CHAPITRE XVII
CONQUÊTES EN PLEINE PAIX--FONTANGES--ASSEMBLÉE DU CLERGÉ
1679-1682
La santé de Louis XIV, que le journal des médecins nous révèle d'année en année, réfléchit les variations de sa vie politique. Chancelant, maladif, l'année de la reculade, il semble jeune et fort à la triomphante paix de Nimègue.
Il ne ménage rien, ni la cour, ni l'Europe. Il reste armé quand les autres désarment, violente l'Espagne et l'Empire. Il dépense cent millions en pleine paix, rase Versailles pour le refaire, bâtit par toute la France. On s'étonne, on frémit de voir ce pénitent, ce roi du jubilé, relancé, à quarante et un ans, en pleine jeunesse. Colbert est consterné, et désespère. La Maintenon aussi, qui croyait le tenir. La Montespan plie, cède au temps. Elle est forcée d'accepter la Fontanges.
Sans cette enfant, qui aurait profité du déclin de la Montespan? peut-être la Soubise. La Fontanges, rousse comme celle-ci, plus brillante et plus jeune, remplit l'entr'acte que l'autre remplissait fréquemment dans les couches de la Montespan. Cette Soubise n'était pas fière; elle ne voulait que de l'argent, enrichir son mari. Elle n'avait d'enfants qu'avec lui, et point avec le roi. Il n'allait pas chez elle, mais elle chez lui, et la nuit. Aux plafonds de l'hôtel Soubise, elle a fait peindre dans l'histoire de Psyché ce beau mystère. Mandée au moment du caprice, attendue par Bontemps qui la menait, elle se levait d'auprès de son mari, dormeur heureusement, le premier ronfleur du royaume. Une fois, ainsi pressée, elle ne trouvait pas ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait. Le mari dit en songe: «Eh! mon Dieu! prends les miennes!» Et il continua de ronfler.
Revenons à l'astre nouveau. Monsieur s'étant remarié à une Bavaroise, cette princesse, laide et spirituelle, eut une petite cour de filles et dames où venait fort le roi. Les la Feuillade, intelligents, y placèrent leur parente, une petite Limousine, la Fontanges, vierge, jolie et sotte, avec un minois triste d'enfant boudeur. La Montespan en fit galamment les honneurs, parla au roi de cette muette idole, de ce bijou de marbre. À une chasse, elle fit plus, la fit approcher du roi, la caressa et en fit l'inventaire, vantant ses beautés une à une. En la livrant ainsi, elle croyait la tenir, la renvoyer bientôt. Mais la petite n'était pas simplement sotte, elle était absurde et folle, ne disait rien que de travers. Cela piqua le roi. Elle était vraiment neuve, très-exactement belle et «de la tête aux pieds.» Ce qu'on n'attendait pas, c'est que, dès le lendemain, il n'y eut plus d'enfant. Elle fut insolente, colère, cynique, menant les gens bride abattue. Un avis pieux lui étant venu de la personne que le roi estimait le plus, de Madame de Maintenon, elle dit brutalement: «Est-ce qu'on quitte un roi comme on laisse tomber sa chemise?»
Le roi prit la poupée au sérieux, la fit duchesse (1679), l'imposa à la reine. Partout elle piaffait et cavalcadait près de lui, souvent en homme, avec de folles plumes au chapeau. Une fois, revenant de la chasse, par un vent frais, elle jette son chapeau, et se fait serrer sa coiffure de rubans sur le front. Ce sans-façon bizarre du petit page devant toute la cour, c'était effronté et piquant. Le roi en fut ravi et la voulut toujours ainsi. La mode en vint partout. Les plus grandes dames du monde s'affublèrent de cette coiffure. Déjà elles avaient copié les robes indécemment ouvertes et flottantes où s'étalaient les grossesses de la Montespan.
Le roi avait monté une maison à la Fontanges, lui donnait cent mille écus par mois, et autant en cadeaux. Lui-même, il avait augmenté toutes ses magnificences, avait repris les draps d'or, les plus brillants costumes. Il bâtissait de tous côtés. La cour ne tenait plus dans le petit Versailles. On le refit immense. On commença ce bâtiment sans fin, prolongé sans mesure, qui est resté décapité, n'ayant pas le couronnement qui devait en relever la platitude. On commença, derrière, les Ninives et les Babylones des monstrueuses casernes où s'entassèrent les ministères, tout l'attirail de cour et de gouvernement, commis, valets, gardes, chevaux, voitures. Trois cents millions d'alors (douze cents d'aujourd'hui).
On pourrait appeler cette époque l'avénement des pierres. La France s'entoure d'une ceinture de trois cents forteresses. La guerre a commencé en ce siècle par Gustave-Adolphe, qui supprime les armes défensives. Et voilà qu'à la fin on donne une cuirasse à la France. OEuvre immense, en beaucoup de points tout à fait inutile. De telles barrières ne parent pas les grands coups. Elles n'arrêtèrent jamais les Gustave, les Turenne, les Frédéric, les Bonaparte. On prodigua à cela le génie de Vauban, et l'argent, et les hommes. Louvois imagina de faire faire les tranchées des places de Flandre par des paysans du voisinage qu'on amenait à coups de bâton, qui travaillaient gratis, sans nourriture, et mouraient à la peine.
Parmi ces violences, ces dépenses, ce crescendo d'enflure et d'orgueil diaboliques, la conversion du roi avançait fort. Madame de Maintenon y travaillait quatre heures par jour. Il délaissa Fontanges. Séparée de lui par ses couches, elle le fut bien plus encore par sa décadence rapide. Rien de plus fragile que ces blondes éblouissantes. Elles doivent souvent leur éclat au vice du sang. On le vit plus tard par la Soubise, qui mourut de scrofules, décomposée et gâtée jusqu'aux os. La Fontanges fondit bien plus vite. Changement à vue et effrayant. Hier, l'aurore, le printemps et la rose. Aujourd'hui un cadavre. Elle demanda elle-même à se cacher à la campagne, ce que le roi lui accorda de bon coeur.
À qui profiterait cette révolution? À la Montespan? Grand fut l'étonnement quand on vit que le roi ne la visitait plus qu'un court moment après la messe, et non plus après son dîner.
Les meilleures heures du roi, son repos, de six à dix heures du soir, étaient pour madame de Maintenon quatre grandes heures d'interminables conversations. Personne en tiers; tous deux assis. De là, invariablement, elle l'envoyait coucher près de la reine. Il redevint un vrai mari, au bout de vingt ans de mariage.
Conversion édifiante. Et cependant, celle qui y avait le plus travaillé en dessous, la première dévote de France, madame de Richelieu, n'en fut point satisfaite. Elle souffrit plus que personne de l'ascendant exclusif, absolu, de sa protégée Maintenon. Elle se ligua avec la dauphine. En vain. La Maintenon n'en pesa que davantage, leur rendit de mauvais offices, et le chagrin les emporta bientôt.
La cour avait changé d'aspect. Tout devint morne et ennuyeux, mais tendu en même temps, contraint, serré. On craignit de marquer et d'avoir de l'esprit. Le roi, n'ayant plus d'amusement de femmes, devint plus âpre. Il mangea, but beaucoup (Journal des médecins). Circonstance grave qui explique en partie sa violence, sa politique à outrance, ses actes provoquants contre toute l'Europe, sa guerre au pape, sa guerre aux protestants.
Le roi, de plus en plus, est l'évêque des évêques. En revanche, ceux-ci sont des rois.
L'évêque exerce alors des pouvoirs très-divers. On le voit par une lettre curieuse de l'évêque de Lodève (1673, Corr. admin., IV, 101). Non-seulement il fait communier de force des seigneurs catholiques, non-seulement il travaille vigoureusement à la conversion des huguenots, mais il arrange tous les procès civils. Il encourage, dit-il, l'industrie, relève la manufacture des draps de Lodève, etc.
Et d'autre part, le roi semble une sorte de patriarche: 1º Il nomme les évêques; 2º il règle leurs assemblées (1674); 3º il se constitue pour ainsi dire évêque intérimaire; dans les vacances, il perçoit les revenus, nomme aux bénéfices; c'est ce qu'on appelait sa régale, étendue alors à tout le royaume; les fruits en étaient appliqués à acheter des âmes protestantes.
Résistance d'Innocent XI (janvier 1681). Il excommunie ceux que le roi nomme aux bénéfices. On lui lâche le Parlement, qui, trop heureux de sortir du silence, donne arrêt contre certain libelle qu'on attribue au pape (31 mars).
Le roi n'était pas sans scrupule. Il affermit sa conscience en frappant l'hérésie. Il accueillit le conseil des intendants et des Louvois qui proposaient d'exempter de logements militaires les convertis, et d'en surcharger les obstinés (11 avril 1681). Premier essai des dragonnades. L'effet fut terrible aux familles. Dans les scènes honteuses, hideuses, de ces violences de soldats, on cachait surtout les enfants, ou on les faisait fuir. Nouveau coup le 17 juin: Permis aux enfants de sept ans de quitter leurs parents et de se convertir. Mesure dénaturée qu'inspira (chose bizarre) une émotion de nature. Fontanges mourut le 15 juin. Elle voulut voir encore le roi. Il y consentit à grand'peine, mais l'impression fut forte; le baiser du cadavre, cette image effrayante de la mobilité du monde, remua sa conscience, et, comme expiation, il fit sa cruelle ordonnance, plus cruellement interprétée, pour ravir les petits enfants.
La réclamation de Colbert fit suspendre les dragonnades. Mais madame de Maintenon, flattant les tendances du roi, se déclara contre Colbert et appuya Louvois. Une ordonnance étrange déclare qu'on s'est trompé en croyant que le roi défend de maltraiter les protestants (4 juillet).
L'enthousiasme catholique monta au comble, lorsqu'en octobre, le nouveau Théodose alla rendre au vieux culte la cathédrale de Strasbourg. La grande ville luthérienne du Rhin, trahie, vendue, terrifiée, fut enlevée à l'Empire, et compléta la conquête de l'Alsace, continuée pleine de paix. Nos tribunaux avaient, par simple arrêt, conquis quatre-vingts fiefs de Lorraine et dix villes impériales, plus le comté de Montbéliard.
Étrange politique. Il irritait l'Allemagne et voulait pourtant la gagner. Par des traités d'argent, il croyait acheter l'Empire et s'assurait des électeurs de Bavière, Brandebourg et Saxe, pour la prochaine élection.
La victoire des victoires eût été de dompter le pape. Par un curieux renversement des choses, ce pape était soutenu des jansénistes, ne les haïssait point, et lui-même sentait l'hérésie. Belle prise pour le roi orthodoxe, qui la frappait partout. Il semblait le vrai pape. Les Jésuites étaient pour lui et méconnaissaient Rome. Un moment, tout fut gallican.
Le 9 novembre 1681, Bossuet ouvrit l'assemblée du clergé. Son discours éloquent porta, au fond, sur un point où il était sûr de persuader: Que saint Pierre ne fut que le premier entre égaux, que sa chute n'empêcha pas l'unité de l'Église, qu'elle est surtout dans les évêques.--Le roi leur rend hommage en consentant que ceux qu'il nomme aux bénéfices soient préalablement examinés par eux. L'assemblée est touchée, et, à son tour, elle cède sur la question d'argent, le laisse percevoir les revenus des évêchés dans les vacances.
On en fût resté là; mais le grand citoyen Colbert insista pour faire démentir au clergé ses principes papistes de 1614. Bossuet dressa les quatre articles (depuis si longtemps préparés): 1º le pape ne peut rien sur le temporel; 2º il ne peut rien contre les décisions des conciles; 3º ni contre les libertés des églises nationales; 4º ses décisions, non sanctionnées par l'Église, peuvent être réformées.
Système hybride qui mêle la raison au miracle, la sagesse de discussion à ce que les croyants nomment eux-mêmes la folie de la foi. Pur expédient politique. Que sert de marchander en pleine poésie? La rhétorique de Bossuet ne change pas le point de départ. Le christianisme est un miracle: le salut de tous par un seul. Son gouvernement aux âges barbares se posa hardiment comme incarnation monarchique, l'idolâtrie d'un chef inspiré aux choses de Dieu.
Maintenant où commencent, où finissent les choses de Dieu? La distinction du spirituel et du temporel est impossible. Tout relève de l'esprit. Rien dans les intérêts civils qui ne soit spirituel, rien dans les choses politiques. Celles-ci directement influent sur les idées morales et les tendances religieuses. L'État est l'accessoire, la dépendance de l'Église. Si l'État n'est Église et pape, il est le serf du pape et ne s'en affranchit que par accès, par petits efforts ridicules, pour retomber bientôt dans son servage.
Dix ans ne se passèrent pas sans que Bossuet ne se trouvât abandonné du roi et des évêques. Pour que l'Église de France se soutînt dans cette fierté contre Rome, il lui eût fallu accepter une réforme dont elle était incapable. Elle demandait des sévérités contre les protestants, n'en exerçait pas sur elle-même. Bossuet obtint seulement qu'une commission serait nommée pour examiner les principes relâchés des casuistes. Ceci semblait menacer les Jésuites. Mais qui pouvait se dire exempt de tout reproche? qui n'avait été relâché dans les choses de direction? Bossuet lui-même s'était montré très-faible dans le jubilé Montespan. Madame de Maintenon parle de sa complaisance avec une violence étrange.
Les Jésuites allaient plus loin, trop loin, l'attaquaient sur les moeurs.
Ce grand homme, qui remplit le siècle de son labeur immense, a merveilleusement prouvé qu'il vécut dans une sphère haute. Cette noblesse, cette grandeur soutenue, témoigne assez pour lui. Suivons ici, pas à pas, M. Floquet, son excellent historien.
Bossuet, lorsqu'il était doyen de Metz, venait parfois à Paris, et descendait chez un abbé. Il y vit un jour une dame attachée à Madame (Henriette), qui était venue en visite avec sa nièce, une enfant de dix ans. Celle-ci était une petite merveille, déjà lettrée et distinguée. Bossuet s'intéressa aux progrès de la jeune fille, qui, de bonne heure, fut une savante; elle aimait, admirait et protégeait les vers latins.
Mademoiselle Gary (c'était son nom) était fille d'un notaire au Châtelet, qui lui avait laissé le petit fief de Mauléon (près Montmorency), d'où elle était appelée mademoiselle de Mauléon. Elle habitait la maison patrimoniale de sa famille, près des Piliers des Halles. Elle avait aussi hérité de son père un étal à la Halle aux poissons. Place lucrative, mais sujette à un litige fatal qui dura trente années. Elle croyait avoir le droit d'obliger les marchands forains d'apporter et vendre leur poisson à cet étal. Ils niaient ce droit. À vingt-deux ans elle voulut l'exercer, et leur fit procès. Elle était sur le pied d'une protégée, ou comme d'une fille adoptive de Bossuet (alors précepteur du Dauphin). Le lieutenant de police lui donna raison; mais l'autorité rivale, l'Hôtel de Ville, lui donna tort. Elle ne lâcha pas prise. De tribunal en tribunal, elle plaida toute sa vie. Dès 1682, les frais énormes l'obligèrent d'emprunter quarante-cinq mille livres, que Bossuet lui fit prêter sous sa garantie. Il paraît qu'elle avait peu d'ordre. Il fallut plus d'une fois qu'il en payât les intérêts, qu'elle ne pouvait solder. Cette misérable affaire durait en 1705. On la poursuivait alors pour remboursement, et Bossuet, voulant lui sauver quelque chose, intervint et se porta aussi comme créancier pour certaines sommes qu'il lui avait avancées. Rien de plus innocent que tout cela, rien de plus public. De Germigny, ils écrivaient ensemble à leur amie, l'abbesse de Farmoutiers, ne craignant nullement de témoigner, par ces lettres fréquentes, les long séjours qu'elle faisait dans cette terre auprès de Bossuet.
En 1682, elle avait vingt-sept ans, Bossuet cinquante-cinq. Malgré cette grande différence d'âge (de près de trente ans), on comprend l'avantage que les Jésuites purent tirer de la chose. Les risées sournoises qu'ils firent du contraste des deux procès, de la grande lutte gallicane, et de l'affaire de la Halle aux poissons. Ils ne dirent pas en face de Bossuet le mot méchant qu'on cite, mais le dirent par derrière: «M. de Meaux n'est ni janséniste, ni moliniste; il est Mauléoniste.»
Louis XIV, qui n'aimait nulle grandeur que la sienne, put accueillir ces insinuations. Elles expliquent peut-être pourquoi il se dispensa de reconnaître l'obligation qu'il avait à Bossuet pour l'éducation de son fils, le laissa simple évêque, tandis que le jeune précepteur de son petit-fils, Fénelon, quoique peu agréable au roi, eut l'archevêché de Cambrai, qui le fit prince d'Empire.