L., 384.]
Le prudent vice-roi se garda bien d'aller en lieu si dangereux. Il se tient à Florence, ménage un traité pour la ville. Mais ces Barbares étaient si furieux, qu'ils furent tout près de tuer l'entremetteur de ce traité d'argent.
Jamais la dualité du caractère du pape, la discordance du prêtre roi et du pontife armé, ne ressortit plus forte, par une hésitation plus folle. Tout à l'heure, Clément VII était un conquérant, il voulait prendre à Charles-Quint le royaume de Naples. Maintenant que le danger approche, vraiment grand et terrible, il se ressouvient qu'il est pape, inviolable; il se rassure et licencie ses troupes.
Ce grand tableau du vertige du pape et de l'approche des Barbares a été fait par une main non récusable, par la plume solennelle du Florentin Guichardin, l'homme de Clément VII, écrit d'une encre froide à geler le mercure. Et il n'en fait que plus d'impression. Si le fatum, le sort aveugle et sourd, se mêlait de conter, il ne le ferait pas d'une manière plus froide, plus grande et plus terrible.
Tout à coup, Bourbon, jusque-là assez lent, prend sa course, laisse tout, bagage, artillerie. Son infanterie marche sur Rome plus vite que la cavalerie alliée qui veut le suivre. Rome est le prix de la course. Mais la fureur, la haine, l'attente du pillage donnent des ailes aux gens de Bourbon. Les Allemands vont donc entrer dans Babylone, mettre la main sur l'Antichrist! Les Espagnols ravir un trésor de mille ans, saisir la dépouille du monde!
Le pape, quelque peu effrayé, essaye de réarmer. La jeunesse romaine, les domestiques des prélats, les palefreniers des cardinaux, les peintres et artistes reçoivent des armes. Cellini, le bravache, prépare son arquebuse.
Mais de l'argent, où en trouver? Les riches cachent le leur, au moment de tout perdre. L'un d'eux ne rougit pas d'offrir quelques ducats. Il en pleura bientôt; s'il ne paya, ses filles payèrent, de leur corps, de leur honte et du plus indigne supplice.
Le 5 mai, Bourbon, campé dans les prés de Rome, envoyait un message dérisoire pour demander à traverser la ville; il allait, disait-il, à Naples. Le 6, un brouillard favorise l'approche; il donne l'assaut. Les Allemands y allaient mollement. Lui, qui dans un tel crime doit réussir au moins, il saisit une échelle et monte. Une balle l'atteint, il se sent mort: «Couvre-moi,» dit-il à Jonas, un Auvergnat qui ne l'a pas quitté. L'homme lui jette son manteau.
La ville n'en fut pas moins emportée, et avec un grand massacre de la jeunesse romaine. Guillaume Du Bellay, notre envoyé à Florence, qui était venu en poste pour avertir le pape, mit l'épée à la main au pont Saint-Ange avec Renzo de Ceri, arrêta les brigands, et donna à Clément VII le temps de s'enfuir du Vatican dans le château. Du long corridor suspendu qui faisait la communication, il vit l'affreuse exécution, sept ou huit mille Romains tués à coup de piques et de hallebardes.
Il n'y eut jamais une scène plus atroce, un plus épouvantable carnaval de la mort. Les femmes, les tableaux, les étoles, traînés, tirés pêle-mêle, déchirés, souillés, violés. Des cardinaux à l'estrapade, des princesses aux bras des soldats; un chaos, un bizarre mélange d'obscénités sanglantes, d'horribles comédies.
Les Allemands qui tuèrent beaucoup d'abord, et firent des Saint-Barthélemy d'images, de saints, de Vierges, furent peu à peu engloutis dans les caves, pacifiés. Les Espagnols, réfléchis, sobres, d'horrible expérience après Milan, savourèrent Rome, comme torture et supplice. Les montagnards d'Abbruze furent de même exécrables. Le pis était que les trois nations ne communiquaient pas. Ruiné et rançonné par l'une, on tombait dans les mains de l'autre.
Ce fut une tragédie, comme l'incendie de Moscou ou le renversement de Lisbonne. Chaque fois qu'une de ces grandes capitales, qui concentrent un monde de civilisation, est ainsi frappée de ruine, on rêve la mort universelle qui attend les empires, les futurs cataclysmes par lesquels disparaîtra la terre elle-même vieillie.
Mais, chose étrange, inattendue! L'Europe est médiocrement émue du sac de Rome. Loin de là, de plusieurs côtés s'élève un rire sauvage.
L'Allemagne rit. C'est fait du pouvoir spirituel, du mystère de terreur. Le Christ est délivré par la captivité de l'Antichrist.
L'Empereur même, le roi catholique, en rit sous cape. Il désavoue le fait, mais sa joie perce; il continue les fêtes pour la naissance de son fils. Le pape, brisé comme prince, abaissé et maté, n'en reviendra jamais; c'est maintenant le jouet des rois.
Ceux de France et d'Angleterre sont charmés de la chose. Superbe occasion de faire contribuer le clergé, de sanctifier la guerre, d'accuser Charles-Quint.
Ainsi cette chose inouïe et terrible qui devait effrayer la terre et faire crouler le ciel, elle fait à peine sensation. Qu'est-ce donc? Ce sanctuaire est-il comme les redoutés vases d'Éleusis qu'on n'osait regarder, mais, si l'on regardait, l'on ne découvrait que le vide?
Le vieil oracle virgilien: «À Rome, un Dieu réside,» s'est trouvé démenti. Le monde a eu la curiosité d'y aller voir; il demande: Où donc est ce Dieu?
Et la peinture récente de Raphaël, la flamboyante épée de saint Pierre et saint Paul qui fait reculer Attila, elle n'a pas fait peur aux soldats de Frondsberg. Des salles de conclave, de concile, ils font écurie. S'ils ont peur, c'est tout au contraire d'habiter ces voûtes païennes, de loger, eux chrétiens, pêle-mêle avec des idoles, dangereuse oeuvre du Démon.
N'est-ce pas ce que tant de martyrs du Libre Esprit avaient dit au bûcher contre la Babel du pape?
N'est-ce pas ce que les vrais patriotes italiens (d'Arnoldo de Brescia jusqu'à Machiavel) ont annoncé à l'Italie: qu'elle mettait sa vie dans la mort, et que la mort l'entraînerait?
«Rome a mangé le monde,» disait le vieil adage. Cette fois, le monde a mangé Rome.
Le génie italien, si longtemps captif et malade dans cette fatale fiction d'un faux empire du monde qui annula sa vitalité propre et fit avorter la patrie, le génie italien pourrait remercier cette grande calamité qui le délivre, repousser et nier cette communauté de la mort. Rome est morte; vive l'Italie!
Il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas impunément que, toute une longue vie, l'esprit a endossé le corps, traîné cette chair de tentations, de péchés, de souillures. Quand il faut la jeter, et libre, déployer ses ailes, nous hésitons toujours. Telle l'Italie, qui si longtemps vivait dans cette forme, dans cette condition d'existence, fut accablée du coup, et il lui fallut des siècles pour s'en relever.
Voyons comment les deux grands Italiens ont pris la chose. Regardons un moment Michel-Ange et Machiavel.
Tous deux avaient erré. Tous deux, dans les illusions qui entourent des moments si sombres, avaient cherché l'espérance dans le désespoir, cru que l'on pourrait sauver le pays par les Médicis, faire la force avec la bassesse; mais non, il n'en est pas ainsi. Et Dieu punit de telles pensées.
D'abord le pape, qui était Médicis, accepta sa sentence, se mit plus bas encore que ne l'avait mis son malheur, montra que, pour être sorti de captivité, il n'était pas plus libre. Traité outrageusement comme un petit prince italien, il prouva qu'il n'était rien autre chose. Florence lui tenait au coeur bien plus que Rome. Et, pour avoir Florence, il s'humilia devant l'Empereur. Il y fut ramené par le prince d'Orange, le chef des brigands italiens qui, derrière les Barbares, traîtreusement, avaient pillé Rome.
Dans le moment si court de la lutte suprême de Florence, d'une ville contre le monde, ni Machiavel, ni Michel-Ange ne manquèrent à la patrie.
Machiavel y trouva appliqué son Arte di guerra, toute la jeunesse levée en légions, dans la forme qu'il avait tracée. On prenait le système, mais on repoussait l'homme. Négligé, oublié, pas même persécuté.
L'indomptable vigueur de son esprit paraît encore dans l'étrange description qu'il a faite de la peste de Florence, un mois avant sa mort, un mois après le sac de Rome.
Cet homme, d'un malheur accompli, seul, vieux, pauvre, haï, méprisé, savez-vous ce qu'il fait? Parmi les litanies funèbres, sur le bord de sa fosse, il écrit une espèce de Pervigiliun Veneris du mois de mai. C'est l'idylle de la peste.
Dans la ville, il est fort à l'aise: il va en long, en large, au milieu des fossoyeurs qui crient: «Vive la mort!» comme c'était l'usage de chanter Mai et le printemps. À travers les ténèbres, il croit voir passer la peste dans une litière. C'est une jeune morte traînée par des chevaux blancs.
Il s'en va sur la place où l'on élit les magistrats. Il n'y a plus de peuple. Des citoyens encore, mais allongés sur des civières qu'on porte. Au défaut de vivants, au vote on appelle les morts.
Étonnant aspect des églises! Le clergé est mort, les moines sont morts. Tel reste pour confesser les femmes malades qui se traînent et viennent mourir là. Il est assis au milieu de la nef, les fers aux pieds, aux mains, pour empêcher qu'il ne les touche. Songez-y, dans ce temps de morts, c'est tout d'être vivant. Trois dévots en béquilles, qui circulent dans l'église, lancent un regard d'amour à trois vieilles édentées. Machiavel, avec ses soixante ans, est sûr de plaire et de trouver fortune.
Sur les tombes qui entourent l'église, il trouve une jeune femme échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte; il console, interroge. Elle répond, s'épanche, elle conte en paroles hardies (les morts n'ont peur de rien), en lamentations effrénées, les joies conjugales qu'elle n'aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délasse et desserre, «quoiqu'elle ne fût pas très-serrée.» Elle revient alors, et jure qu'elle n'a plus souci d'elle, de moeurs ni de pudeur. Là-dessus, un sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs secrets.
C'est l'horreur sur l'horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle, il trouve sous de longs vêtements une admirable veuve. Suit la description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau sensuel, triste, qui sent le vieillard et l'effort. Cupido, Vénus, les Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre funéraire où siége cette idole de mort.
Machiavel près d'elle essaye son éloquence. Il n'en faut pas beaucoup. Elle est tout d'abord consolée. La différence d'âge qu'il avoue ne l'arrête guère. La fortune qu'il prétend avoir, les soins et l'amitié, c'est tout ce qu'il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: «Mon coeur, dit Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ces noirs vêtements!»
Sa vie y reste aussi. Un mois ou deux après, il meurt.
Le plus dur, c'est de vivre et de rester dans la contradiction. Michel-Ange avait commencé le tombeau de Laurent et de Julien de Médicis. Il l'achevait, pendant qu'il défendait la ville contre les Médicis.
Tout le monde a pu voir à Florence (ou à Paris, École des Beaux-Arts) les sublimes figures du Jour et de la Nuit, du Crépuscule et de l'Aurore, ce monument qui devint, sous la main du grand citoyen, le tombeau de la patrie même. La Nuit roule en son rêve une mer de honte et de misère. Mais l'Aurore! c'est bien pis; on sent qu'elle maudit son réveil et qu'elle a à la bouche un dégoût si amer, un fiel si déplaisant, qu'elle voudrait n'être jamais née.
Ce qui fut plus tragique que le tragique monument, c'est que, quand il fut découvert, il n'eut personne pour le comprendre. Plus de Florence, plus de peuple, plus d'Italie. L'Académie est née. Un poète académique (nouveau fléau de ce pays) lance un madrigal à la Nuit:
«Dans sa douce attitude, elle dort; ne la réveille pas.»
Cette indigne sottise, qui semblait démontrer qu'en effet l'Italie était chose inhumée, à ne ressusciter jamais, fit bondir Michel-Ange. Il se retrouva l'homme de la chapelle Sixtine; il y eut un réveil de fureur. Ne songeant plus aux Médicis, ne ménageant plus rien, comme en pleine liberté, il fit la sanglante épigramme.
«Il m'est doux de dormir, et doux d'être de marbre, tant que durent l'opprobre et la calamité. Ne voir, ne sentir rien, c'est un bonheur pour moi... Ne me réveille pas, de grâce, parle bas.»
Le Jour n'est pas fini. Ce rude forgeron, de force colossale, couché sur son marteau, tournant le dos au monde indigne de le voir, devait jeter par-dessus l'épaule un superbe regard. Il était, dans ce deuil, le côté de l'espoir, de l'art, de l'action, de la rénovation future. Mais l'homme était brisé. Michel-Ange laissa ce travail. Et il reste inachevé.
Il avait perdu terre, et, depuis, il erra comme une ombre. Il était condamné à vivre encore trente ans, travaillant et ramant péniblement, soit dans l'oeuvre imposée du Jugement dernier, soit dans saint Pierre où il chercha en vain son idéal, soit dans ses laborieux sonnets à Vittoria Colonna. Il y professe cet espoir que la nature, ce grand artiste, ayant fait en Vittoria l'oeuvre achevée où elle tendait depuis la création, est maintenant libre de mourir, et il salue la fin du monde.
Lui-même, il finissait. Parmi de sublimes éclairs, il reste un ouvrier terrible, d'un magnanime effort. On admire en souffrant; on partage sa fatigue; on loue, la sueur au front.
L'effort est-il heureux? Dans les voûtes écrasées, dans l'architecture sénile et froide du Capitole et de la chapelle où il emprisonna ses sublimes colosses du Jour et de la Nuit, on trouve déjà, s'il faut le dire, le triste XVIIe siècle.
De quoi vivra encore l'Italie dans ce temps? De la grâce et de la lumière, du coloris de Titien, du ciel et de Corrège. Que dis-je? Corrège est déjà mort.