‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 16 sur 36 · I

I

A condition qu’on les respecte, qu’on ne les relève pas, qu’on laisse, après leur avoir demandé leur secret, la cendre des siècles, les os des morts, les débris amoncelés des végétations et des races, la robe éternelle du feuillage les couvrir de nouveau, la destinée des ruines est émouvante. C’est par elles que nous touchons aux profondeurs de notre histoire comme nous nous rattachons aux racines de notre vie par les deuils et les souffrances qui nous ont formés. Une ruine n’est douloureuse à voir que pour l’homme incapable de participer par son action à la conquête du présent.

Il n’est pas de volupté plus virile que de demander à nos douleurs anciennes comment elles ont pu déterminer nos actions présentes. Il n’est pas de volupté plus virile que de demander aux empreintes de ceux qui nous ont préparé nos demeures actuelles de nous révéler par ce qu’ils ont été le pourquoi de ce que nous sommes. Une statue qui sort de terre, toute humide, un bijou oxydé, un morceau de poterie portant la trace d’une peinture sont des témoignages qui nous renseignent beaucoup plus sur nous-mêmes que sur les hommes disparus qui ont porté ces témoignages. L’art vit dans le futur. Il est le fruit des douleurs, des désirs, des espérances populaires qui ne réaliseront leurs promesses que plus tard, très lentement, dans les besoins nouveaux des foules, et c’est notre émotion qui nous dira si les vieux pressentiments des hommes ne les avaient pas trompés.

Si les rudes idoles, les bijoux, les vases, les morceaux de bas-reliefs, les peintures effacées que nous avons trouvés à Cnossos en Crète, à Tirynthe et à Mycènes en Argolide nous troublent à ce point, c’est précisément parce que ceux qui les ont laissés sont restés plus mystérieux pour nous et qu’il est réconfortant de constater, à propos de ces êtres inconnus, que sous la variation des apparences et le renouvellement des symboles, l’émotion et l’intelligence ne changent jamais de qualité. A travers l’action continue, même obscure et sans histoire, des générations qui nous ont formés, l’âme des vieux peuples vit dans la nôtre. Mais ils ne nous paraissent participer à notre propre aventure que si leur esprit silencieux anime encore les visages de pierre où nous reconnaissons nos désirs toujours jeunes ou si nous entendons retentir le bruit de leur passage sur la terre dans l’écroulement des temples qu’ils ont élevés. L’Egypte, la Chaldée elle-même, par l’Assyrie et la Perse qui la prolongent jusqu’à nous, projettent leur ombre sous nos pas. Elles ne nous sembleront jamais très lointaines. La Grèce primitive, au contraire, qui n’entre dans le monde que plusieurs siècles après elles, recule beaucoup plus dans l’imagination, jusqu’au matin de l’histoire. Il y a vingt ans, nous ne savions pas si les empreintes presque effacées qu’on relève çà et là sur les rivages et dans les îles de la mer Egée, appartenaient à des hommes ou à des ombres fabuleuses. Il a fallu creuser le sol, déterrer des pierres, renoncer pour un temps à ne retrouver en elles que nous-mêmes, pour entrevoir l’humanité fantôme qui peuplait, avant l’histoire, la Méditerranée d’Orient. Schliemann, qui croyait Homère sur parole, a retourné la plaine d’Argos de Tirynthe à Mycènes. Evans est entré, en Crète, dans le labyrinthe de Minos où Thésée tua le Minotaure. Le mythe et l’histoire s’enchevêtrent. Tantôt le symbole résume cent événements de même ordre, tantôt l’événement réel, représentatif de toute une série de coutumes, d’idées, d’aventures, revêt pour nous les apparences d’une fiction symbolique[12].

Est-ce le corps d’Agamemnon que Schliemann a trouvé, enterré dans l’or, sous l’agora de Mycènes, et l’Hissarlik des Dardanelles était-elle la Troie d’Homère ? Qu’importe. Entre Abraham et Moïse, au temps où Thèbes dominait l’Egypte, la mer Egéenne vivait. Les Phéniciens s’étaient avancés d’île en île, éveillant à la vie d’échange les tribus de pêcheurs qui peuplaient les Cyclades, Samos, Lesbos, Chios, Rhodes, les rochers parsemant la mer étincelante des montagnes de Crète et du Péloponnèse aux golfes d’Asie Mineure. Par eux, l’esprit sensuel et cruel de l’Orient, l’esprit secret des peuples nilotiques avaient fertilisé les flots. Danaos venait de l’Egypte, Pélops de l’Asie, Cadmos de la Phénicie.

Pêche, cabotage, menus négoces d’île à île, rapines et pirateries, tout un petit monde remuant de marins, de marchands et de corsaires vivait là, d’une vie médiocre et salubre, très mesquine en regard des vastes entreprises commerciales et des grandes explorations que les Phéniciens entreprenaient. Leur industrie sentait la mer. Les pieds dans l’eau et le visage au vent, ils portaient leur pêche et leurs olives aux trafiquants de Sidon et de Tyr qui venaient d’entrer au port sous des voiles bleues, vertes, rouges, dans des vases peints de plantes marines, de pieuvres, d’algues, toute la vie ondulante, grouillante et visqueuse des fonds. Il fallut des siècles, sans doute, pour que les tribus d’une même île ou d’un même rivage reconnussent un chef, consentissent à le suivre au loin, en des expéditions sournoises et sanglantes vers les villes du continent d’où l’on rapportait des bijoux, de la vaisselle d’or, de riches étoffes, des femmes. Et c’est seulement alors que les Achéens, les Danéens des vieux poèmes entassèrent sur les promontoires fortifiés ces lourdes pierres, murs cyclopéens, murs pélasgiques à l’ombre desquels les Atrides couronnés d’or, pareils aux rois barbares qui deux mille ans plus tard sortirent des forêts du Nord, s’attablaient devant les viandes et les vins avec leurs familiers et leurs soldats.

De pareilles origines n’avaient pu que les subtiliser et les durcir. Eschyle l’a senti quand il est venu là, après huit siècles, écouter dans la solitude l’écho des cris de mort de la famille épouvantable. Ces pirates prenaient pour aire, près de la mer, des sites en accord tragique avec leur vie de meurtres et les orgies pesantes qui succédaient à l’action. Un cirque de collines nues, dévorées par le feu et qu’aucun torrent, aucun arbre, aucun cri d’oiseau n’anime. On retrouve leur vie aux flancs du vase rudement ciselé de Vaphio, aux pans de murs restés sous les décombres de Tirynthe et de Cnossos, morceaux de fresques aussi libres que le vol des oiseaux de mer et d’un art terriblement candide mais déjà décomposé. Des femmes, la poitrine nue, du rouge aux lèvres, du noir autour des yeux, vêtues avec un mauvais goût barbare de robes à volants, poupées fardées et frelatées qu’on leur achetait en Orient ou qu’ils prenaient de force dans leurs expéditions violentes. Des taureaux poursuivis dans les bois d’oliviers, des taureaux galopants, cabrés, chargeant les hommes, empêtrés dans de grands filets. Parfois des moissonneurs qui rient, qui chantent, une énorme gaieté sous les épis portés en gerbes, mais presque toujours la femelle équivoque, le fauve, le monstre marin : vie voluptueuse et brutale comme celle de tout primitif élevé au commandement par la force ou le hasard. Ils faisaient garder la porte de leurs acropoles par des lionnes de pierre à tête de bronze qui se soulevaient pesamment. Quand ils mouraient, on les couchait sous un linceul de feuilles d’or…

Civilisation déjà pourrie, Byzance en miniature où les drames d’alcôve déterminaient des révolutions et des massacres. Elle finit comme les autres. Le Dorien descend du Nord en avalanche, roule sur l’Argolide et jusqu’en Crète, dévaste les villes, rase les acropoles. La Grèce légendaire entre dans une nuit épaisse dont elle ne serait pas sortie si les barbares n’avaient laissé sous l’incendie, intact, avec les rois au masque d’or, le témoignage matériel de son passage dans l’histoire. Les Phéniciens désertent les rivages du Péloponnèse, de l’Attique, de la Crète, et les populations indigènes, dispersées comme une cité d’abeilles où tombe un vol de guêpes, essaiment de tous les côtés, sur les rives d’Asie, en Sicile, dans l’Italie du Sud. Le silence se fait autour de la Grèce continentale. Il faudra deux ou trois cents ans pour que Phéniciens et Achéens, chassés par l’invasion, retrouvent la route de ses golfes.

q

Page 1