‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 17 sur 36 · II

II

Les Doriens n’ont rien dit, au cours de ce Moyen Age hellénique, rien de l’Asie n’est entré chez eux. Elle s’avançait à travers les îles, pas à pas, regagnant avec prudence un peu du terrain perdu. Milo, pour lui acheter des poteries, attendit que les céramistes de l’Athènes primitive donnassent, dans la Grèce barbare, le premier signe du réveil à la vie civilisée avec les vases à dessins géométriques qu’ils fabriquaient au Dipylon. Lente, dramatique ascension dans les ténèbres de l’âme, sous ce ciel magnifique, au centre de ce monde brillant. Pour que l’étincelle jaillisse, il faudra que le Dorien, le Phénicien, l’ancien Egéen devenu Ionien renouent les relations brisées. Alors, la flamme grandira très vite pour allumer sur la terre vierge le foyer d’intelligence le plus rayonnant de l’histoire.

Les poèmes homériques, échos du monde anéanti recueillis par les vaincus, les radieux mythes grecs qui s’élaborent confusément autour des rivages désertés en sont, sur ce fond noir, les lueurs annonciatrices. Le berceau de l’âme hellénique y monte, porté sur le char du soleil. Le soir, le berger dorien qui ramenait ses chèvres de la montagne et le matelot ionien qui ramenait sa barque de la mer se racontaient des fables éclatantes. Elles transposaient en images les vieilles notions intuitives qu’avaient les hommes des phénomènes naturels, ou traduisaient la lutte des ancêtres contre les forces adverses du monde mal organisé. Le naturisme enthousiasmé de l’âme humaine dans sa fraîcheur donnait à sa jeune science un vêtement de lumière, de nuées, de feuilles et d’eaux. Toute la religion, toute la philosophie, toute l’âme austère et charmante des bâtisseurs de Parthénons sont dans ce poème anonyme et confus qui monte de l’éveil de la Grèce à la vie avec une rumeur d’aurore.

Le « miracle grec » était nécessaire. Tout le monde antique avait préparé, avait voulu sa venue. Pendant le silence fécond où les Doriens accumulaient en eux la force de leur sol, l’Egypte et l’Assyrie gardaient leur avance. Mais elles étaient découragées, envahies par le froid de l’âge. Le flambeau, en pâlissant, penchait vers une race neuve. Elles allaient devenir les initiatrices de la Renaissance hellénique comme elles avaient été les guides de la première enfance des peuples de l’Archipel.

Le barbare dorien, au contact de climats moins durs, avait discipliné sa violence, mais il restait rugueux, tout d’une pièce, très primitif. Ses idoles, les Xoana qu’il taillait à la hache dans le chêne et l’olivier à peine deux cent cinquante ans avant le Parthénon, sont si frustes qu’elles semblent antérieures aux os gravés des chasseurs de rennes. C’est à une race tout à fait inculte qu’allait échoir l’héritage intellectuel de l’Egypte et de l’Asie qui lui demandaient, en échange de leur haute spiritualité et de leur profond sensualisme, l’élan et la puissance de sa virilité. Les habitants des rivages doriens, des îles qui occupaient le centre de la Méditerranée orientale, voyaient venir à eux, du fond de la mer, des voiles de plus en plus nombreuses. Leurs contacts avec les civilisations voisines se multipliaient tous les jours. Au croisement de tous les chemins maritimes du monde ancien, ils allaient bientôt le sentir remuer tout entier en eux.

Les Grecs avaient le privilège d’habiter un pays tellement inondé, tellement abreuvé, tellement saturé de lumière, tellement défini par sa propre structure, que les yeux de l’homme n’ont qu’à s’ouvrir pour en dégager la loi. Quand il pénètre dans un golfe fermé par un amphithéâtre de montagnes, entre le ciel illuminé et l’eau qui roule des rayons comme si une source de flamme s’épanchait sous ses vagues, il est au centre d’un saphir un peu sombre, enchâssé dans un cercle d’or. Les masses et les lignes s’organisent si simplement, découpant des profils si nets sur la limpidité de l’étendue, que leurs relations essentielles s’écrivent toutes seules dans l’esprit. Pas de contrée au monde qui s’adresse à l’intelligence avec plus d’insistance, de force, de précision que celle-là. Tous les aspects typiques de l’univers s’offrent avec la terre, partout pénétrée par la mer, avec l’horizon maritime, les îles osseuses, les détroits dorés et mauves entre deux masses liquides étincelant jusqu’au cœur de la nuit, les promontoires si calmes et si nus qu’ils semblent des socles naturels pour notre âme reconnaissante, les rochers répétant du matin au soir tous les changements de l’espace combinés avec la marche du soleil, les forêts sombres dans les montagnes, les forêts pâles dans les vallées, les collines environnant de toutes parts les plaines sèches, les rivières bordées de lauriers roses dont on peut embrasser le cours tout entier d’un coup d’œil.

Sauf dans le Nord, massifs tourmentés, ravins sauvages, grottes sinistres d’où les vapeurs souterraines sortent avec des grondements, bois noirs de pins et de chênes, sauf aux pays rugueux des légendes primitives où l’homme raconte son effort pour dompter la nature hostile, peu ou pas d’aspects effrayants, une terre accueillante, un climat moyen, doux, mais assez rude l’hiver. La vie proche du sol, active sans excès, et simple. Ni misère, ni richesse, la pauvreté. La maison de bois, les vêtements de peau, l’eau froide des torrents pour laver la poussière et le sang du stade. Peu de viande pour se nourrir, celle de la chèvre qui broute entre les fissures des rocs, un peu du vin mêlé de résine et de miel qu’on garde dans les outres, du lait, du pain, les fruits des pays secs, l’orange, la figue, l’olive. Rien dans les horizons, rien dans la vie sociale qui puisse faire naître ou développer les tendances mystiques. Une religion naturiste, très fruste dans les croyances populaires, peut-être même assez grossière, mais puisée à des sources si pures et si poétisées par les chanteurs que les philosophes, quand ils croiront lutter contre elle, ne feront que dégager d’elle la conception rationnelle du monde que ses symboles recouvraient. Sans doute, l’homme craint les dieux. Mais comme les dieux lui ressemblent, ils ne détournent pas sa vie des rapports normaux et naturels qui la lient à celle des hommes. Le prêtre n’a que peu d’action. La Grèce est peut-être le seul des vieux pays où la caste sacerdotale n’ait pas vécu en marge du peuple pour lui représenter le mystère comme un domaine réservé. De là la rapidité de son évolution et la liberté de son enquête.

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