CHAPITRE XV
LAW ÉCRASÉ.--VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES
Mai 1720
Duverney exilé, Argenson aplati (se maintenant à peine au ministère), pouvaient espérer en Dubois, désormais opposé à Law.
Dubois avait cela d'original, d'être le meilleur Anglais de l'Angleterre, et le meilleur Romain de Rome. Le 3 avril, dans un repas immense, il triompha et fêta sa victoire, son archevêché de Cambrai, sa guerre d'Espagne, l'acceptation de l'Unigenitus par nos évêques opposants. Ce 3 avril, c'est le jour même où le plan de Blount devient loi, le jour d'où la hausse de Londres va précipiter notre baisse. C'est la veille de l'exécution de Nantes, où l'on coupe le cou aux insurgés bretons (4 avril 1720).
Il faut avouer que Dubois avait bien préparé son succès ecclésiastique. D'abord il avait su ignorer, ne rien voir du renouvellement de la persécution des protestants dans le Midi. Les curés reprirent dans toute sa force leur atroce police des nouveaux convertis. Certains revinrent aux dragonnades. Près de Mendes, un curé Mignot dragonna une fille obstinée dans sa foi. Il appela des soldats à son aide, leur fit couper des branches d'aune pliantes, cruels fouets de bois vert dont ces braves travaillèrent si bien qu'elle en mourut huit jours après.
Qui songeait à ces bagatelles dans l'entraînement du Système, au milieu de tant d'aventures? Dubois employa admirablement pour sa grandeur, pour Rome, l'absence de l'âme de la France, l'affaissement, l'ivresse effarée du Régent. Celui-ci est le valet de Dubois. Le 13 mars, il a fait venir en son Palais-Royal le faible archevêque de Paris. Là, Dubois avait réuni cinq cardinaux, six archevêques, trente évêques. Noailles, vaincu, signe enfin sa soumission, tant attendue de Rome. En échange, Dubois eut à l'instant les bulles de l'archevêché de Cambrai.
Seulement le nouveau prélat, ne sachant un mot de la messe, eut assez de peine à s'y faire. Il s'exerçait. Il en faisait, au Palais-Royal, de bouffonnes répétitions, où son étourderie, ses lapsus, ses fureurs, ses jurons parmi les prières, amusaient le Régent. L'assistance riait à mourir.
Avec un tel apôtre, Rome triomphe. On fait promettre à Law de donner des missionnaires, des Jésuites à sa colonie. On le mène à Saint-Roch communier et faire ses pâques. Il croyait répondre par là aux bruits semés dans le sot peuple, qu'il restait huguenot, qu'il était esprit fort, ne croyait pas en Dieu, etc.
Ses ennemis, par différents moyens, jouaient un jeu à le faire mettre en pièces. D'une part, le Parlement, aux jours de cherté où bouillonnaient les halles, semblait le désigner comme affameur du peuple, disant qu'il avait fait plus de mal en six mois que toute la guerre en vingt années. D'autre part, la police continuait, aggravait les enlèvements, malgré Law, contre son avis et son opposition formelle. D'Argenson, qui semblait avoir quitté la police, la gardait réellement et la faisait agir.
Law n'avait jamais compté que les paresseux flâneurs de Paris seraient de bons cultivateurs. À la Salpêtrière, il ne demanda que des filles, et en répondant de les doter. Sa Compagnie, en mars, engagea, envoya avec (outils, vivres, dépenses de la première année), d'excellents émigrants, des Suisses, des Allemands laborieux. Elle acheta même des nègres, ouvriers supérieurs pour ce climat (mai); mais elle refusa nos vagabonds (ms. Buvat, 2, 245). Or, juste à ce moment, la police s'obstine à ignorer cela. Elle crée des enleveurs patentés, en costume éclatant (bandouillers du Mississipi). Pour faire plus de scandale, outre leur paye, ils ont dix francs de prime pour chaque enlevé. Cela les anime si bien qu'ils capturent, au hasard, cinq mille personnes! des servantes qui viennent s'engager à Paris, des petites filles de dix ans, des gens établis, de notables bourgeois. Ils en font tant que, dans certains quartiers, on assomme ces bandouillers. Cependant une commission du Parlement court les prisons, délivre les pauvres enlevés, s'apitoie sur leur sort, déplore la tyrannie de Law.
Persécution étrange! il a beau refuser. Tout le long de mai, jusqu'en juin, on enlève pour lui, pour lui on fait passer aux ports, on embarque des troupeaux humains.
Quel poids que la haine d'un peuple! Law ne pouvait la supporter. Il voulait à tout prix refaire sa popularité. L'horreur de sa situation n'avait fait qu'exalter ses puissances inventives. Battu sur tant de points, il s'élance dans un nouveau rêve,--celui-ci vraiment analogue à ceux de nos socialistes. La Compagnie sera le grand industriel de France, fabriquera, vendra elle-même. Supprimant les nombreux intermédiaires oisifs et parasites qui tous gagnent sur le travailleur, elle livrera directement la marchandise à très-bas prix. Déjà il avait fait un premier essai à Versailles dans sa belle colonie de neuf cents horlogers appelés d'Angleterre. Il en fit un nouveau dans son château de Tancarville pour la fabrique des étoffes et la confection des habits. Il avait fait venir de Flandre un habile homme, Van Robais, qui aurait habillé le peuple presque pour rien. Law voulait le nourrir lui-même. Il achète des boeufs à Poissy. Il tue, détaille, vend la viande au rabais, fait taxer les bouchers, les oblige de vendre de même.
Soins perdus. Et en même temps, il perdait le temps à dicter, faire écrire par l'abbé Tenasson une longue apologie en quatre lettres qu'on mit dans le Mercure. Mais les oreilles étaient bouchées par les grandes et terribles préoccupations de la ruine. Les ennemis de Law sentirent que tout cela ne lui servait à rien, qu'il était mûr, et qu'on pouvait frapper. La dernière lettre est du 18. Le 21, ils saisirent le moment, et lui portèrent le coup mortel.
Il y avait vacance au conseil et au Parlement. Chacun allait un moment respirer. M. le Duc, Villars, Saint-Simon, etc., sont dans leurs terres. Il ne reste près du Régent, avec Law, que son ennemi d'Argenson, et Dubois, non moins ennemi, voué à l'Angleterre. Saint-Simon est bien étourdi, quand il dit que Dubois «fut dupe.» Il fut fripon, comme toujours. Jamais, sans son concours, d'Argenson, si prudent, heureux qu'on l'oubliât, n'aurait eu cette audace de lancer contre le Système la machine qui le mit à terre. À qui sert-elle, cette machine? À Blount et Stanhope. Elle est mise en branle de Londres, montrée par d'Argenson, mais poussée victorieusement par l'excellent anglais Dubois (La Hode, II, 84).
«La baisse allant toujours (dit d'Argenson), sans qu'on pût l'arrêter, ne valait-il pas mieux la dominer, la régler et la mesurer, par une réduction progressive des actions et des billets qui baisseraient de mois en mois jusqu'en décembre, où ils seraient réduits à peu près de moitié?»
Il est certain que beaucoup abusaient de la situation, forçaient leurs créanciers de prendre en payement de mille livres ce qui bientôt ne vaudrait que cinq cents. Le Roi même avait fait ainsi. Mais, s'il en fait l'aveu, s'il le proclame effrontément, combien il va la précipiter, cette baisse, hâter le naufrage de tant de gens qui, en faisant moins de bruit, eussent liquidé tout doucement? Ce n'était plus la baisse qu'on aurait, mais la chute subite et complète.
Quelque claire qu'elle fût, cette baisse, plusieurs ne voulaient pas la voir, disant qu'on remonterait. Il y avait des croyants obstinés, espérant contre l'espérance. Quelle fureur sera-ce et quel cri quand le Roi les démentira, détruira toute illusion, dira: «N'espérez plus.»
Law trouva le Régent bien stylé, préparé. D'Argenson proposait et Dubois appuyait. Donc Law était seul contre trois. Qu'avait-il à faire? Rien, que de se retirer. Il les eût foudroyés de honte, accablés, en leur laissant tout. Mais sans doute les deux fins renards lui firent entendre qu'en restant il ferait encore un grand bien, ralentirait la baisse, que jamais, tant qu'on le verrait au timon des affaires, on ne perdrait coeur tout à fait. Du reste, qui avait amené cette triste nécessité? n'était-ce pas lui? Il fallait qu'il aidât à adoucir des maux dont il n'était pas innocent. L'édit, fort insidieusement, commençait par un hymne à la gloire du Système; bon moyen pour faire croire que Law était auteur, rédacteur de cette pièce. Ce fut exactement comme aux enlèvements pour le Mississipi. On s'arrangea pour lui faire imputer ce qu'il refusait, ce qui le perdait.
Signerait-il? Le Régent pria, ordonna; l'homme qui dès longtemps ne s'appartenait plus et se sentait perdu, signa son acte mortuaire.
L'effet fut effrayant. Tous ces gens se virent ruinés. Ils crurent que l'édit produisait ce qu'il constatait seulement. Ce ne fut qu'un cri contre Law. À peu ne tint qu'on ne le mît en pièces. Le 25 mai, émeute; on casse ses vitres, à coups de pierres. Le Régent eut pitié de lui; il le prit, et pour faire voir qu'il l'avouait de tout, il se montra le soir avec lui à l'Opéra, en même loge.
Cependant M. le Duc arrivait indigné de Chantilly. Il avait encore les mains pleines d'actions. Il fit au Régent une scène terrible et ne quitta pas le Palais-Royal qu'on n'eût amendé le tort qu'on lui faisait (dit-il); on lui promit quatre millions.
À ce prix, on dut croire qu'il couvrirait la Banque, défendrait Law au Parlement. Il alla y siéger, mais se garda de s'embourber en justifiant l'innocent. Le Parlement discutait sa question favorite, celle de pendre Law et les chefs de la Compagnie. Le Régent fut si alarmé, que non-seulement il révoqua l'édit, mais demanda au Parlement une commission qui s'entendrait avec lui sur les affaires publiques. Il lâcha Law décidément, le destitua, lui donna une garde, pour le tenir prisonnier (29 mai 1720).
L'effet était produit, la confiance perdue sans retour, notre Bourse enfoncée. L'édit du 21 devait valoir à Dubois les vifs remercîments de l'Angleterre, une couronne civique de la Bourse de Londres.
Toute la spéculation s'embarque, passe le détroit. L'action de Blount monte, en mai, de 130 à 300! En août, jusqu'à 1,000! À lui maintenant le tréteau. Il crie plus fort que Law. Law promettait 40; Blount promet 50 pour 100! (Mahon.)
Il croyait dans sa Compagnie concentrer tout. Mais sur ce gras terrain, les champignons, j'entends les Compagnies nouvelles, poussent effrontément chaque nuit. Et chacune a ses dupes. Ce peuple taciturne est, dans certains moments, âprement imaginatif. Des Compagnies se forment pour le mouvement perpétuel, d'autres pour engraisser les chiens, trafiquer des cheveux, tirer l'argent du plomb, repêcher les naufrages, dessaler l'Océan, etc. Tout n'est pas vain dans ces affaires. L'héritier présomptif se met dans les mines de Galles; sa Compagnie perd tout, mais il gagne un million.
«Tous jouent. Le duc joue, triche, pour un petit écu. Ministres et patriotes oublient le Parlement; leur lutte est à la Bourse. Le Lord juge agiote. Le pasteur (loup-cervier) mord au sang son troupeau. À la caisse, on voit (doux accord) la grande dame, duchesse et pairesse, qui fraternellement touche avec son laquais.» (Pope.)
L'originalité de Blount, le spéculateur puritain, c'est qu'avec lui on joue selon la Bible. Il est le bon pasteur Jacob, pattepelue, délivrant le païen Laban de ses idoles d'or. Les Saints des derniers jours ne peuvent agioter qu'en langage sacré. La hausse est en David, la baisse en Jérémie. Stanhope aurait voulu qu'il donnât à la Banque quelque part au gâteau. Il répondit, comme la bonne mère à la mauvaise dans le jugement de Salomon: «Oh! ne coupons pas notre enfant!»