‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 33 sur 36 · I

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Jusqu’à l’époque hellénistique, le rayonnement de la Grèce dans le monde méditerranéen empêcha d’apercevoir les civilisations qui grandissaient ou disparaissaient autour d’elle. La nation qu’elle connut et dont elle parla le mieux, c’est la Perse, parce qu’elle eut à la combattre. Les vieux peuples n’avaient guère qu’un moyen de se pénétrer et de se comprendre, la guerre. Or, la conquête militaire répugnait aux Grecs. Les colonies qu’ils avaient semées sur tous les rivages de l’Asie, du Pont, de l’Afrique du Nord, de l’Italie méridionale, de la Sicile, constituaient les escales d’un vaste réseau maritime assez fermé, national en somme, au delà duquel tout était pour eux légendes, demi-ténèbres et confusion. Le négoce ne dépassait guère le littoral des mers heureuses. L’intérieur des terres, les montagnes de l’horizon, les forêts inconnues, en échappant à l’action de la Grèce, lui dérobaient leur secret.

L’hellénisme n’a laissé que des traces furtives hors du monde grec proprement dit. Il n’y eut guère qu’un peuple d’agriculteurs et de terriens qui subit assez fortement son influence par les villes de la Grande Grèce et les chemins maritimes. Le pays qui s’étend entre l’Arno, le Tibre, les Apennins et la mer fut peut-être le seul du vieux monde à accepter sans révolte, dès l’époque héroïque, la royauté de l’esprit grec. Les Etrusques, comme les Grecs, descendaient sans doute des vieux Pélasges et reconnaissaient dans les produits que leur apportaient les navires, – les vases surtout qu’ils achetaient par grandes quantités – l’encouragement d’un effort parent du leur. En fait, les manifestations les plus originales de leur art doivent toujours quelque chose à la Grèce, et certainement, par son intermédiaire, à l’Assyrie et à l’Egypte.

Sans doute, à la longue, si Rome n’était venue en écraser le germe, le génie étrusque eût-il profité du déclin de la Grèce pour se réaliser au contact de sa terre. Elle est rude, torrents, forêts, montagnes, très dessinée, très définie. Mais le paysan d’Etrurie, courbé sur le sillon, ou l’œil sans cesse arrêté par les collines, n’avait pas l’horizon libre qui s’ouvrait devant l’homme grec, trafiquant entre les golfes et les îles ou berger sur les hauteurs. De là, dans l’art étrusque, quelque chose de funèbre, de violent et d’amer.

Le prêtre règne. Les formes sont enfermées dans les tombeaux. La sculpture des sarcophages où deux figures étranges, le bas du corps cassé, le haut secret et souriant s’accoudent avec la raideur et l’expression mécaniques que tous les archaïsmes ont connues, les fresques des chambres funéraires qui racontent des sacrifices et des égorgements, tout leur art est fanatique, superstitieux et tourmenté. Le mythe et la technique viennent souvent des Grecs. Mais cela semble plus près de l’enfer que les Primitifs de Pise peindront, vingt siècles plus tard, sur les murs du Campo-Santo, que des harmonies de Zeuxis. Le génie toscan perce déjà sous ces formes bizarres, trop allongées, quelque peu maladives, où la vigueur et l’élégance de la race n’arrivent pas à vaincre son mysticisme énervé. Cependant une étrange force, une vie mystérieuse en sourd. Ces sombres fresques ressemblent à des ombres qu’on arrêterait sur un mur. Un tout-puissant génie décoratif s’y révèle, un équilibre constamment poursuivi et comme stylisé par l’apparente symétrie des gestes rituels, du vol des oiseaux, des branches, des feuilles, des fleurs. Quelque chose comme une danse, saisie au vol dans son rythme le plus fuyant.

L’Etrurie, en faisant l’éducation de Rome, fut l’étape intermédiaire de la civilisation dans sa marche de l’est à l’ouest. Les annales matérielles de la République romaine nous renseignent peut-être mieux sur le génie des Etrusques que sur celui de ses fondateurs. La voûte, que les Pélasges ont apportée d’Asie et dont leur descendance égéenne a doté la Grèce primitive, est transmise à Rome par leur descendance italique. L’arc de triomphe romain n’est que la porte étrusque modifiée. Rome demande à des ingénieurs d’Etrurie sa Cloaca Maxima, et c’est l’intestin de la ville, le viscère organique autour duquel sa matérialité profonde s’installera pour croître peu à peu et projeter ses bras de pierre sur le monde ancien tout entier. L’Etrusque, dès le VIe siècle, n’apporte pas seulement à Rome sa religion et sa science augurale, il creuse les égouts, bâtit les temples, dresse les premières statues, forge les armes par lesquelles Rome l’asservira. Il coule le bronze, et ses bronzes ont une âpre force, tout entière tendue vers l’expression la plus intransigeante, rugueuse et drue comme les chênes ramassés de l’Apennin. Le symbole de Rome, la rude louve du Capitole, est d’un vieux bronzier toscan.

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