‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 32 sur 36 · IV

IV

En tout cas, la peinture a conservé jusqu’à nous, par Pompéi, le parfum de l’âme grecque, dont elle nous livre un des plus mystérieux aspects bien mieux que la céramique qui ne nous en a guère esquissé que l’évolution extérieure, tout ce qui est composition, technique superficielle, sujets. La céramique se borne à figurer, avec les petites terres cuites, l’art industriel national de la Grèce, et c’est beaucoup. Mais elle ne peut prétendre à représenter autre chose que le reflet, dans l’âme populaire, des floraisons moissonnées par quelques esprits dans le corps de la nation.

Des centaines d’ateliers s’étaient ouverts un peu partout, à Athènes, en Sicile, en Etrurie, en Cyrénaïque, dans les Iles, dans le Pont, jusqu’en Crimée. Les plus célèbres peintres de coupes, Euphronios, Brygos, Douris travaillaient avec leurs ouvriers, se répétaient souvent, se copiaient les uns les autres, rivalisaient d’activité pour attirer le client et fondaient, dans le bon travail en commun, l’échange continu, l’émulation, une industrie puissante. L’esclave, là comme ailleurs dans la Grèce non spartiatisée, était le collaborateur du maître, fermier à la campagne, domestique à la ville, ouvrier dans l’atelier, moins malheureux sans aucun doute que le serf féodal ou le salarié contemporain. En marge des révolutions et des guerres, la vie populaire et artisane, la vie moyenne était trop simple, trop près du sol, trop mêlée à la lumière pour que l’enfer en fût la loi.

Cependant l’art industriel, malgré ces puissantes racines, est si limité par ses fins mêmes qu’il ne peut prétendre à des intentions aussi hautes que celui des sculpteurs de dieux. Par contre, il évite bien plus longtemps le double écueil de la prétention et de la mode. Il meurt ainsi moins vite, et se renouvelle plus tôt. Diderot a eu raison de rétablir la dignité des arts industriels. Il a eu tort de les placer au même niveau que les autres. Le sculpteur et surtout le peintre ne sont guidés dans leur lutte avec la matière que par la qualité de la matière. La destination de l’objet se meut dans un cadre si large que leur liberté n’a d’autre limite que l’espace infini où jouent les rapports de l’intelligence et de la sensibilité avec l’univers entier des sensations et des images. L’ouvrier d’art est enfermé en des frontières plus étroites par la fonction que doit remplir le meuble ou l’ornement qu’il travaille, et aussi par sa dimension. Une fresque et un dé à coudre n’offrent pas à leur auteur des moyens identiques. Si le son de l’âme peut être aussi pur, aussi touchant ici que là, les éléments de la symphonie y sont bien moins nombreux et infiniment moins complexes. Et, devant l’utilité pratique, l’utilité spirituelle est tenue de reculer.

Il faut que l’ouvrier contraigne en outre les ornements dont il veut décorer l’objet à suivre les contours de ses formes, à se modifier selon son volume, ses surfaces, à obéir comme lui-même à une destination exclusiviste et d’ordre quand même inférieur. Aussi est-il bien rare qu’on découvre, aux flancs des plus beaux vases athéniens, même un soupçon de cette composition libre qui apparente la grande sculpture au plan universel. Les formes s’allongent et se font parallèles pour épouser le flanc des amphores, leur donner de la rectitude et de l’essor. Elles s’étirent en rondes circulaires autour des coupes, des vasques, des cratères, comme pour entraîner le pot dans un mouvement giratoire. De-ci, de-là, très souvent sans doute, dans un ensemble sobre, fougueux, facile à lire d’un coup d’œil, noir sur rouge ou rouge sur noir, d’admirables détails, un dessin pur comme la ligne du pays, incisif comme l’esprit de la race, qui suggère le modelé absent par sa direction seule et sa manière d’indiquer l’attitude et le mouvement. Pour l’ouvrier comme pour le sculpteur des temples le moule archaïque est brisé, la nature n’est plus un monde de formes immuables et séparées, mais un monde mouvant, se combinant et se désagrégeant sans cesse, renouvelant ses aspects et changeant à chaque seconde les éléments de ses rapports.

La forme de ces vases est si pure qu’on la dirait née toute seule, et non sortie de la main des potiers, mais du jeu obscur et permanent des forces naturelles. Ils donnent la sensation vague que l’artiste obéit aux indications du tour pour étrangler ou pour renfler l’argile, asseoir la pâte ou l’allonger. Quand le tour ronfle, quand la matière tourne et fuit, une musique intérieure murmure à la forme mouvante le balancement mystérieux qui rythme les chants et les danses. Graines, mamelles, hanches rondes, fleurs fermées, fleurs ouvertes, racines tournoyantes, formes sphériques de la nature, le mystère central dort au creux recueilli des vases. La loi des attractions universelles ne régit pas seulement les soleils, toute matière se meut et tourne dans le même cercle. L’homme essaie d’échapper au rythme, le rythme le reprend toujours. Le vase a la forme des fruits, des ventres de mère et des planètes. La sphère est la matrice et le cercueil des formes. Tout en sort. Tout y revient.

Le vase grec, sauf les grandes amphores panathénaïques qui ont la sévérité de leur destination, le vase grec, quand on le regarde de près, vous accueille presque toujours avec une familiarité charmante. Quand il raconte les aventures de guerre ou interprète les vieux mythes, il s’humanise délicieusement. Très souvent ce sont des enfants à leurs jeux, des hommes dans leur atelier, des femmes à leur toilette, de longues, d’ondulantes formes grasses indiquées d’un trait continu. La peinture familière de l’Egyptien agriculteur racontait le travail des champs. La peinture familière des Grecs, peuple de marchands et de causeurs, parle plus volontiers des travaux de la maison.

La vie, dans la cité antique, est infiniment moins guindée que nous ne nous la représentons. L’indulgence, la familiarité méridionales, la vie simple rapprochent tout. Celle d’un port méditerranéen actuel doit lui ressembler en tous points, surtout les jours de marché et de consultation électorale. Malgré le souci constant qu’ont les Grecs de recouvrir d’une fiction souriante ou splendide la banalité, la vulgarité ou même l’horreur de l’aventure quotidienne, elle perce sous le décor.

Ce peuple a-t-il donc menti ? Non. Il a imaginé une vie héroïque qui exprimait malgré tout son désir et qui lui a permis de hausser son vouloir au-dessus de ses appétits les plus atroces et ainsi, en fin de compte, de lancer l’avenir des hommes dans une décisive direction. Après tout, si la guerre est ignoble, avec ses corps décomposés et leurs hideuses grimaces, rien n’est si beau qu’un jeune guerrier qui s’avance, la poitrine ouverte, soulevé d’orgueil et de foi. Si les travaux du ménage épuisent et flétrissent la femme, voici – roseaux ployés, eaux ondoyantes, fleurs et guirlandes balancées – des jeunes filles qui dansent, rythmant au son des musiques grêles les mouvements de la poursuite, de l’adieu, de la supplication, de la prière, de l’amour. Et si la mort est au bout du chemin, il y a sur les bords du chemin de quoi orner la vie. Il semble qu’aussi turbulent ou fourbe et souvent tout ensanglanté qu’ait été le monde grec, sa gloire est en ceci, qu’il a accepté virilement et même joyeusement de vivre. Au pied de l’Acropole, il y a un petit cimetière, où se dressent encore quelques stèles funéraires d’un symbolisme émouvant. La Grèce aime les travaux et les jours jusque sur sa pierre tombale. On s’y dit adieu avec des gestes simples, avec une figure un peu triste et tout à fait calme, comme si on allait se revoir. L’ami serre la main de l’ami, la mère pose les doigts sur la tête de l’enfant, la servante présente à sa maîtresse le coffret plein de bijoux. Les animaux familiers viennent assister au départ. La gloire de la vie terrestre entre dans l’ombre souterraine.

q

Page 1