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CHAPITRE XXI

HÔPITAUX, PRISONS, GALÈRES

1686

Nos anciens hôpitaux ne différaient en rien des maisons de correction. Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, était envisagé toujours comme un pécheur frappé de Dieu, qui d'abord devait expier. Il subissait de cruels traitements.

Une charité si terrible épouvantait. Les noms si doux d'Hôtel-Dieu, de Charité, de Pitié, de Bon-Pasteur, etc., ne rassuraient personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y être traînés. Dans les famines qui, sous Mazarin et Colbert, eurent lieu de trois ans en trois ans, rien ne pouvait décider les affamés à aller se faire nourrir à l'Hôpital général. Mais la cour, les puissants n'aimaient pas à voir errer ces grands troupeaux de misérables, accusation vivante de l'administration. On fit la chasse aux pauvres. On les traqua, les ramassa par tous les moyens de police, par l'effroi même des supplices infamants. Obstinément ils fuyaient l'hôpital, comme la maison de la mort. Elle y était en permanence. Les sains et les malades couchaient pêle-mêle quatre, six, dans un lit. Cette promiscuité hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens couverts d'ulcères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un vieux soldat estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué, flagellé par les rues (1659). Des femmes mêmes furent traitées ainsi (1656, 1669).

Toute maladie contagieuse régnait là, éternisée par l'entassement des ordures et l'infection. L'ancienne France, négligente dans les palais mêmes, insoucieuse de la propreté, oubliait les soins les plus simples, les plus nécessaires à la vie. Nul progrès. Au contraire. François Ier fit faire des latrines à Chambord. Louis XIV n'en fait point à Versailles ni à ses bâtiments de Fontainebleau. De là, dans une telle splendeur, des contrastes honteux. Madame n'en a rien oublié.

Si les palais furent tels, qu'était-ce des prisons? Les vieux couvents, humides et sombres, qui presque partout aujourd'hui servent à cet usage, quoi qu'on fasse, gardent un fond indestructible de malpropreté historique, une odeur indéfinissable qui, dès l'entrée, affadit le coeur. Les malheureux qui ont connu les prisons de Louis XIV, disent que l'air vicié en était le plus grand supplice. Dans plusieurs, on ne respirait que par d'étroites fentes ouvertes sur des fossés fiévreux. Les rats, les serpents même, des insectes hideux y pullulaient dans les ténèbres. Telles prisons de nos côtes, telles du côté des Alpes sous les neiges, étaient si mouillées, si moisies et si froides qu'on y perdait les dents et les cheveux. Plusieurs cachots étaient des puits où l'eau montait en certain temps; d'autres le passage des latrines d'un couvent, d'une ville, ou enfin d'une voirie où pleuvaient les charognes, où des corruptions de toutes sortes, des entrailles de bêtes, pourrissaient sous l'homme vivant.

Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les hôpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'être le plus cruel. On y envoya des gens de partout. Quand les dragons étaient à bout, et que les Jésuites eux-mêmes n'avançaient pas, ils disaient: «Cet homme à Valence!»

L'évêque de Valence, Cosnac, nous est déjà connu. C'était un homme d'esprit, né gueux, fier, brave, un dur Gascon. Nous l'avons vu aumônier de Monsieur pour le mener en guerre, tâcher d'en faire un homme. Par madame Henriette, il aurait voulu arranger la croisade d'Angleterre. Avec un très-réel mérite, il avait une mine basse et atroce, la laideur qui promet le crime. Un long exil où il crevait d'ambition, l'envenimait encore. La persécution le lâcha, ôta la bonde à sa férocité. Il put légalement avoir un enfer à lui, l'hôpital de Valence. Mais il lui fallait un bourreau. Il fit revenir en France un homme unique et admirable pour cela, qui, ayant un petit démêlé avec la justice, se promenait hors du royaume. Celui-ci vaut qu'on s'y arrête. Les protestants n'ont guère connu de lui que ses derniers exploits. Ses procès, heureusement, qui sont à la Bibliothèque et aux Archives, nous permettent de donner la complète histoire du héros. On se rappelle la musique d'Henri III et ses enfants de choeur que soignait le bouffon Zamet.

Notre héros Guichard paraît avoir été le Zamet de Monsieur. Mais ce prince, dans ses jeux de page, moins dévot qu'Henri III, aimait que le plaisir fût assaisonné d'athéisme, de chansons contre Dieu. Guichard l'en amusait, et aussi de tels vilains petits tours qui pouvaient le mener en Grève. Un jour, il vole dans un couvent de filles les ornements d'église, aubes et nappes d'autel, pour en faire on n'ose dire quoi. Il monta vite. Au funèbre moment où la ligue se fit contre madame Henriette et prépara sa mort, un mois avant, Guichard devient, de musicien, gentilhomme ordinaire du prince.

Les choses changèrent lorsque le roi (déc. 1671) fit épouser à son frère une princesse bavaroise. Celle-ci, laide, mais forte, énergique, fit marcher son petit mari par le droit chemin du devoir. Le roi n'avait d'enfant mâle que le Dauphin, malsain, bouffi comme sa mère. La Bavaroise voulut fonder la branche cadette, faire souche d'Orléans. Trois ans de suite, elle tint Monsieur et elle eut trois enfants (entre autres le régent). Guichard perdit son prince et fut comme déporté dans la charge des bâtiments. Il eût voulu alors diriger l'Opéra. Mais le roi avait donné cette direction au charmant musicien Lulli. Guichard, dans un repas d'acteurs, dit (devant la Molière): «Lulli crèvera. Qu'est-ce qu'une vie d'homme? rien. Il y suffit d'une prise de tabac.»

Pour donner cette prise, il s'adressa à un certain Aubry, officier de police qui connaissait Lulli. Si le tabac manquait, on pouvait se rabattre sur le poignard, et Guichard pour cela avait un autre ami, exercé et adroit. Tout était prêt déjà, arsenic et tabac. Mais une soeur d'Aubry eut pitié de Lulli, et l'avertit. Le roi fit venir Monsieur, et le pria de trouver bon que le Parlement informât contre son Guichard. Celui-ci, nullement décontenancé, jeta tout sur Aubry. Il se croyait très-fort, étant protégé des évêques qui avaient été aumôniers de Monsieur, les évêques du Mans, de Valence. Le Parlement, influencé, frappa à côté du coupable sur le complice. Aubry fut chassé du royaume, et Guichard eut seulement à donner quelque argent. Aubry appelle, accusant nettement Lamoignon, l'homme des évêques, d'avoir fait rendre cette étrange sentence. Tout cela en 1675, entre les procès de la Brinvilliers et de Penautier. On flairait l'affaire des poisons. On se disait tout bas que le même Guichard avait expédié son beau-père. Il faussa compagnie, se mit hors de cour, hors de France.

En 1685, il hasarda de rentrer. Son ancien camarade, Cosnac, le couvrit, le prit à Valence. Il avait fait peau neuve. Ce n'était plus Guichard; il s'appelait le seigneur d'Hérapine. Au grand hôpital général, il déploya un vrai génie. Il s'enquit des cachots les plus cruels de France, pour les imiter tous, mais en y ajoutant des aggravations inouïes. Ayant hôpital et prison, il usait des malades contre les prisonniers, faisait endosser à ceux-ci les chemises des premiers, sales, infectes, sanglantes, tachées d'ulcères. Ils devenaient malades eux-mêmes d'horreur et de dégoût, se sentant pénétrés de ces émanations et gagnés de la pourriture.

Cette maison avait deux mérites. On n'y languissait pas. Puis, chose qui dut plaire en cour, il y avait de la décence. Les femmes y avaient des femmes pour bourreaux. D'Hérapine avait remarqué que l'homme le plus dur qui bat une femme et voit le sang partir au premier coup, tremble un peu de la main, parfois frappe à côté. Il avait pris de rudes femmes du Rhône, qui, à la vue du sang, s'irritent au contraire, deviennent aussi folles à frapper qu'un taureau qui a vu du rouge. (Lettre de Blanche Gamond à M. Murrat, insérée dans Jurieu, t. II, XV, 356.)

Personne n'est parfait. L'excellent d'Hérapine avait un défaut, l'avarice. Cela lui fit du tort. Il espérait nourrir tout son monde de coups de bâton, et n'en plaignait les rations. Mais quelques patients lui jouaient le tour de mourir. Un fut trouvé qui, de faim et de fureur, s'était mangé deux doigts. Il lui venait aussi à l'Hôpital des enfants, et jamais on n'en pouvait revoir aucun. S'ils étaient morts, il s'en lavait les mains. Mais il ne pouvait les représenter même morts, ni montrer leurs petits squelettes. La justice s'enquit. Pour la seconde fois, l'honnête homme prit peur et partit, emportant la caisse de l'hôpital. On supposa qu'il s'était souvenu de sa profession originaire, qu'il vendait les petits enfants.

D'autres maisons venaient après Valence, par certaines spécialités de supplices. Aigues-Mortes était célèbre par ses fièvres et ses tours sans toit. Bordeaux avait à faire valoir son enfer du château Trompette, loges de pierre en forme de cornue, où on était debout ou roulé sur soi, sans repos. L'hôpital des forçats de Marseille n'était point hôpital; on n'y guérissait pas, on bâtonnait; c'était la porte des galères, l'entrée à l'enfer éternel.

Jamais on ne sortit des galères de Louis le Grand. Les condamnés à temps y restaient toute leur vie. J'avais l'espoir de trouver aux registres du bagne quelque chose sur ces martyrs, et je cherchai en vain. Depuis (1853), l'amiral Baudin en a retrouvé quelques-uns. Hélas! l'article de chacun, une destinée d'homme! n'y prend que quatre lignes. On y voit cependant des choses instructives, des enfants de quinze ans, et un même de douze, condamné par Basville à être forçat pour toujours; très-coupable, il a suivi son père au prêche. (Bull. d'hist. prot., I, 59.)

La Correspondance administrative (citée plus haut) montre la facilité avec laquelle on mettait aux galères des gens non condamnés (1662), un même, malgré l'opposition expresse du parlement de Toulouse (1671). Tout cela reste inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu'à son extrême fin, quand il est aux abois (1712) et va mourir, qu'on ose publier en Europe quelques détails; les légendes d'abord des saints forçats (Marolle, Lefebvre), mais cela pour les âmes pieuses et comme livres de dévotion. Dans deux ouvrages uniquement se trouve le tableau réel des galères. Toutefois l'Europe y fait alors peu d'attention; le roi s'en va et ses victimes avec; on s'y intéresse moins; un siècle nouveau est lancé, et les protestants mêmes semblent penser plutôt aux triomphes de l'Angleterre et de la Prusse. Reprenons-les, pour notre compte, ces chers et précieux témoignages, reliques vénérables des martyrs de la conscience.

Ces livres, très-rares, sont: 1º celui de Jean Bion, un prêtre charitable, chapelain de la Superbe, qui eut le coeur brisé, s'enfuit et se fit protestant; 2º celui de Jean Marteilhe, de Bergerac, qui fut douze années aux galères. Ce dernier est un livre de premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur, écrit comme entre terre et ciel. Comment ne le réimprime-t-on pas?

Pris avec un ami, comme il fuyait de France, Marteilhe fut innocenté par les juges de Lille, mais condamné par un ordre du roi. Il nous a donné l'intérieur de la Tournelle de Paris, d'où la chaîne partait pour Marseille. Qu'on se figure une énorme voûte circulaire, comme notre Halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Telle était la Tournelle, dépôt des galériens. Là (barbarie très-inutile), ils étaient scellés par le cou à des poutres énormes sans pouvoir s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gémissements, répondaient des averses effroyables de nerfs de boeuf, donnés au hasard des ténèbres. Des faibles, des vieillards mouraient. Pour n'être enchaîné que de la jambe, on payait tant par mois. Le capitaine de la chaîne, qui se chargeait de la conduire, n'aimait à mener que les forts pour éviter la dépense des chariots nécessaires aux malades. Donc, au 17 décembre, la chaîne où était Marteilhe se trouvant déjà à Charenton, par une gelée à pierre fendre, on les dépouille tous pour fouiller leurs habits, prendre le peu qu'ils avaient d'argent. Nus de la tête aux pieds, deux heures durant, au vent de bise! Plusieurs sont raidis et gelés; les coups n'y font plus rien, ils restent. D'autres meurent dans la nuit, dix-huit en tout. Voilà la chaîne plus légère, et le chef s'en va plus content. C'était l'usage. De cinquante qu'on emmena de Metz, cinq étaient morts au premier jour de route. D'autres à chaque étape. Le capitaine en était quitte pour avertir l'église, prendre attestation des curés.

Ceux qui voient, dans les tableaux spirituels, ternes et secs, de Joseph Vernet, nos galères de Toulon, se doutent peu de la réalité. Il n'y eut jamais machines si grossières. Point d'entre-pont. La cale était un petit trou où l'on mettait les vivres et où l'on jetait les malades. Tout le monde couchait sur le pont, ou plutôt ne couchait pas; faute de place, on restait assis. À un bout, une table sur quatre piques, où siégeait, mangeait le comite, l'âme de la galère. Courant près des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant avec la fureur provençale, il promenait sur cette file de dos nus l'horrible sifflement du nerf de boeuf, qui tantôt frappait une ampoule, tantôt se relevait sanglant. Par moments, épuisé de sa course effrénée, il allait se rasseoir sur son trône de fer. Ses bourreaux en second lui succédaient, et il n'y avait pas de repos. S'ils avaient molli un moment, le capitaine, de son château de poupe, l'eût vu, eût menacé de les jeter à l'eau. C'était toujours un cadet de famille, un chevalier de Malte, élevé dans la férocité de l'ordre, durci aux guerres des Barbaresques; sous l'habit de l'homme de cour, un coeur de soldat-moine, blasphémant tout le jour, n'invoquant que le diable, sans Dieu, ni foi, ni pitié, ni famille. N'ayant pour héritiers que Malte, ils mangeaient tout, vivaient royalement, buvaient et faisaient chère exquise, dans cet enfer de coups, de cris, d'hommes affamés.

Rien de plus gai qu'une galère. Tout s'y faisait rhythmiquement au concert parfait de la rame. Si l'on s'arrêtait quelque peu, les marins provençaux tendaient lestement une tente. Un d'eux battait du tambourin. Ces furieux danseurs, comme autant de sauvages, trépignaient une ronde ou sautaient la moresque, les sonnettes aux genoux, sans souci du cercle lugubre des hommes enchaînés sur leurs bancs.

Ceux qui, pendant des nuits, de longues nuits fiévreuses, sont restés immobiles, serrés, gênés, par exemple, comme on l'était jadis dans les voitures publiques (j'y ai été une fois cent heures de suite), ceux-là peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible. Ce n'était pas de recevoir des coups, ce n'était pas d'être, par tous les temps, nu jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être toujours mouillé (la mer lavant toujours le pont très-bas). Non, ce n'était pas tout cela qui désespérait le forçat. Non pas encore la chétive nourriture, qui le laissait sans force. Le désespoir, c'était d'être scellé pour toujours à la même place, de coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou sous les étoiles, de ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y trembler la fièvre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné et scellé.

La cale, où quelquefois on mettait le mourant, qui eût gêné trop la manoeuvre, en faisait bien vite un cadavre. L'odeur y était si terrible, qu'on défaillait en y entrant. On y était mangé des poux. «Quand j'étais forcé d'y entrer, dit l'aumônier Bion, j'étais à l'instant suffoqué et couvert de vermine. Il me semblait marcher dans l'ombre de la mort. Pour confesser, il me fallait, dans ce lieu si étroit, me coucher le long de l'agonisant, parfois tout contre un autre qui déjà avait expiré.»

Charité rare! les aumôniers, presque tous, étaient des Lazaristes fort durs. Ces disciples de Vincent de Paul, dans leur simplicité apparente, leur rudesse, leur malpropreté (Marteilhe, 277), avaient dupé les rois et les Jésuites même. Ils avaient fait une énorme fortune, desservaient les chapelles royales, étaient aumôniers de l'armée, de la flotte; ils avaient même part à la nomination des curés de village. Ils furent les très-cruels persécuteurs des forçats protestants, épiant, entravant leurs communications, les empêchant de recevoir les charités de leurs frères, secours si nécessaires sans lesquels ils mouraient de faim. Quiconque était surpris distribuant cet argent devait mourir sous le bâton. Bion, Marteilhe et autres, racontent, avec terreur encore, ce que c'était que ce supplice. Le patient, collé sur un canon, bras et jambes liés en dessous, le corps nu, attendait... Un silence horrible se faisait. On prenait pour bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu lui-même, pendant l'exécution, était frappé derrière par le comite, qui l'éreintait, s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin à noeud, véritable assommoir. La vue du corps supplicié était telle, dès les premiers coups, que des galériens endurcis, malfaiteurs, meurtriers, en détournaient les yeux (Bion).

C'est le supplice qu'endura M. Sabatier, un homme de courage héroïque, qui aima mieux mourir que de révéler le nom du banquier qui lui transmettait l'argent pour ses frères. Quand la peau et la chair furent détachées des os, qu'on crut qu'il expirait, on mit, selon l'usage, du sel et du vinaigre sur cette chose informe qui restait. Il survécut pourtant, mais la voix ne lui revint pas, ni le cerveau. Il n'était ni vivant ni mort.

Les Lazaristes traitèrent presque de même des protestants qui ne pliaient pas le genou à la messe. Cette barbarie (que le roi désapprouva, dès qu'il l'apprit) fut exercée dans six galères. On porta les patients évanouis et déchirés dans l'horreur de la cale. Bion, hors de lui-même, noyé de larmes, y descendit, les trouva à peu près sans voix, calmes et doux, non abattus moralement. Ils furent étonnés et touchés de ses larmes, le consolèrent. C'était trop, son coeur échappa. «Leur sang prêchait, dit-il, et je me sentis protestant.»

Ce qui est curieux, c'est que le comite même, bourreau patenté des galères, parfois endurci trente années à déchirer la chair humaine, finissait par faiblir. Marteilhe en conte un fait étrange. Blessé par la mitraille d'une frégate anglaise, ne pouvant presque remuer le bras, guéri à peine, il retourne à la rame. Le comite arrive d'un air féroce: «Que fais-tu là, chien d'hérétique, giffe (propre à rien, en provençal)? De quoi te mêles-tu, de ramer? Va-t'en donc au paillot (c'était la chambre des vivres).»--La nuit, il le fait venir, lui dit: «J'ai peur de l'aumônier. Je voudrais ménager vos frères; s'ils sont damnés dans l'autre monde, ils seront bien assez punis.»

Ainsi le ciel moralisait l'enfer. Le spectacle constant d'une vertu si douce, d'une patience si inaltérable, troublait les tigres de pitié. Si le comite était vaincu, jugez du peuple. Plusieurs se dévouèrent aux derniers périls pour aider, guider la fuite des persécutés. On put souvent voir à la chaîne avec le protestant, le catholique charitable qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la foi ramait le forçat de la charité. On y voyait le Turc, qui, de tout temps, au péril de sa vie, et bravant un supplice horrible, servait ses frères chrétiens, se dévouait à leur chercher à terre les aumônes de leurs amis. Ces hommes admirables avaient si bien l'élan et l'ivresse de la charité, que, quand ils obtenaient ce périlleux bonheur, ils remerciaient Dieu à genoux.

Oh! noble société que celle des galères. Il semblait que toute vertu s'y fût réfugiée. Obscur ailleurs, là, Dieu était visible. C'est là qu'il eût fallu amener toute la terre. Un homme l'a senti, le Puget. Ses atlas de Toulon, pris évidemment sur le vif, vont tellement au coeur, qu'on croit sans peine qu'ils ont été saints.

Ce monument sacré, que vous voyez au Louvre, semble une halte de rameurs. Les deux hommes, de la ceinture en bas, ne sont plus hommes, mais élément: ils sont devenus mer, ce n'est qu'algues et coquilles. Mais le reste est au ciel. Leurs yeux y sont tournés, dans une adorable douceur.

L'un, jeune encore, naïf, oppressé de souffrances, touchant ses reins endoloris, n'en a pas moins son âme en haut. Il espère dans la mort et l'immortalité, il a aux lèvres un souffle faible, mais il voit quelque chose, une lumière... Il va monter, ce semble, dans un rayon de la foi.

L'autre, d'âge plus mûr, si aimable (qui ne l'eût aimé? qui n'eût voulu un tel ami?) est une nature crédule, tout imaginative. Il a oublié la douleur, est absent du présent. La main enfoncée dans sa joue, il jette l'ancre dans son passé. Il a débarqué heureusement au paradis de sa jeunesse. Il voit là des choses charmantes. J'en suis sûr, c'est sa mère, sa bonne femme, ses petits enfants... Doux foyer!... Que je crains qu'il ne s'éveille tout à l'heure et plus amèrement ne pleure son bonheur écoulé!

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