‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 25 sur 36 · II

II

Mais la ferveur primitive se transformera bientôt, quelque chose d’un peu lassé touchera la force du marbre. Très vite les formes s’allongent, s’affinent, coulent comme une caresse unique, tremblent d’émoi sensuel, de pudeur envahie d’amour. Le modelé ondule doucement, le passage insiste, s’insinue, efface le plan peu à peu. Des creux errants moirent la chair, les seins sont des fleurs incertaines qui ne s’ouvrent jamais tout à fait, le cou se gonfle de soupirs, le chignon serré de bandelettes pèse à la belle tête ronde où court le ruissellement des cheveux. Comme vers la fin de l’Egypte, c’est l’adieu troublé à la femme où dormira l’espoir des résurrections lointaines. Regardez, après les Victoires, après les Danseuses de Delphes, d’une telle grâce naturelle qu’elles font penser à une touffe de roseaux, la Léda accueillant tout debout le grand cygne aux ailes battantes, laissant le bec saisir sa nuque, la patte se crisper sur sa cuisse – la femme tremblante soumise à la force fatale qui lui révèle, en la pénétrant de volupté et de douleur, toute la vie. Cela est encore religieux, grave, à peine imprégné de trouble enivré, à peine incliné sur la pente de l’abandon sensuel, et comme l’adieu de la Grèce à la noble vie païenne. Le paganisme héroïque commence son agonie par un sourire, peut-être un peu mélancolique, mais attendri, et résigné. Il semble que cette race admirable ait eu le sentiment de la relativité de notre connaissance et qu’elle ait accepté le début de sa déchéance aussi simplement qu’elle avait accepté son essor.

Ainsi, par la critique et la sensualité, la Grèce se rapprochait de l’homme vrai pour oublier l’homme possible. Lysippe recommençait à couler en bronze des athlètes, jeunes hommes musclés et calmes dont la vie immédiate, quittant les régions intérieures, roulait sous la peau soulevée. La forme, certes, en était toujours pleine et pure, dense, montueuse, mais cohérente et comme saisie en bloc. Quand ils quittaient le stade, ils semblaient descendre du temple, tant la sérénité, la sécurité de leur force se concentraient encore en eux. Mais l’idée hiératique des premiers temps de la sculpture, l’idée divine du grand siècle ne s’interposait plus entre eux et le statuaire qui les voyait directement. Il orientait en même temps et par les mêmes voies la sculpture vers ces portraits de caractère que nous ne connaissons, en réalité, que par des copies romaines, mais dont quelques-uns, celui d’Homère par exemple, nous révèlent d’abord la noblesse désenchantée, la finesse nuancée, la pénétration contenue, et plus tard, la fièvre, l’extrême acuité, la virtuosité descriptive. Mouvement qui annonce d’ailleurs la plus grave des crises sociales. L’art n’est plus fonction de l’espèce, il commence à se placer sous la dépendance du riche qui va peu à peu le détourner de ses voies héroïques pour lui demander des portraits, des statues d’appartements et de jardins.

Le dernier des grands monuments de l’époque classique, le Mausolée de Scopas et de Bryaxis, est fait pour un particulier, le roi Mausole, et, par une ironie qui touche au symbole, ce monument est une tombe. Vivant encore, certes, nerveux, étincelant, tout imprégné d’intelligence. Dans les guerriers, les amazones, leurs chevaux, dans les courses, les fuites, les attaques, circule un esprit libre, fier et fin, une rapidité de pensée qui devance presque l’action, fait résonner dans la matière des bruits d’armure, de hennissements, de sabots heurtés sur le sol, des vibrations de javelots et de cordes d’arc tendues. Le ciseau attaque le marbre avec la fougue conquérante d’un esprit trop ardent qui se hâterait de confier au flot de sa verve un enthousiasme déjà effleuré par le doute. Elégance extrême de forme, expression mordante, aiguë, geste direct, c’est une brise fraîche qui traverse un soir commençant. Mais le sens du continu faiblit. Il y a des parallélismes constants de pli à pli, de membre à membre, de mouvement à mouvement. Les espaces vides sont bien vides, on n’y voit plus passer cette onde abstraite par où les volumes se pénétraient, et, d’un bout du fronton à l’autre, faisaient comme une mer dont les vagues amenaient les gouffres et dont les gouffres remontaient. Le gouffre est seul, la vague est seule, le détail descriptif et pittoresque profite de cette dissociation pour apparaître et s’imposer. Il va tendre de plus en plus à l’emporter sur l’ensemble philosophique.

L’évolution des grandes époques est à peu près partout la même, mais en Grèce, du VIIe au IIIe siècle, elle apparaît avec un étonnant relief. L’homme, quand il se réalise, procède comme la nature, de l’anarchie à l’unité, de l’unité à l’anarchie. D’abord les éléments épars se cherchent dans l’obscurité de l’esprit. Puis l’être chaotique reste, par sa masse entière, emprisonné dans le sol qui empâte ses jointures et suit ses pas pesants. Puis les formes se dégagent, s’orientent, s’accordent, leurs rapports logiques apparaissent dans une adaptation de plus en plus étroite de chaque organe à sa fonction. Enfin le rythme se brise, la forme semble fuir la forme, l’esprit errer à l’aventure, les contacts sont perdus, l’unité se dissocie. Ainsi, dans l’art grec, quatre époques déterminées : les Primitifs, Egine, le Parthénon, le Mausolée. D’abord l’analyse balbutiante suivie, avec les archaïques, d’une brève et fruste synthèse. Puis, quand l’esprit est mûr, une nouvelle analyse courte, lumineuse, entraînante, aboutissant d’un seul élan à la synthèse consciente d’une société équilibrée. Enfin, une dernière enquête qui n’aboutira pas, se dispersera de plus en plus jusqu’à se fragmenter à l’infini, briser toutes les attaches anciennes, se noyer peu à peu dans l’incompréhension, la fatigue, la nécessité impérieuse d’un grand sentiment nouveau.

L’oubli des relations essentielles entraîne l’artiste à s’inquiéter de l’accident, du mouvement rare, de l’expression exceptionnelle, de l’action momentanée, et surtout, avec la remontée à l’horizon des préoccupations mystiques, à rechercher l’effroi, la douleur, le délire, toutes les souffrances physiques, toutes les impulsions sentimentales. La synthèse plastique subit la même dispersion. Alors le détail apparaît, il tyrannise l’artiste. L’attribut envahit la forme. Elle a beau gesticuler comme si elle voulait s’en défendre, l’attribut se rive à elle, comme une chaîne. Lyres, tridents, sceptres, foudres, draperies, sandales, coiffures, la défroque des ateliers et des coulisses de théâtre fait son entrée. Le lyrisme profond de l’âme baisse, il faut un lyrisme extérieur qui masque ses défaillances. C’est l’enthousiasme qui divinisait la statue, comment reconnaître le dieu, maintenant, s’il n’a pas de sceptre et de couronne ? La foi soulevait la matière, en faisait jaillir l’éclair jusqu’au ciel humain de l’espoir. C’est fini. Il faut des ailes aux statues. Au Ve siècle, l’aile était rare aux épaules des dieux. On la trouvait chez l’archaïque essayant d’arracher la forme à la matière qui l’enchaîne. On la trouve chez le décadent où elle tente de soulever la forme que sa propre ardeur ne soutient plus. La Victoire de Samothrace en a déjà besoin pour quitter la proue du navire, car la complication des draperies mouillées qui lui pèsent aux jambes alourdit son terrible élan, la torsion de son buste, la tempête de vol, de clairons et de vent qui se lève dans son sillage.

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