sa première rencontre avec les Allemands, alla de sa personne bravement les regarder de près; il les croyait sans artillerie, ne sachant pas que le duc de Ferrare leur avait donné quatre fauconneaux. Le premier coup fut pour lui, et lui cassa la cuisse; on le rapporte, il meurt à Mantoue dans les bras de l'Arétin, son commensal, son compagnon de lit.

Un boulet italien avait tué l'espoir de l'Italie. Le jeune ami de l'Arétin que Machiavel eût pris pour Messie, le voilà mort. On regarde de tous côtés, on cherche, et l'on ne voit personne.

Il avance cependant, ce Bourbon, volontairement ou non, on ne sait, mais il avance avec son immense cohue, dispersée pour les vivres sur un vaste pays. Nul n'ose en profiter. Le duc d'Urbin, qui le suit avec des Italiens, attend les Suisses pour combattre; puis, quand il a les Suisses, il attend autre chose.

Henri VIII fait aumône au pape. La France donne à peine le quart de l'argent promis, quelques cents lances, des galères percées qui ne naviguent pas. Le pape se rassure par la trêve, par la présence du vice-roi Lannoy qu'il a fait venir, par les lettres respectueuses qu'il reçoit de Bourbon lui-même.

Bourbon trompe le pape, et le vice-roi, et tout le monde[21]. Il assigne rendez-vous au vice-roi, qui va l'attendre. Il donne ainsi le change, franchit brusquement l'Apennin. Le voici en Toscane. Les pluies, les neiges de printemps, ne l'ont pas arrêté. Les révoltes mêmes ne l'arrêtent pas. Sa vie est en péril; mort ou vif, il ira; il est comme une pierre lancée par la fatalité. Il voit les Espagnols tuer un de ses lieutenants. Une autre fois, ce sont les Allemands; il est réduit à se cacher. Frondsberg leur parle et les gourmande; en vain: sa face, respectée jusque-là, n'impose plus; le vieillard colérique, indigné, s'emporte, rougit; son front s'empourpre, il tombe à la renverse; on le relève; il était mort.

[Note 21: Charles-Quint ignorait-il entièrement ce que faisait Bourbon? Il semble que Castiglione, envoyé par le pape pour amuser l'empereur, est maintenant employé par l'empereur à amuser le pape. Castiglione écrit de la cour impériale à Clément VII qu'il recevra bientôt la visite du confident de l'empereur, Paul Arétin. Le 31 mars 1527, le connétable écrit au pape que, malgré la trêve, son armée s'obstine à avancer, et qu'il est forcé de marcher aussi pour éviter un plus grand mal. La lettre est en italien, mais signée en français: «Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Charles. (Du camp impérial.)» Extrait des actes et lettres du Vatican, Archives, carton

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