‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 36 sur 36 · IV

IV

Il faut tourner le dos aux temples, jeter à peine un regard sur les arcs de triomphe massifs et les colonnes triomphales autour desquelles l’ascension brutale des cortèges élève vers un empyrée qui ne dépasse pas leur cime la force de Rome. La Rome qui se voulait, qui se croyait artiste, a mis dans les portraits de marbre et dans quelques bas-reliefs saisissants d’autorité et de rudesse tout son génie natal. Pour le retrouver en des manifestations plus caractéristiques et démesurément imposantes, il faut quitter le domaine de l’art proprement dit, de cette fonction supérieure dont le rôle est d’exalter toutes les fonctions élevées de l’intelligence et de l’amour, et regarder les expressions de sa vie quotidienne, positive et matérialiste. Rome n’avait aucun autre besoin moral que de proclamer sa gloire extérieure, et tout monument y suffisait, pourvu qu’il fût décoré du nom de temple, d’arc de triomphe, de rostre ou de trophée. Mais elle avait de gros besoins de santé, de force physique, et plus tard, pour dépenser cette force et cette santé devenues lourdes à porter après la fin des guerres, de gros besoins de nourriture, de femmes, de jeux violents. De là d’abord les voies dallées, les ponts, les aqueducs, ensuite les théâtres, les thermes, les cirques : le sang, la viande après la marche et l’eau.

L’idéal romain, au long de l’histoire, a l’uniformité et la constance d’une règle administrative. A Rome, le vrai artiste c’est l’ingénieur, comme le vrai poète c’est l’historien et le vrai philosophe le juriste. Le Romain imposera à la famille, à la société, à la nature, la forme de sa volonté. Il réprimera par la loi ses instincts de rapine, il acquerra la vigueur morale qu’il faut pour conquérir la terre en s’entretenant de lui-même, il échappera à son milieu ingrat en poussant des tentacules de pierre jusqu’aux extrémités du monde. Tout cela, son droit, ses annales, ses routes, il les bâtira dalle après dalle, moellon après moellon, comme, parti de Rome, il s’étendra sur les plaines, les monts, les mers, cercle après cercle.

L’orgueil de ce peuple, sa force sont dans les lieux qu’il habitait. Quelques collines basses au milieu des marais que fuient l’habitant des hauteurs sabines et le laboureur du Latium. Ni pain, ni eau, un cercle lointain de montagnes hostiles. Un refuge de parias, mais de parias violents, voraces, qui savent qu’il y a des terres grasses, des villes riches, des troupeaux derrière l’horizon. Coûte que coûte, il faut franchir le cercle maudit. La race puisera sa force aux sources des montagnes que des voies de pierre inflexibles répandront dans Rome par torrents. Des voies de pierre inflexibles dirigeront cette force à travers les marais desséchés, à travers les forêts ouvertes, les fleuves, les solitudes, les montagnes, vers la lumière du Midi, vers les brouillards du Nord. Le ciment lie les pierres et les dalles, en fait un seul bloc continu, du centre aux confins de la terre habitée. Le sang part du cœur, revient au cœur, Rome est dans tout l’Empire, tout l’Empire est dans Rome. Le monde antique est une immense oasis de bois, de terres labourées, de cités opulentes, d’océans féconds, Rome un amas de murailles et de masures, une houle noire et basse de bouges populaires dont la rumeur ne cesse pas et qui porte péniblement de durs vaisseaux de pierre, lourds de forme, lourds de silence. Entre le monde et la cité un désert morne, traversé d’artères rigides jusqu’au cercle de l’horizon, une étendue triste ondulant comme une mer sous le soleil ou la nuit.

Pour souder ainsi cette ville isolée au reste du monde, matériellement, moralement, il fallut un orgueil énorme, une énorme énergie, d’énormes travaux qui accroissaient cette énergie, exaltaient cet orgueil et le poussaient à entreprendre des travaux toujours plus énormes. Sous l’Empire, c’est une course à l’énorme. Encore des aqueducs, des ponts, des routes, encore des pierres à côté d’autres pierres, encore des pierres sur des pierres. Avec l’Asie asservie, la paix imposée, la soif et la liberté de jouir ont fait leur entrée dans Rome. Elle s’y rue, avec sa force de conquête et d’autorité. Plus énorme toujours, dans le jeu, l’amour, la paresse, comme dans la guerre, la loi, l’histoire, la construction de la cité. Rome ne se contente plus de faire sentir aux limites de son empire les pulsations de son cœur, elle transporte au-dedans d’elle jusqu’à la matière de son empire. Les hommes de toutes les races l’engorgent, y traînant derrière eux leurs mœurs, leurs dieux, leurs sols. « Les climats sont vaincus, la nature asservie ; la girafe africaine se promène dans Rome sous une forêt mobile, avec l’éléphant indien ; les vaisseaux combattent sur terre »[15]. Après les aqueducs, après les routes, on construit des amphithéâtres, des cirques où des armées s’égorgent, où quatre-vingt mille Romains peuvent voir lâchée contre les hommes toute la faune du désert, de la forêt, de la montagne, et des nappes de sang chaud arroser le sang coagulé. On bâtit des thermes, avec des piscines où trois mille baigneurs sont à l’aise, des tepidariums immenses, des promenoirs à voûtes monstrueuses où l’oisif passe sa journée au milieu des femmes, des danseuses, des musiciens, des rhéteurs, des sophistes, des statues rapportées de Grèce. Mais l’âme de la Grèce n’y est pas entrée avec elles. Le Grec, jusqu’aux jours de sa plus triste déchéance, aimait ces formes pour elles-mêmes. Le Romain les juge à peine dignes d’encadrer l’orgie de chair, de sang, d’eaux ruisselantes. Il s’enfonce avec frénésie dans sa lourde sensualité.

Mais là au moins il est artiste, sans le savoir. La fonction sans doute est basse, toute submergée de matière, positive, égoïste, cruelle. Mais l’organe qu’elle appelle y est si puissamment adapté qu’il en acquiert une écrasante et rare et directe et monotone splendeur. Ainsi toujours, au bas comme en haut de l’échelle, sur le premier degré comme au fronton du temple, dans l’ordre matériel comme dans l’ordre moral, le beau et l’utile s’accordent mystérieusement.

L’architecture religieuse officielle déborde d’ornements, quadriges, bas-reliefs, allégories, fausses colonnes. La colonne corinthienne, si illogique avec son chapiteau de feuilles écrasé par l’entablement, et que les Grecs employèrent à peine, semble avoir été inventée pour permettre aux Romains de faire éclater, dans un stupéfiant contraste, l’inintelligence artistique de ceux d’entre eux qu’on charge d’entretenir la ville d’art. Dès qu’ils usent de l’ornement, leur architecture perd sa beauté, parce qu’elle perd sa logique. Et c’est la même erreur toutes les fois qu’ils visent à l’effet avant de songer à la fonction. Telles coupes d’argent romaines ont leur vasque encombrée de formes ciselées. On peut à peine y boire. Jouisseur et positif, le Romain divague quand il aborde la spéculation, l’idée générale, le symbole. Dès qu’il s’agit de satisfaire ses instincts les plus matériels, il dit des choses admirables.

Pas d’ornements sur ses aqueducs, ses ponts, ses thermes, très peu sur ses amphithéâtres, et ce sont, avec les portraits positifs, ses seules œuvres d’art réelles. Nus, droits, catégoriques, acceptant leur rôle, ils présentent des murs terribles, des entassements de matière dorés par le feu méridional, craquelés et blanchis par les gelées du Nord, des voûtes aériennes sur des piliers cyclopéens, des théories d’arches géantes enjambant les vallons, les marécages, crevant les barrières rocheuses ou les escaladant, sûrs dans leur ascension verticale ou leur marche comme des falaises ou des troupeaux de monstres primitifs. Le but qu’ils visent leur donne une allure implacable. Ils ont la rigueur du calcul, la force de la volonté, l’autorité de l’orgueil.

Ils ont la légèreté des frondaisons oscillant au sommet des arbres, à soixante pieds du sol. L’arche, la voûte, le berceau, les couloirs et les coupoles, mille blocs de granit suspendus en l’air comme des feuilles pendant vingt siècles, et qui ne peuvent pas crouler avant que l’infiltration des eaux, l’assaut des vents et du soleil aient déraciné leurs troncs, ont l’air de végétations naturelles qui traverseraient les hivers. Pétrifier l’épaisseur de l’azur, l’épaisseur des cimes des bois ! Il fallait l’imagination humaine pour réaliser le prodige d’offrir aux foules, comme abri perpétuel, les courbes arrondies par-dessus la courbe de la terre. Il fallait l’audace des hommes pour suspendre la matière dans l’espace par sa propre pesanteur, coller les pierres l’une à l’autre en leur laissant trop peu de place pour leur permettre de tomber et réfréner leur tendance à s’écarter l’une de l’autre en donnant aux piliers qui les portent, à force de les épaissir, une absolue solidité.

Plus il est haut, plus il est droit, plus il est nu, plus il est épais et dense, moins il offre de jours, d’ouvertures, de vides, mieux le mur représente, sur la face riante ou dramatique du sol, l’image de la volonté, de l’énergie, de la continuité dans l’effort. Le mur romain est l’une des grandes choses de l’Histoire. Il est l’Histoire. Et, comme il est la force, il est le droit. Il semble sans interruptions, il tient toujours, même craquelé de fissures. La chute de mille pierres ne l’ébranle pas. Pendant dix siècles, on a bâti toutes les maisons de Rome avec les moellons du Colisée. Le Colisée n’a pas changé de forme. Le mur romain reste partout identique à lui-même. La dalle des routes qui, durant deux cents lieues, poursuit sa marche rigide, n’est qu’un mur couché sur la terre pour l’étreindre et l’asservir. L’arche des ponts, qui n’est qu’un mur tendu comme le bois d’un arc, bande la corde passive des fleuves. Le mur des aqueducs creusé comme le lit des fleuves même, porte leurs eaux en ligne droite là où l’édile le veut. Haut et nu, le mur extérieur du théâtre interdit aux yeux de celui dont il s’agit d’endiguer les appétits ou les révoltes, d’errer sur le libre horizon. Le mur des cirques, continu et compact comme un cercle de bronze, enferme l’orgie sanglante dans la rigueur géométrique d’un problème administratif. Le mur qui s’arrondit au-dessus des tepidariums et des piscines avec la docilité d’une atmosphère maintenue dans ses frontières sphériques par la gravitation des cieux, confère à la volupté et à l’hygiène l’autorité grandiose d’une loi d’ordre naturel.

C’est à Rome que le poème pélasgique du mur, si nerveusement et savamment développé par les Grecs et les Etrusques, trouva ses plus puissantes et ses plus durables expressions. C’est à Rome que les applications de la voûte asiatique furent les plus variées, son usage le plus fréquent, son emploi le plus méthodique. La voûte, en Chaldée, en Assyrie, s’allongeait, s’écrasait ou se renflait sur les palais, sur les maisons, planait au-dessus des villes. A Rome, elle est la base même de toute construction utilitaire, et la plupart des formes architectoniques dérivent de sa présence, arches des ponts, vomitoires, couloirs autour des cirques, immensité des salles amenée par la force des murs, puissance des supports commandée par la hauteur des édifices, monuments circulaires, images de l’horizon des plaines portant la coupole du ciel.

Le tombeau de Cecilia Metella, le Môle d’Adrien, le Panthéon d’Agrippa surtout sont des raccourcis de la force de Rome et du cirque sévère et sauvage au centre duquel elle est bâtie. La puissance en est triste, les murs pleins, aussi rugueux qu’une peau de monstre, l’intérieur secret et jaloux comme l’âme de ce peuple qui ne consentit pas à se manifester avant d’avoir enlevé à tous les autres peuples le droit de la discuter. Cela pèse sur l’écorce terrestre et semble émaner d’elle. Au sommet du Panthéon, une ouverture circulaire laisse passer la lumière du ciel. Elle y tombe comme à regret et ne parvient jamais à en éclairer les recoins. Rome est volontaire et fermée.

C’est seulement dans les cirques de pierre que le soleil descendait à flots, mais pour y éclairer les spectacles que le monde domestiqué donnait à Rome en attendant qu’il y puisât la haine, la révolte, la soif de purification. Panem et circenses ! Le Colisée n’est que la formule de pierre des besoins monstrueux du peuple roi. Le patricien ne dispose plus de la guerre pour occuper le plébéien. Voilà du pain. Voilà des cirques où peut tenir toute une ville, et construits de telle sorte que de chacune de ses places on puisse assister à l’agonie de cette ville. Jamais on ne vit, sous le ciel, de théâtre mieux aménagé pour y donner le spectacle d’un suicide plus grandiose que celui-là.

L’équilibre romain n’eut pas le caractère spontané et philosophique de l’équilibre athénien, et ce n’est pas tant à cause de l’étendue multiforme de l’Empire de Rome que de la profondeur de son anarchie morale. La Grèce, en guerre avec la Perse, était beaucoup plus près de l’harmonie que Rome ne le fut à l’heure même où elle décrétait la paix. Son repos, son art, jusqu’à ses plaisirs furent d’ordre administratif. La lutte des intérêts, la rivalité des classes, le désordre social n’y cessèrent pas, des premiers temps de la République au triomphe du christianisme. Tout le long de l’histoire romaine, le pauvre lutte contre le riche qui le tient d’abord par la guerre, ensuite par les jeux. Mais, plus bas que le pauvre, il y avait un être plus misérable qui n’assistait guère aux jeux qu’en qualité d’acteur. C’était l’esclave, le grouillement obscur de Suburre et des Catacombes, la femme, autre esclave outragée tous les jours et par tous dans sa chair et dans sa tendresse. L’être qui vit dans les ténèbres demande sans cesse au soleil qu’il se lève au-dedans de lui. La marée mystique des pauvres, née du scepticisme hellénique, monte et va submerger le matérialisme romain. Rome ne se doutait pas, sans doute, que le jour où elle brisa l’effroyable résistance du petit peuple juif, ce jour-là marqua le commencement de la victoire du petit peuple juif sur elle. Il était dans la loi des choses que l’âme du monde antique, comprimée par Rome, refluât dans l’âme de Rome. Les patriciens avaient subi l’idéal grec, les plébéiens, à leur tour, subissaient l’idéal juif.

L’Eglise allait se bâtir sur cette pierre dure, et le riche, encore une fois, asservir le pauvre en lui donnant la promesse ou le simulacre des biens qu’il réclamait. Rome, en se faisant chrétienne, ne cessa pas d’être elle-même, comme elle était restée Rome en croyant s’helléniser. Les apôtres avaient déjà voilé le visage du Christ. Rome n’eut pas de peine à couler le sentiment des masses au moule de sa volonté pour les lancer de nouveau à la conquête de la terre. Son désir matériel d’empire mondial allait se réveiller au contact du rêve de communion morale universelle que le christianisme, après le bouddhisme lointain, semait dans les âmes, et transformer ce rêve à son profit. Julien l’Apostat, le dernier héros qui parut sur la terre obscure avant la chute du soleil, avait cru combattre la religion d’Asie. C’est déjà contre Rome qu’il luttait, et Rome avait l’habitude de vaincre. Les hommes du Nord, flots après flots, pourront descendre vers la Méditerranée, le grand miroir des figures divines, la cuve inépuisable de rayons où tous les peuples anciens sont venus puiser la lumière. Rome, noyée pendant plus de mille ans sous d’incessantes alluvions humaines, restera Rome, et quand elle réapparaîtra à la tête des peuples, les peuples s’apercevront qu’ils sont marqués de son empreinte.

q

[1] Qu’est-ce que l’art ?

[2] Bergson. L’Evolution créatrice.

[3] Les variantes que j'ai introduites dans cette édition nouvelle – additions ou soustractions – n’ajoutent ni ne retranchent rien au sens général de l’œuvre. Elles portent à peu près exclusivement sur la forme.

[4] Et encore !

[5] Voir L’Esprit des formes. (Note de l’Ed.)

[6] C'est ainsi que la Vénus de Willendorf, la plus ancienne forme humaine sculptée connue, est probablement antérieure de plusieurs dizaines de siècles, malgré son admirable caractère, aux oeuvres de la Vézère et d'Altamira.

[7] James Sully, Etudes sur l'enfance.

[8] Breuil, L'Anthropologie.

[9] Salomon Reinach, L'Art et la Masse.

[10] Outline of History.

[11] Nietzsche, sa vie et sa pensée. (Gallimard.)

[12] Victor Bérard, Les Phéniciens et l’Odyssée.

[13] Il faut se rappeler que Socrate a été sculpteur.

[14] Je crois que le fameux Trône de Vénus (du Musée national romain), attribué jusqu'ici au début du Ve siècle, doit être restitué à cette Ecole, dont il serait d'ailleurs le chef-d’œuvre. Sans parler de l'endroit où il fut découvert, sans parler de la figure nue, d'ailleurs inférieure au reste de l’œuvre, qui s'y trouve et que les artistes du Ve siècle n'auraient pas osée, il y a d'étranges détails comme les oreillers, quelque négligence de style, quelque élégance de bon ton, quelque habileté de métier, un esprit plus élégant et plus raffiné que grave, un mélange de culture exquise et de naïveté voulue, une ombre de « littérature » très éloignée de la force et de l'austérité des prédécesseurs de Phidias.

[15] Michelet, Histoire romaine.

q

œuvre du domaine public

Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

Page 1