II
Partout, entre le IVe et le IIe siècle, partout en Italie, en Sicile, sur les côtes de l’Asie Mineure, l’art populaire et familier fait reculer l’art officiel. Le coroplaste de Myrina, de Tanagra, le sculpteur alexandrin reste lui-même, tandis que le décorateur des monuments publics essaie de rattraper une âme sortie de lui, sortie du monde, et de reconcentrer par des moyens artificiels les éléments dissociés de la création artistique. A Alexandrie, le sculpteur de figurines n’était sans doute pas, comme à Myrina ou à Tanagra, un ouvrier, mais plutôt un de ces artistes mondains très brillants, très superficiels, très adroits qui foisonnent autour du riche. Toute expression sociale nouvelle, sans doute, appelle un art qui s’y adapte, et qui est beau par cela seul. Mais les sociétés ploutocratiques ne constituent qu’un moment de cette expression, le dernier, celui qui précède la chute. On a dit que le luxe appelait les arts. C’est vrai. Mais le luxe consume l’art, le profond sentiment créateur qui sort des peuples en plein effort comme l’enfant du ventre maternel et qui porte en lui leur foi, leur volonté, leur espérance, leur force de rayonnement. Entre la statuette du collectionneur et les temples de la démocratie, il y a la distance de l’Acropole qui les porte à l’étagère d’un salon.
A l’époque alexandrine, plus encore à l’époque impériale, la diffusion du goût a disloqué la force créatrice qui passe si souvent, quand elle se manifeste, pour une insulte au goût, c’est-à-dire à l’idée pratique et modérée que les dirigeants et les mondains se font de la fonction mystique de l’artiste qu’ils s’imaginent fait à la mesure de leurs besoins. Certes, le goût est délicieux, à Alexandrie, du moins le goût de l’aristocratie intellectuelle, car le parvenu, là comme ailleurs, n’aime que l’art anecdotique. Tout devient frôlement, frisson, passage. On crée des petits bronzes délicats où la matière prend des qualités de chair vivante, de peau chaude, tout ce blottissement frileux des corps nubiles que l’artiste sensuel, aux époques raffinées, décrit avec complaisance au collectionneur cultivé pour la joie des yeux et de la main. La femme ne se met plus nue, on la déshabille. Aphrodite ne sort plus de la mer, elle entre dans sa baignoire. Elle en tâte l’eau de l’orteil, son jeune corps se courbe ou se tord ou s’étire avec une impudeur parfaite, chaste quand même si l’on songe à l’Asie qui tente son dernier assaut, et sans doute grâce au contact de la pureté égyptienne, que la noblesse grecque vient reconnaître et épouser.
Voici le salon à la mode, les meubles rares, les vitrines où dorment des choses précieuses, à l’abri des contacts profanes. La polygraphie et le roman ont succédé à la tragédie et à l’histoire. C’est l’époque où les élégants, hommes et femmes, couverts des pieds à la tête d’amulettes et de bijoux, boivent et mangent dans le métal ciselé. La cigale d’or dans les cheveux ne suffisait plus aux mondaines. Il leur fallait des bagues, des camées, des intailles, des colliers, des bracelets, des agrafes, des pendeloques. Bijoux d’or, simples de forme, en Grèce du moins, car l’Asie et la Rome impériale ont des goûts plus pompeux. Le métal a la souplesse d’une liane, il rampe comme un reptile sur les formes, il épouse les sillons tièdes des cous, il cercle la splendeur des bras, il attire l’œil sur les belles mains, il marie à l’éclat mat de la peau fardée sa pâleur fauve. Serties ou suspendues, des pierres finement gravées, portant des dieux et des portraits, des oiseaux, des lions, des scarabées et des chimères, amulettes aussi nombreuses que les superstitions des époques sans foi.
L’art antique n’a pas connu la pierre pour elle-même, la lumière immobilisée. Il fallait qu’il travaillât la matière, qu’il imprimât en elle son idée de l’univers, de lui-même et de son destin. Dans la pierre, le marbre, le bronze, l’or, l’argent, l’ivoire, la cire, le bois, l’argile, dans toutes les cristallisations de la terre, ses os, sa chair, son sang, ses larmes, le Grec a ciselé partout la forme de son esprit. On a douté de la beauté de la sculpture chryséléphantine du Ve siècle, comme de la splendeur que devaient prendre, sous l’immense ciel grec, les temples bleu et or qui montaient des bois de lauriers, des acropoles et des promontoires, en accordant au marbre blanc je ne sais quel privilège d’absolue spiritualité. En sculptant Athéné ou Zeus dans l’or ou l’ivoire, les Grecs ne voulaient qu’exprimer leur vénération pour eux. Mais un esprit comme celui de Phidias ne pouvait pas se tromper sur l’instrument à employer. Il avait sous son front l’ordre, la force lyrique, l’accord harmonieux de l’intelligence et du cœur, et s’il sculptait les dieux dans l’or et l’ivoire, c’est que l’or et l’ivoire lui obéissaient comme le marbre. Qu’importe la matière ? Quelle qu’elle soit, elle exprime l’artiste comme l’écorce de la terre, où la houille et le diamant se mêlent, exprime son feu souterrain. Elle est jetée bouillante au moule de son âme, et quand son âme est forte, l’argile est forte comme l’airain, et quand son âme est douce, l’airain est doux comme l’argile.
La bonne matière du monde ! Comme la peau et la laine des bêtes, comme la chair des fruits, comme le pain, elle est la compagne de l’homme. Elle est l’eau et le sel. Elle a la docilité des êtres domestiques, elle accueille le maître par le seuil et les degrés, le protège par les murs et les toits, s’offre pour son repos, se creuse pour recevoir ses aliments, s’allonge pour atteindre ses lèvres, s’aiguise pour lui livrer les matières moins dures qu’elle. Il fut un temps, vers la fin de l’hellénisme, où la matière travaillée environnait l’homme de toutes parts comme un cortège immobile qui le défendait et l’exaltait à la fois. L’art héroïque faiblissait, sans doute, mais les dieux d’ivoire et d’or étaient intacts au fond des sanctuaires, les héros de marbre bariolé habitaient encore les métopes où l’or des boucliers étincelait. Partout des temples peints, des propylées, des portiques, des stades à gradins, des colonnades, des dieux termes. De marbre les dalles des rues, les degrés des acropoles, les amphithéâtres sereins faisant face à la mer par-dessus les collines. D’or et de pierre, jaspes, agates, améthystes, cornalines, calcédoines, cristal de roche, les bijoux qui pesaient aux bras, agrafaient les tuniques, luisaient dans les cheveux teints. Et dans les maisons de marbre, de pierre ou de bois et jusqu’au fond des sépultures, des sièges de marbre ou de bois, des vases d’or, d’argent, de bronze, des statuettes de terre cuite ou de métal, des pots d’argile ou des coupes d’onyx.
Orgie de matière, certes, mais insinuant dans le monde, par sa fièvre de diffusion, l’esprit civilisateur. La Grèce n’inventa pas la monnaie, sans doute, mais ses cités furent les premières à lui donner sa forme circulaire, à frapper une tête d’un côté, un symbole de l’autre, une inscription mentionnant des devises, des signatures ou la valeur. Avec la diffusion de la richesse et de la culture esthétique, la monnaie jaillit par essaims des matrices de bronze. On en fabrique à peu près partout, à Athènes, en Asie, à Alexandrie, en Sicile surtout, dans les ateliers syracusains. La monnaie monte du foyer hellénique comme une crépitation d’étincelles. Le type change avec la ville, les événements, les victoires, les traditions. Statues, tableaux célèbres, légendes, mythes, animaux symboliques, portraits incisifs, les reliefs polis par des millions de mains, ombrés de noir au fond des creux, ont l’air d’une matière vivante immobilisée par le coin. Le cercle n’est jamais parfait, l’épaisseur du disque varie. Là, comme ailleurs, l’équilibre des éléments fait un organisme complet de l’objet d’art, que tuerait la symétrie. Le métal semble repoussé du dedans, comme gonflé de sucs et d’âme. Les Grecs lui donnent une vie charnelle ou végétale. Ils cisèlent des vases d’argent et d’or enlacés d’un réseau de branches où les graines, les bourgeons, les feuilles – chêne, olivier, laurier, platane, lierre – semblent frémir. C’est le fruit lourd enfoui dans le mystère du feuillage.
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