‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 27 sur 36 · IV

IV

Il y aura bien, au cours de ce lent, de cet irrémédiable affaissement de l’idée grecque, des moments d’arrêt, quelques sursauts, parfois des pousses vertes sur le vieil arbre transplanté. Rien ne meurt sans lutte. Au contact de races plus neuves, le génie hellénique, honteux de sa déchéance, tente çà et là sur lui-même un retour vigoureux, et, s’il ne ramène pas les dieux sur la terre, il y voit vivre encore quelques formes héroïques autour des villes florissantes et des golfes illuminés. Il est assez difficile de suivre ses infiltrations au travers des Latins de l’Italie du Nord et des peuplades latinisées de la vallée du Rhône, d’autant plus que depuis les origines de la civilisation grecque, la Grande Grèce n’avait pas cessé de produire de la pensée, de tailler le marbre et de couler le bronze. Paestum dans ses marécages, les temples de Sicile sur leur sol de lave et de soufre où les troupeaux de chèvres errent au milieu des cactus, portent le témoignage qu’une puissance collective régnait, victorieuse des guerres, qui définit l’idéalisme de la race au-dessus de la cité. L’évolution du désir hellénique avait été partout pareille. La Grande Grèce avait mis ses déesses nues pour découvrir la femme en elles à la même heure que Praxitèle. Mais peut-être s’était-elle amollie plus vite, et comme noyée dans les voluptés énervantes. L’Italie méridionale était plus riche que la Grèce, plus fertile, moins rude, plus remplie d’orangers, de fleurs, de brises tièdes. Les belles statues de Capoue ont la fluidité des huiles parfumées et le poli des chairs de courtisanes, elles sont sans force propre, leur modelé fond et coule comme une cire. Rome n’eut pas grand mal à asservir ceux qui vivaient au milieu d’elles.

Mais il arriva qu’au contact de l’énergie romaine, l’élément grec retrouva quelque dignité. Pendant deux siècles, à peu près, de l’époque où la Grèce, non encore conquise, mais déjà résignée, envoyait à Rome des artistes, à l’époque où, tout à fait vaincue, elle ne fournit plus à Rome que des proxénètes, des sophistes et des rhéteurs – du Pugiliste assis à l’Hercule du Belvédère –, il y eut, entre la violente sève latine et l’esprit hellénique purifié et subtilisé par l’approche de la mort, un mariage étrange d’où sortirent des fruits en même temps si âpres et si mûrs que Michel-Ange y eût pu reconnaître – et y reconnut – sa puissance. Ces œuvres sont singulières – un chêne dru et vert que la foudre a fait éclater. On ne sait pas si elles sont romaines, par le modelé montueux, la saillie exagérément expressive, la brutalité tendue, ou grecques, par la maîtrise à fixer tout cela dans une forme cohérente, à en dégager et en distribuer l’esprit même selon la vie interne de l’organisme recréé et sa rencontre, à la surface, avec la lumière extérieure. L’instinct y est conduit et dompté par l’intelligence où et comment elle le veut. A coup sûr, ce sont des Grecs latinisés qui les taillèrent dans le marbre ou les coulèrent en bronze. Ce sont des Grecs latinisés qui creusèrent dans les rochers siciliens, face à la mer étincelante, ces amphithéâtres de marbre où les pâtres s’asseyaient à côté des dieux. Ce sont des Grecs latinisés qui construisirent et décorèrent Pompéi. Ce sont des Grecs latinisés, et certainement aussi pénétrés de cette poésie concrète que la terre française infuse à ceux qu’elle nourrit, qui bâtirent Arles et Nîmes et surprirent au bain ces belles femmes accroupies, avec leur cuisse écrasée sous le poids du torse, leurs seins pulpeux, les plis gras de leur ventre, leurs reins creux où l’ombre remue avec la surface ondulante. A Rome même, sous Auguste, à côté des copistes romains, Pasitélès fondait une école grecque. Et c’est à Rome que les sculpteurs grecs tentaient derrière lui, par réaction évidente contre la sculpture d’Asie, un retour impossible à l’austérité archaïque[14]. Partout ailleurs, en Attique, en Asie, dans les Iles, l’hellénisme ne réagit plus que négativement contre la mer sentimentale qui vient des profondeurs.

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