I
Tandis que l’art officiel, le grand art décoratif et religieux perdait de vue ses sources, l’art familier restait près d’elles, et pour lui seul elles ne se tarissaient pas. Le héros émané du peuple a disparu, mais le peuple est toujours là, et c’est en lui que survit l’âme grecque. Le peuple subit plus lentement l’influence corrosive de l’intellectualisme et de l’or et la flamme de vie couve en lui quand elle est en haut tout à fait éteinte. Même au temps des pires déchéances, l’instinct des multitudes enferme tous les éléments de la vie supérieure, il ne faut que l’éveil de désirs nouveaux par l’apparition de nouveaux besoins pour que le grand homme apparaisse et que mûrisse en lui cet instinct que lui ont confié la foule morte des aïeux et la foule vivante des hommes. La puissance animale brute, la puissance intelligente, nous n’avons pas d’autres armes pour conquérir notre propre organisation. Le civilisé moyen, au contraire, est aussi éloigné de l’ordre spirituel que de la possession directe. Il n’a pas encore atteint l’une, il a perdu l’autre. C’est un désert.
C’est le peuple qui recueillera, dans toute l’étendue du monde grec, les éléments épars de l’âme antique. L’ouvrier d’art remplace le héros. L’arbre déraciné va couvrir la terre de feuilles. Du pavé des villes grecques sort un monde de bibelots, figurines de métal ou de terre cuite, bijoux, pierres gravées, meubles, monnaies, vases peints ou ciselés. Hier, l’homme de génie était au service du peuple. Aujourd’hui, l’homme du peuple est au service du rentier.
Le lien qui réunit le grand artiste à l’artisan, le passage de la grande sculpture à l’art populaire, c’est l’industrie des figurines en terre cuite qui se fabriquaient par milliers à Tanagra, parmi ces populations béotiennes que les Athéniens méprisaient tant. Cette industrie n’est pas nouvelle. Elle existe dès l’archaïsme. Mais, au IVe siècle, sous l’influence de la diffusion du goût, elle va se perfectionner et s’étendre. Elle suit, comme un petit reflet timide, l’évolution du grand foyer. Archaïque avec lui, elle est avec lui puissante et lumineuse, puis, à l’époque praxitélienne, franchement familière. Mais, avant Praxitèle, le reflet est tout à fait perdu dans le rayonnement du foyer. A partir de Praxitèle au contraire, quand le foyer pâlit, le petit reflet devient, dans l’ombre qui commence, un point de lumière éclatant. La grande sculpture, faite pour décorer les temples et vivre dans l’espace, échoue en s’essayant aux choses familières. La figurine, faite pour décorer les demeures privées et suivre son propriétaire dans sa tombe afin de lui tenir compagnie et de lui gagner les dieux, est essentiellement familière d’inspiration et de destination. Il était tout naturel qu’elle atteignît son apogée dans le siècle qui ramena les dieux parmi les hommes. Il n’y a pas beaucoup de dieux dans les sépultures béotiennes : il y a des hommes, surtout des femmes, des enfants, même des animaux, même des jouets et des poupées, même des figures obscènes.
On a dit que l’art grec avait manqué de caractère. C’est le connaître assez mal, et peut-être seulement par les calomnies que les Académies, les copies romaines et les romans rétrospectifs ont répandues sur son compte. Qu’est-ce que le caractère ? C’est la mise en évidence des éléments descriptifs, mais non pittoresques d’une forme donnée. L’art du Ve siècle, qu’on a dit sans caractère, dépasse le caractère individuel. Il exprime l’espèce entière, il la décrit en demandant à chaque individu son caractère dominant. Mais l’art familier de la Grèce ne vise pas si haut. Il suit, avec une sagacité charmante, le caractère individuel. On a oublié les portraits grecs – si rares, il est vrai, mais si aigus – on a oublié les Tanagras, les Myrinas, les peintures de vases, toute la peinture pompéienne et ces statuettes, ces ébauches où s’éternise la vie cruellement comique des malades, des bossus, des boiteux, des infirmes de toute sorte. On a oublié qu’il y a même des caricatures dans les sépultures de Tanagra. La popularité dont jouissaient les comédies d’Aristophane s’explique quand on connaît leurs spectateurs. On riait beaucoup en Grèce, les philosophes riaient des dieux, le peuple riait des philosophes. Les coroplastes de Tanagra et les potiers du Céramique étaient tout à fait joyeux.
Imitaient-ils les grandes statues contemporaines aussi souvent qu’on l’a dit ? C’est improbable. Il y avait parfois des réminiscences, et tout au plus. L’imitation, proche ou lointaine, c’est la mort. Or, elles vivent. Toutes les qualités de la sculpture praxitélienne y sont, plus aiguës. Elles sont modernes. Elles seront toujours modernes. C’est qu’elles sont éternelles. Faire un morceau vivant, c’est faire de l’éternité, surprendre les lois de la vie dans leur dynamisme permanent. Marche, danses et jeux, toilette, recueillement, causerie, attention, rêverie, immobilité, la vie des nuances, des impressions, des souvenirs passe dans ces charmantes choses, ou fuit, ou hésite, ou s’arrête. C’est une foule vivante de secondes imperceptibles que ces petites créatures candides aux cheveux roux, aux robes teintes. La Grèce, ici, cueille des fleurs et s’en couronne, se regarde dans l’eau, court sous les saules, se hausse sur la pointe des pieds pour atteindre aux lèvres des dieux, sait vivre cette vie si ingénument animale que ses chanteurs et ses sculpteurs n’ont pu que la diviniser et parvenir en suivant sa pente, sans révolte, et sans trop douloureux effort, à en illuminer l’esprit.
Ces êtres gracieux ne savaient pas leur force de fascination. La Grèce aima et se laissa aimer dans une admirable innocence. Si le grandiose sensualisme d’Orient créa le drame musical et inonda le sculpteur d’Olympie de sa frénésie sainte, il ne fit qu’effleurer les masses populaires et les ouvriers d’art qui traduisaient leurs besoins. C’est ce qui sépara toujours l’art dorien et même attique, au moins dans ses manifestations moyennes, de l’art des Grecs d’Orient. Les femmes de Myrina, la Tanagra d’Asie Mineure, savaient leur puissance d’amour. L’âme vraie de la Grèce d’Asie, ardente à la volupté et faisant ruisseler sa flamme dans l’intelligence hellénique est là, bien plus que dans la grande sculpture décorative du moment. La richesse verbale y paraît moins choquante que chez l’artiste de Pergame, car ce petit art coloré, ardent, primesautier, est fait pour être vu de près. Aucune emphase. Cela est gras, presque brutal, fait pour communiquer l’ardeur de ces belles femmes provocantes aux reins dodus, aux bras ronds, aux cheveux lourds, aux robes entraînantes, maquillées, parées, équivoques, toutes chargées de bijoux. On pense à la sculpture indoue qui remuera bientôt dans l’ombre des cavernes, aux idoles de Byzance autour de qui les gemmes étincellent, à l’agonie splendide, dans la pourpre vénitienne, du paganisme oriental. La conquête de l’Occident par la femme d’Asie est sur le point de s’achever.
q