CHAPITRE XVIII
MADAME DE MAINTENON--EXÉCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS.--MORT DE COLBERT.
1683
Le roi, en 1683, fut doublement émancipé,--veuf,--et soulagé de Colbert.
Il lui pesait, le forçait de compter, parlait toujours d'équilibrer les dépenses et les recettes. Dans son long ministère de vingt années, il avait passé par deux phases: la première, où il essaya de subsister du revenu; la seconde, où traîné, forcé, il emprunta et mangea l'avenir. Nous avons vu ce moment décisif où le roi lui signifia qu'on pouvait se passer de lui (1671).
À la paix de Nimègue, où sa plus chère idée fut sacrifiée, il espérait du moins, s'il n'augmentait la richesse, diminuer la dépense.--Il allége un moment l'impôt, et cependant rembourse 90 millions. Mais le roi en dépense 100.--Plus d'espoir désormais, et nul moyen de s'arrêter. Le mot de Richelieu en 1626, en 1638: On ne peut plus aller, c'est celui que Colbert, après tant d'efforts, d'espoir trompé, dit à son tour: «On ne peut plus aller.»
Entre lui et le roi, la lutte était sur toute chose; en bâtiments, il condamnait Versailles; en religion, il soutenait les industriels protestants.--Le roi partant avec Louvois, en 1680, pour visiter la Flandre, Colbert n'osa le laisser seul et le suivit. Surchargé de cinq ministères, il emportait la monarchie. À la fatigue, le roi ajouta les dégoûts. Colbert revint malade; on put prévoir sa mort.
L'autre année, autre coup. Le répit des dragonnades, qu'il obtint le 10 mai, est violemment démenti par le roi (4 juillet). La balance, décidément, incline vers Louvois.--Quel poids nouveau s'y joint? l'influence de madame de Maintenon (V. sa lettre du 4 août).
Le roi tua la reine, comme Colbert, sans s'en apercevoir. N'ayant plus de femme qu'elle, il l'emmena, par une grande chaleur, dans un long et fatigant voyage. Elle était replète, toute ronde, fort molle. Au retour, elle mourut (30 juillet 1683). Madame de Maintenon la quittait expirée et sortait de la chambre, lorsque M. de la Rochefoucauld la prit par le bras, lui dit: «Le roi a besoin de vous.» Et il la poussa chez le roi. À l'instant, tous les deux partirent pour Saint-Cloud. La dauphine voulait être en tiers. Pour la consigner, on lui envoya Louvois, qui lui dit que le roi entendait qu'elle soignât sa grossesse. Les médecins, à l'appui de cet ordre, la saignèrent et la tinrent au lit.
Ainsi, tête-à-tête absolu. D'abord, madame de Maintenon, ne sachant pas la vraie mesure du chagrin du roi, pleurait ou faisait semblant. Mais il l'en dispensa. Après deux ou trois jours, il l'emmena à Fontainebleau, la plaisantant sur cet excès de douleur. La dauphine s'y traîna. Trop tard. La place était prise. Le grand appartement de la reine, qui lui revenait, était déjà occupé. Une autre, au bout de cinq jours, couchait dans le lit de Marie-Thérèse oubliée.
Pas un mot là-dessus dans aucun historien. Les nôtres baissent les yeux devant ce mépris des convenances. Les ennemis eux-mêmes, les satiriques de Hollande, ne relèvent pas le scandale.
Jamais le roi ne sut se contenir. On l'a vu, à la fameuse nuit de Compiègne (1668), braver, non la décence seulement, mais l'étiquette, et coucher dans un galetas. On l'a vu, au raccommodement du jubilé, devant des dames vénérables, faire l'éclipse hardie dont la Montespan fut enceinte. Nul ménagement, nul délai. La tradition convenue sur la délicatesse de ce temps est entièrement démentie par les faits. Les misères de la digestion, le plaisir animal (je ne dis pas l'amour) n'observaient nul mystère. Les besoins physiques s'étalent avec une complaisance insolente. Madame, princesse allemande, est fort embarrassée de cette liberté étrange où l'on ne cache nul acte de nature.
Le jeûne et la saignée répétée quatre fois par an ne suffisaient pas à contenir les moines dans le célibat (V. Eudes Rigault). Dira-t-on que Louis XIV, à force de sobriété, put changer de vie tout à coup, rester deux ans dans un austère veuvage? Je vois au contraire chez ses médecins, que, dans ces deux années, il était devenu encore plus grand mangeur, faisait trois repas de viande par jour et buvait son vin pur.
Madame de Maintenon était fort troublée, dit sa nièce. Elle avait des vapeurs, et rien ne la calmait. Je le crois bien. Personne, quel que fût le respect, ne pouvait se méprendre sur sa situation. Si elle ne se fût dévouée, madame de Montespan et l'adultère revenaient infailliblement. Toutefois, ce changement à vue, cette sainte obligée brusquement de passer à un autre rôle, c'était chose risible, et non sans quelque honte. Elle le sentait bien. Elle ne pouvait que s'abaisser dans cette grandeur qui était une chute, lever au ciel un oeil humilié.
On l'a peinte, je crois, à ce moment. C'est le grand portrait de Versailles. Les quarante-sept ans qu'elle avait en 1683 sont finement datés, surtout par l'âge de mademoiselle de Valois, de six ans, qui se jette entre ses genoux. Enveloppée habilement, ne montrant que ce qu'elle veut, elle est mise à merveille, dans une prude coquetterie, un riche noir, inondé de dentelles (est-ce le deuil de la reine?). Tout est douteux. Elle regarde, ne regarde pas. Elle tient une rose, pas trop rose, un peu effeuillée, dont les tons semi-violets s'harmonisent fort bien au noir. Elle trône et gouverne (comme reine? ou comme gouvernante?). Ce qui la relève fort, c'est l'humble dépendance de la princesse, l'autorité qu'elle a et gardera dans la famille, d'avoir donné le fouet aux enfants de Louis le Grand.
Elle a la tête assez petite, mais ronde et décidée. Rien de classique. Jeune, on l'appelait la belle Indienne, mais elle dut être plutôt jolie, une miniature créole à petits traits.
Le point noté par Saint-Simon est ici manifeste. Elle avait de la suite par effort et par volonté; mais de nature elle était variable, sujette à de brusques revirements. Ce visage-là n'est pas sûr. Il ne révèle en rien la bonté, l'intimité douce, l'égalité d'humeur. Il indique plutôt un esprit inquiet, mobile, qui dira Oui et Non. Il y a de l'ardeur dans le regard, mais il est dur, d'une flamme sèche qu'on voit peu chez la femme, parfois chez le jeune garçon. Au total, tout est double. C'est le portrait de l'Équivoque.
Plus je regarde cette femme, si peu femme, qui n'eut pas d'enfants, plus je sens que les misères de ses premières années, sa situation serrée, étouffée, eurent en elle les effets d'un arrêt de développement. Elle resta à l'âge où la fille est un peu garçon. Elle n'eut pas de sexe ou en eut deux. De là, une certaine masculinité de l'oeil et de l'esprit. Elle avait été jusque-là pour le roi un docteur, un prédicateur. C'était comme son directeur, dont il faisait une maîtresse. La sensualité du sacrilége, du plaisir dans la pénitence, dont il avait goûté au jubilé, se retrouvait ici. Sous ses dentelles noires, elle était le jubilé même.
Ce funèbre portrait, l'entrée brusque de cette douteuse figure dans le lit d'une morte, est justement la date de l'explosion du Midi, des cruelles exécutions militaires sur les protestants (1683).
Une averse d'édits persécuteurs les avait mis au désespoir. Toutes carrières fermées. La vie même impossible: défense de naître ou de mourir, sinon dans les mains catholiques. Les temples abattus. Ils conviennent d'aller encore tous une fois prier sur les ruines, et faire requête au roi (4 juillet). On fait peur aux catholiques d'une si grande assemblée, et on les arme.
L'étincelle part du Dauphiné, éclate en Vivarais, en Languedoc. Les protestants arment aussi, on les amuse, on les divise. On ramasse des troupes. Ceux de Bourdeaux (Dauphiné) allaient prier hors de la ville. Ils voient des dragons qui s'y dirigent. Ils savaient déjà comment ces soldats traitaient les familles; ils ont peur pour leurs femmes, reviennent, reçoivent des coups de feu et les rendent. Voilà ce qu'on voulait, voilà le sang versé.
Le gouverneur Noailles contenait jusque-là, à grand'peine, et à l'aide des gentilshommes catholiques, la violence du clergé. Il se décida. Il comprit, en courtisan habile, que cette explosion lui mettait la fortune en main. Aux ordres cruels de Louvois qui prescrivaient la désolation, il obéit par une exécution plus cruelle qu'on ne demandait (chose avouée dans ses Mémoires, p. 15).--Nombreux supplices, de Grenoble à Bordeaux. Massacres en Vivarais et massacres aux Cévennes. Toute une armée dans Nîmes, une si terrible dragonnade, que la ville fut convertie en vingt-quatre heures.
Noailles craignit d'avoir été un peu loin. Il écrivit au roi qu'il y avait bien eu quelque désordre, mais que tout se passerait en grande sagesse et discipline, et qu'il promettait sur sa tête qu'avant le 25 novembre il n'y aurait plus de huguenots en Languedoc.
Ces lettres apportées au conseil n'y trouvèrent plus celui qui, en 81, avait sauvé les protestants des premières dragonnades. Louvois était le maître et Colbert se mourait.
Il était mort de la ruine publique, mort de ne pouvoir rien et d'avoir perdu l'espérance. On lui cherchait des querelles ridicules.
Le roi lui reprochait la dépense de Versailles, fait malgré lui. Il lui citait Louvois, ses travaux de maçonnerie et de tranchées faits pour rien par le soldat, le paysan, comme si les travaux d'art d'un palais étaient même chose. Il l'acheva en le querellant sur le prix de la grille de Versailles.--Colbert rentra, s'alita, ne se leva plus.
Il mourut détesté, maudit. Il fallut l'enterrer de nuit pour lui sauver les insultes du peuple. On fit des chansons, des ponts-neufs sur la mort du tyran. Mot mal appliqué? non. Ce très-grand homme, en deux sens à la fois, avait été le tyran de la France.
Tyran par la situation, le temps et la nécessité des choses; tyran par sa violence dans le bien, et son impatience, par l'emportement de sa volonté.
La guerre et Louvois, le roi et la cour, Versailles, le gaspillage immense, sont très-justement accusés. Mais, il y a autre chose encore. La situation était tyrannique. Colbert bâtit sur un terrain ruiné d'avance, celui de la misère, qui progresse en ce siècle sans pouvoir l'arrêter. Des causes politiques et morales, venues de loin, surtout l'oisiveté nobiliaire et catholique, après avoir ruiné l'Espagne, devaient ruiner aussi la France.
D'avance, Mazarin tue Colbert. L'impôt doublé vers 1648, reporté par la ligue des notables sur le petit cultivateur, l'obligea à vendre son champ au seigneur de paroisse. Mais ces champs réunis dans une main oisive produisirent peu. Il y eut sous Colbert famine de trois ans en trois ans. Pour nourrir aisément les armées, les manufactures, lui-même il maintint le blé à vil prix, en défendant presque toujours l'exportation, donc, en décourageant le travail agricole. De 1600 à 1700, tout objet fabriqué quintuple de valeur. Le blé seul est traité comme une production naturelle où le travail ne serait pour rien; on ne fait rien pour lui; il reste au même prix. (V. Clément.)
Le mal d'Espagne, la haine du travail, le goût de la vie noble étaient de longue date inoculés à ce pays. Colbert roula dans le cercle d'une contradiction fatale. Il veut décourager l'oisif, dit-il, il frappe les faux nobles. Par quoi? par l'autorité du roi, du roi des nobles, qui attirant tout à la cour, nobilisant la nation, la ramène à l'oisiveté. La vie morte et improductive du courtisan, du prêtre, de plus en plus amortit tout.
Cet homme du travail est dévoré par trois grands peuples improductifs: le peuple noble, qui de plus en plus vit sur l'État; le peuple fonctionnaire, que le progrès de l'ordre oblige de créer; troisième peuple, l'armée permanente, énormément grossie. Or le roi, tirant peu ou rien du grand corps riche, oisif, je veux dire du clergé, Colbert, triplement écrasé, est forcé d'inventer un peuple productif, de surexciter le travail, en repoussant l'industrie de l'étranger. Guerre de douanes, et bientôt guerre d'armées. Lui-même, si intéressé à la paix, il entre vivement dans la guerre contre la Hollande, et croit hériter d'elle pour la mer et pour l'industrie.
L'histoire ne peut rien citer de plus grand ni de plus terrible que sa subite improvisation de la marine. Elle étonne, elle effraye et par l'énormité matérielle, et par la violence morale. Colbert demanda à la France le plus rude sacrifice qui jamais lui fut demandé (avant la conscription). Je parle du régime des classes, où toute la population des côtes, enregistrée, numérotée, reste, dans ses meilleures années, disponible et prête à partir, pouvant être, d'un moment à l'autre, enlevée par l'État. L'armement des galères, si précipité, si cruel (on l'a vu), fait horreur. Les procédés de 93, de Jean-Bon-Saint-André, qui sut en quelques mois faire une immense flotte, la monta, y soutint contre l'Angleterre notre jeune drapeau républicain, ces merveilles de la Terreur font penser à Colbert. Et les résultats du ministre ne furent guère plus durables que ceux de la Convention.
Même véhémence impatiente dans les règlements de commerce, dans cette autre improvisation d'une industrie française. Il fut justement indigné de voir un peuple ingénieux, et très-artiste en bien des choses, attendre et recevoir d'ailleurs tous les produits des arts utiles. La fabrique n'est pas seulement une production de richesse, mais aussi une éducation, le développement spécial de telles facultés, de telle aptitude. Un peuple qui ne ferait qu'une chose serait bien bas dans l'échelle des peuples. Colbert éveilla, révéla, dans celui-ci, une adresse ignorée, fit éclater ici un art nouveau, celui surtout qui met le goût et l'élégance dans tous nos besoins d'intérieur, qui relève la vie matérielle d'un noble rayon de l'esprit.
C'était beau, c'était grand en soi. Mais les moyens furent moins heureux. D'une part, cette industrie naissante, tout d'abord il la veut parfaite; cette jeune plante qui ne peut croître que des libertés de la vie, il l'enserre et l'étouffe dans les précautions tyranniques. Presque au début, ses règlements sont des lois de terreur (jusqu'à mettre au carcan pour une marchandise défectueuse, 1670).
De cette perfection imposée, il espérait autoriser nos produits devant l'étranger, les faire acheter de confiance. Mais, en revanche, il empêchait la fabrication inférieure de satisfaire aux besoins moins exigeants des classes pauvres.
On a dit à merveille la grandeur de cette création industrielle, mais pas assez sa chute, sa prompte décadence. Elle périt, et par la misère générale (plus d'acheteurs), et par l'émigration (les producteurs s'en vont même avant la mort de Colbert). Il assista de ses regards au détraquement de l'édifice qui bientôt allait s'écrouler.
Le grand historien de la France pour cette fin du siècle est Pesant de Boisguillebert. Il ne sait pas les temps anciens, et il a le tort de croire que les maux datent de 1660. Il n'en est pas moins véridique, admirable, dans le tableau qu'il fait des misères du pays et des abus criants qui subsistèrent sous Colbert même. Les trois Terreurs du fisc (tailles, aides, douanes) y sont en traits de feu. Il faut voir là marcher par les villages les malheureux collecteurs paysans qui lèvent la taille et en répondent. Ils n'y vont que d'ensemble, par bandes, de peur d'être assommés. Mais on n'arrache rien à qui n'a rien. Tout retombe sur eux. L'huissier du roi saisit leurs boeufs, le troupeau du village, puis la personne même de ces notables collecteurs; ils sont emprisonnés.
Et que de détails effroyables j'omets! Lisez, entre autres choses, la mort d'une commune, celle de Fécamp, si intéressante par sa pêche hardie de Terre-Neuve, et qui tombe en vingt ans de cinquante à six baleiniers.
Les aides! c'est bien pis. Les commis devenus marchands font une guerre atroce aux marchands qui veulent acheter le vin au vigneron, et non à eux. Toute communication est interrompue. «Ce qui vient du Japon ne fait que quadrupler de prix par la distance. Mais ce qui passe ici d'une province à l'autre devient vingt fois plus cher, vingt-quatre fois. Le vin d'un sou à Orléans vaut à Rouen vingt-quatre. Le commis, à lui seul, est six fois plus terrible que les pirates et les tempêtes, qu'une mer de quatre mille lieues. «La France arrache ses vignes. Le peuple ne boit plus que de l'eau.»
La douane a tué le commerce étranger. Nul marchand n'ose plus se mettre aux mains d'un receveur qui lui fait un procès, s'il veut, et n'est jugé que par des juges à lui.
Ainsi le peuple, ainsi Colbert, restèrent les misérables serfs des financiers, des fermiers généraux, des traitants, partisans, plus puissants que le roi.
Colbert, à son début, avait eu le bonheur d'en pendre quelques-uns.
En vain. Ils durèrent et fleurirent, et, vers la fin, ils l'étranglèrent,--bien plus, ils firent maudire son nom.
Sous Mazarin, c'était le chaos absolu. C'est, sous Colbert, un ordre relatif.
Les vieux abus subsistent, mais avec la force odieuse de l'ordre, que leur prête un gouvernement établi.
Sous Mazarin, la France misérable, en guenilles, buvait encore du vin; mais, sous Colbert, de l'eau.
Les progrès sont des maux. Sous lui, les fermes générales ne sont plus données à la faveur, mais à l'encan, au plus offrant, et elles rapportent davantage. Oui, mais à condition qu'on permette aux fermiers les rigueurs terribles qui font de la perception une guerre.
Dans son mortel effort, Colbert agit ainsi contre lui-même. Elle lui échappe, quoi qu'il fasse, cette France qu'il voulait guérir, travaillée des recors, mangée des garnisaires, expropriée, vendue, exécutée.
L'immense malédiction sous laquelle il mourait, le troubla à son lit de mort. Une lettre du roi lui vint, et il ne voulut pas la lire:
«Si j'avais fait pour Dieu, dit-il, ce que j'ai fait pour cet homme, je serais sûr d'être sauvé, et je ne sais pas où je vais...»
Nous le savons, héros! Vous allez dans la gloire, vous restez au coeur de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps, jugent comme Dieu, sont équitables autant que lui, estimant l'oeuvre moins sur le résultat que sur l'effort, la grandeur de la volonté.