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CHAPITRE XIV

LA BAISSE--L'ABOLITION DE L'OR

Janvier-Mars 1720

Quand Law, nommé contrôleur général, se présenta aux Tuileries, on lui ferma la grille. Sa voiture n'entra pas. Insulte calculée. Ce même jour, le Parlement avait ému et enhardi le peuple par une remontrance sur la cherté des vivres. On espérait que Law, obligé de descendre en pleine foule, serait hué, sifflé (16 janvier 1720).

Même au Palais-Royal et à la table du Régent, en février, on l'insulta en face.--Un des roués, Broglio, lui jeta une sinistre plaisanterie: «Monseigneur, dit-il au Régent, vous savez que je suis un bon physionomiste. Eh bien, d'après les règles, je vois que M. Law sera pendu dans six mois ...»--Le Régent rit, douta. «Et par ordre de Votre Altesse.»

Celui qui si bravement insultait Law ne risquait pas grand'chose. Il savait bien qu'il plaisait à Dubois.

Dubois avait un peu flotté, avait été un peu écarté de sa route par les séductions du Système, les pommes d'or de ce jardin des Hespérides. Mais le volage revenait à son premier amour, l'Église, qui seule pouvait l'établir, selon les vues de toute la vie. Sa chimère, son roman, couvé soixante années, l'échelle de Jacob qu'il montait dans ses rêves, c'était en trois degrés d'avoir quelque grand siège, puis le chapeau, puis ... la tiare peut-être! Qu'un coquin, comme lui, qui n'était ni diacre, ni prêtre, n'avait que la tonsure, allât si haut, dans le peu qu'il avait à vivre, ce miracle ne pouvait se faire que par une basse servitude et au clergé, et au roi George. C'était surtout dans le prince hérétique qu'il espérait, pour gagner Rome, attraper le cardinalat.

Or, en janvier 1720, le clergé, l'Angleterre, étaient également contre Law. Dubois devait l'abandonner.

Malgré l'argent que Law envoya à Rome pour le Prétendant, malgré les caresses du Nonce, en décembre, en janvier, l'on commence à sonner le tocsin contre lui. On prêche contre le Système. Des évêques assemblés condamnent la Banque. Cela se comprend à merveille, quand on voit Law, le nouveau converti, pour son entrée au ministère, occuper le Conseil d'une vente de biens du clergé. Il allait toucher l'Arche sainte. Comment Dubois eût-il osé le soutenir, lui qui précisément alors se faisait prêtre, archevêque de Cambrai? Il avait besoin des évêques pour lui donner les ordres et le sacrer. En un jour, ils le firent sous-diacre, diacre, prêtre. Il fut sacré par Massillon.

Les Anglais désiraient, espéraient la chute de Law. Leur premier ministre Stanhope avait adopté en décembre le plan de Blount, imitateur et concurrent de Law. Blount voulait faire rembourser la Dette anglaise en actions du Sud. Chose improbable: la Compagnie du Sud, fort languissante, avait traîné depuis 1711, devait traîner encore si la nôtre se soutenait. Donc, il fallait qu'elle pérît. Cela allait au politique Stanhope, inquiet de notre marine. Cela allait aux maîtresses allemandes de George, à qui l'affaire devait valoir un demi-million. L'héritier présomptif était aussi pour Blount, voulant entrer dans la spéculation.

Stanhope, loin de laisser soupçonner ses projets, se montra favorable à Law, blâma la violence de Stairs contre lui, promit même de le remplacer (18 décembre). De sa personne, il passa le détroit, vint s'arranger avec Dubois pour les affaires d'Espagne, et autre chose aussi sans doute. En mars, le plan de Blount devait être présenté aux Chambres, et son affaire lancée. En mars (on pouvait l'espérer), au jour fatal du dividende, Law, incapable de tenir ses imprudentes promesses, allait être précipité. Sa terrible culbute, un coup d'énorme baisse, faisant fuir tous les capitaux, les renverrait à Londres et ferait la hausse de Blount.

Le premier point était de discréditer le Mississipi, de détruire ce vaste mirage qui avait fait monter si haut les actions. On annonce à Londres à grand bruit que de vives représentations vont être faites aux Chambres sur ces établissements français «qui empiètent sur les Carolines.» Ici, Dubois écrit et dit qu'on a tort d'attendre des denrées tropicales de la Louisiane, que ce grand pays inondé ne sera jamais qu'une espèce de Hollande, tout au plus bonne à nourrir des bestiaux.

Ce n'étaient point des attaques personnelles, mais d'autant plus efficacement de pareilles confidences minaient le crédit. On savait bien aussi que Law, tout en promettant de ne pas augmenter le nombre des billets de banque, ne pouvait faire face aux besoins qu'en en fabriquant de nouveaux (de février en mai, près de quatorze cent millions!). Dès le 28 janvier, il leur donna un cours forcé, obligea de les recevoir comme monnaie. En même temps, la monnaie métallique était persécutée et par les variations qu'on lui faisait subir, et par le rappel qu'on fit des anciennes monnaies décriées. On en fit des recherches, des poursuites, des confiscations chez les particuliers et dans les couvents même.

Un état si violent ne pouvait durer guère. Peu avant le payement du dividende de mars, on dut prendre un parti. Il s'en présentait deux: on pouvait sauver l'une ou l'autre des deux institutions, ou la Compagnie ou la Banque, soutenir ou l'action ou le billet. «Mais (on l'a très-bien dit) la plupart des possesseurs d'actions étaient des gens qui avaient librement spéculé. Les porteurs de billets, au contraire, les avaient reçus forcément, en vertu des édits, comme monnaie obligatoire, sans chance de fortune; leur droit était sacré. Donc on devait plutôt laisser tomber l'action, non le billet, sauver la Banque plutôt que la Compagnie.»--Seulement, en sacrifiant celle-ci, on fermait l'espérance, on sacrifiait la colonisation et le commerce renaissant.

Le 22 février, on associa, on fondit les deux établissements. La Banque devint Caissière de la Compagnie, et celle-ci caution de la Banque. Ce fut le plus fragile, le plus ruineux des deux établissements qui prétendit soutenir l'autre.

En Angleterre, la Banque, vieille, puissante corporation et fort indépendante, ne voulut nullement s'associer aux périlleuses destinées de la Compagnie du Sud. Celle-ci même ne le désira pas, sentant que la pesante sagesse de la Banque alourdirait ses ailes dans le vol hardi qu'elle méditait. Ces deux puissances financières restèrent donc séparées, et la ruine de la Compagnie n'entraîna pas la Banque.

Ici, la Compagnie des Indes, ayant l'honneur d'avoir des princes pour gouverneurs et hauts actionnaires, sans difficulté associa à son péril la Banque plus solide.

Leurs destinées, leurs fonds se mêlèrent fraternellement. Mesure agréable aux voleurs.

Pour décorer ce mariage par un grand air d'austérité, il est dit qu'on ne fera plus de billets, sinon avec beaucoup de formes, sur proposition de la Compagnie, et par arrêt du Conseil. Il est dit que le roi renonce à ce qu'il a d'actions (il arrête le cours de ses largesses illimitées), qu'il ne tirera rien de la caisse qu'en proportion des fonds qu'il y dépose, comme tout autre actionnaire.

Une chose frappe: à la grande assemblée des actionnaires où tout cela passa, et où le Régent, les banquiers, courtiers, agents de change et tout le peuple financier siégea, vota, signa, les deux princes qui devaient le plus profiter de l'arrangement, Bourbon, Conti, ne parurent pas (22 février).

On poussait âprement la persécution de l'argent. Tout ce qu'on essayait d'exporter était confisqué. On pinça ainsi Duverney, qui tâchait de sauver sept millions en Lorraine. On pinça un Anglais, dit-on, pour vingt-quatre millions. Le 27 février, défense d'avoir chez soi plus de cinq cents livres. Rigoureuses saisies. Nulle sûreté. Le dénonciateur avait moitié de la confiscation. Un fils trahit son père. Nombre de gens timides aiment mieux sortir d'inquiétudes, et viennent docilement changer leurs espèces en billets. L'or, l'argent, ces maudits, sont serrés de si près, qu'ils ne savent plus où se cacher; ils n'ont d'abri sûr que dans les caves de la Banque.

Mais l'arrêt du 22 qui l'unit à la Compagnie en a donné la clef à celle-ci, et lui ouvre l'encaisse. Avant la fin du mois, son gros actionnaire, Conti, arrive avec trois fourgons dans la cour. Il veut réaliser en espèces ses actions. Effroyable impudence! de venir enlever l'or que ses légitimes possesseurs apportent avec tant de regret et pour obéir à la loi! Vouloir que Law, publiquement, viole cette loi qu'il a faite hier!... Rien n'y servit. Il fallut le payer, remplir ses trois voitures. En plein jour, au milieu de la foule ébahie, il emporte quatorze millions.

Le Régent en fut indigné, mais beaucoup plus M. le Duc, qui regrettait de n'en pas faire autant. Le 2 mars, il prend son parti, et lui aussi fond sur la Banque. Lui, protecteur de Law, il vient le sécher, le tarir, rafler tout et faire place nette. Lui, qui a pu réaliser huit millions en septembre, vingt millions, dit-on, en octobre, il présente à la caisse, le bourreau, pour vingt-cinq millions de papier qu'on doit, sur l'heure, changer en or. Coup féroce du chef de la hausse, qui vient outrageusement donner le signal de la baisse. Law se voilà la tête. Le Régent se fâcha. On fit même semblant de rechercher cet or et de courir après. Il cheminait paisible sur la route du Nord, tendrement attendu de la reine de Chantilly.

Law, indomptablement, répondit à ce coup par un autre, désespéré, le plus audacieux du Système. Il alla jusqu'au bout, atteignant les voleurs et détruisant leur vol. Il abolit l'or et l'argent, leur ôta cours et défendit qu'on s'en servît.

«Les louis d'or en mars vaudront encore quarante-deux livres, trente-six en avril. Et en mai? pas un sou.--L'argent a un répit. Il vivra un peu plus que l'or, jusqu'en décembre, sera enterré en janvier.»

Mesure étrange, hardie, mais d'exécution difficile, qu'on ne pouvait maintenir.

Mais, quoi qu'il en pût être de l'avenir, elle eut pour le moment un effet violent pour les réaliseurs, les rendit furieux. Leur or ne pouvait ni sortir de France (on l'avait vu par Duverney), ni s'employer aisément en achats, sinon avec grande perte; on hésitait à recevoir ces métaux dangereux qui bientôt ne serviraient plus.

Les riches du Système, gorgés par lui, en devinrent les plus cruels ennemis, ardents apôtres de la baisse, outrageux insulteurs de Law et du papier. Dans leurs orgies, ne pouvant brûler l'homme, ils brûlaient des billets, pour bien convaincre le public que ce n'étaient que des chiffons.

Leur espoir le plus doux, c'était que le Parlement, qui, dès août 1718, eût voulu déjà pendre Law, effectuerait enfin ce voeu, prendrait son temps et, par un jour d'émeute, ferait brusquement son procès. Ces magistrats haïssaient Law, et pour le mal et pour le bien. Il était le monde nouveau qui les sortait de toutes leurs idées. Aux plus dévots d'entre eux, il semblait l'Antichrist. Tous trouvaient fort mauvais que le grand novateur touchât à la vénalité des charges, qu'il parlât de supprimer cette justice patrimoniale, où le droit souverain de vie, de mort, la robe rouge, passait par héritage, échange, achat, legs, dot. Petit fonds, de fort revenu pour qui savait, de certaine manière, le rendre fructueux.

L'austérité de quelques-uns n'empêchait pas le corps d'être détestable, d'orgueil borné et d'inepte routine, bas pour les grands, cruel aux petits, très-obstiné pour la torture, pour toute vieille barbarie. Le fisc, le règne de l'argent à son début sous Henri IV, avait consacré ce bel ordre. Ici, l'homme d'argent, Law, eût voulu le supprimer. De là duel à mort, où l'on croyait que Law serait fortement appuyé par l'ennemi personnel du Parlement, M. le Duc, qui avait tant aidé à le briser en 1718. En mars 1720, M. le Duc, Conti, ont sur cela changé d'opinion. L'abolition de l'or les blesse trop. Ils se vengent de Law en défendant le Parlement (ms. Buvat, 2, 221). S'étant garni les mains, ils s'en détachent, flattent le public à ses dépens. On se dit que cet homme, abandonné des princes, ne peut durer, qu'actions et billets, tout cela va tomber. Ce qui fait justement que d'autant plus ils tombent. La baisse se précipite.

C'est le moment où Blount, à Londres, a présenté son plan aux Chambres. Heureuse chance pour lui. Il leur montre Paris en baisse, la ruine imminente de Law. L'enthousiasme des Communes, l'approbation des Lords accueillent le bill présenté, qu'on votera le 3 avril. Déjà on prépare tout dans l'Alley-change. C'est son tour. La fortune riante lui montre le visage, le dos à la rue Quincampoix.

Souvent, aux funérailles antiques, on décorait les morts de couronnes de fleurs. C'est ce que le Régent fait pour Law. Il lui donne le titre de Surintendant des finances que n'a pas eu Colbert. Titre funèbre; c'est celui de Fouquet.

La rue Quincampoix, de plus en plus tragique, ne montrait que des visages pâles. Plus d'un désespéré, sous le coup du matin, rêvait le suicide du soir. La Seine ne roulait que noyés.

Mais tous ne se résignaient pas. Les gens de qualité cherchaient des querelles d'Allemand aux joueurs plus heureux, et faisaient appel à l'épée. On était averti qu'ils avaient formé un complot pour faire d'ensemble une grande charge sur la foule, enlever tous les portefeuilles. On décida la fermeture prochaine de la rue Quincampoix, désormais d'ailleurs odieuse, n'étant plus que le champ des spéculations de la baisse.

À l'avant-dernier jour, le jeune Horn (si emporté, qu'on a vu faire la guerre aux morts), ayant eu connaissance sans doute de cet arrêt de fermeture qui allait être publié, veut jouer de son reste, refaire de l'argent à tout prix. Avec deux scélérats, il raccroche un agioteur, l'attire au cabaret avec son portefeuille et le poignarde. Arrêté, il sourit. Il prétend qu'on l'a attiré, attaqué, qu'il s'est défendu. Il croyait fermement qu'on ne pousserait pas la chose; que, parent de Madame et par conséquent du Régent, il n'avait rien à craindre. En effet, le lieutenant criminel alla prendre l'ordre du Régent. Déjà il était entouré des plus vives supplications des seigneurs, des princes étrangers. Mais il y avait grand danger à faiblir. Vingt ou trente mille étrangers étaient ici, beaucoup ruinés, désespérés et prêts à tout, beaucoup suspects et mal connus, rôdeurs sinistres qui viennent toujours flairer autour des grandes foules. Nombre de crimes se faisaient avec une exécrable audace. Et cette police, si terrible pour les enlèvements, n'empêchait nul assassinat. Le matin, on trouvait aux bornes des bras et des jambes, étalés sans cérémonie. En une fois, vingt-sept corps d'assassinés (hommes, femmes, pêle-mêle) se pêchent aux filets de Saint-Cloud. Hors de Paris, de même. Quatre officiers, braves, armés jusqu'aux dents, sont, dans la forêt d'Orléans, attaqués, entourés, et, après un combat, définitivement massacrés. La nuit même qui suivit le jugement de Horn, on trouva, près du Temple, un carrosse versé, sans chevaux, et dedans une pauvre dame qu'on avait à loisir, coupée, détaillée en morceaux.

Le Régent était si peu rassuré, qu'en février déjà il avait augmenté de cinquante hommes chaque compagnie du régiment des gardes. Il fut sévère pour Horn, plus qu'on ne l'eût pensé. On eut beau lui représenter que le coupable lui tenait à lui-même, tenait à l'Empereur, à je ne sais combien de princes d'Empire, qu'on devait épargner cette tache à tant d'illustres familles, à toute la noblesse européenne, qui en souffrirait tellement dans son honneur et dans ses priviléges. On donna de l'argent, on pria, on menaça presque. On eût voulu obtenir au moins la décapitation secrète dans une cour de la Bastille, l'échafaud de Biron. Le Régent, tellement pressé, trouva un mot, qui reste: «C'est le crime qui fait la honte, non l'échafaud.» Puis il se sauva à Saint-Cloud.

Horn, pris le 22 mars, fut, le 26, exécuté, rompu, et en pleine Grève, à la stupéfaction de tous. Grave, très-grave événement, qu'on n'eût jamais vu sous Louis XIV. Remarquable victoire de la moralité moderne, de la loi inflexible contre le privilége et l'injustice antique, contre les élus impeccables, «prolongement de la divinité.» Tous responsables et jugés par leurs faits. Pour tous, l'égalité du glaive.

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