‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 13 sur 45 · I

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Le Japon, il y a cinquante ans, n’était pas sorti d’un état social qui rappelle celui du Moyen Age occidental. Les Daïmios se partageaient l’Empire en quelques grands fiefs héréditaires. Entre eux et le paysan, une caste guerrière, les Samouraïs, une caste sacerdotale, les moines du Bouddha. Au-dessus l’Empereur que personne n’apercevait, l’intermédiaire mystérieux entre le ciel et les hommes, et le Shogun, chef réel du pouvoir politique et militaire et maître des corps et des bras. Pour lier tout cela, une morale inébranlable. C’est notre société médiévale tout entière, moins candide et plus policée[7].

Quand la révolution de 1868 fit crouler comme un décor l’appareil féodal qui dissimulait aux yeux de l’Occident la vraie nature japonaise, l’Occident s’étonna de voir le Japon s’assimiler si vite la forme extérieure des civilisations européennes. D’un bond, il franchissait la route que nous avons mis quatre cents ans à parcourir. L’Occident ne pouvait comprendre. Il crut l’effort disproportionné aux moyens, et destiné à la faillite. Il prit pour une imitation servile l’emprunt d’une méthode dont ses longues habitudes d’abstraction artistique et métaphysique permirent au Japon d’apprécier la valeur pratique avant de l’utiliser. Le Japon garda l’essentiel de ce qui avait fait et fait encore sa force sous l’armure des machines, des navires, des canons, – sa foi en lui, sa fougue méthodique, son esprit d’analyse et de reconstruction.

Le reproche qu’on adresse au Japon européanisé n’est pas nouveau. On l’avait accusé de tenir de la Chine, et par la Chine de l’Inde, sa religion, sa philosophie, son art, ses institutions politiques, alors qu’il a tout transformé, tout transposé, tout refondu au moule d’un esprit sauvagement original. Si on remontait aux sources de l’histoire, on ne trouverait pas un peuple, hors des tribus primitives, auquel un autre peuple n’ait transmis l’essentiel de ses acquisitions. C’est la merveille et le réconfort de notre nature humaine. Par cette solidarité victorieuse de toutes les guerres, de tous les désastres, de tous les silences, tout ce qui porte le nom d’homme entend le langage de l’homme. La Chaldée a fécondé l’Assyrie, qui a transmis la Chaldée à la Perse, et, par la Perse, donné la main à l’Inde et à l’Islam. L’Egypte a éduqué la Grèce, la Grèce a animé l’Italie, et par-dessus le Moyen Age, dirigé l’Occident moderne. Le Moyen Age européen a rejoint les Arabes à travers Byzance et l’Orient. La Chine, qui avait éprouvé par l’Inde le contact de l’Egypte, de l’Assyrie, surtout de la Grèce, a porté au Japon toutes ces forces mélangées pour qu’il en disposât selon les enseignements de sa terre et de sa passion.

Quand, vers l’époque où se christianisait l’Europe, la Corée transmit au Japon, avec le bouddhisme, la philosophie et l’art des Chinois et des Indiens, il était tout à fait dans la situation de la Grèce dorienne vis-à-vis de l’Egypte et de l’Asie occidentale. Silencieux comme elle, il ignorait comme elle qu’il eût trouvé, en fouillant ses tombeaux, avec des statuettes informes, les traces de sa vie ancienne. Bien qu’il divinisât les forces naturelles, le shintoïsme avait proscrit l’image. C’était sans doute là un point de dogme étranger au sol du Japon et venu comme le bouddhisme d’un de ces éléments ethniques qui contribuèrent à le former, Mongols, Malais, Aïnos. Le Japon ne l’accepta certainement qu’à contre-cœur. Dès que le bouddhisme eut ouvert ses sanctuaires à tous les dieux du shintoïsme fixés dans le bronze et le bois, les Japonais reconnurent en eux l’image de leurs véritables désirs.

Mais tant que dura l’agglutination des matériaux primitifs de la race, ses artistes ne se dégagèrent pas des besoins de la Corée, des volontés immémoriales des Indous et des Chinois. Leurs dieux assis aux yeux baissés, aux mains ouvertes, sont comme un bloc rond et pur modelé par la lumière. L’esprit qui les habite coule de partout sur eux pour les envelopper de solitude et de silence. On les dirait reliés à l’espace et recueillant sur leur écorce fluide les vibrations harmoniques qui leur viennent de tous ses points. Sont-ils Japonais, Indous, Chinois ? Ils sont bouddhiques. C’est à peine si, au VIIIe siècle, la sculpture religieuse, avec le vieux statuaire Kobo Daïshi, commence à révéler la germination sourde du vrai sentiment national. Dans ses statues de dieux guerriers, d’une énergie si rayonnante, il y a comme une douceur, comme une violence arrêtées qui sont déjà purement japonaises. Il se refuse à se livrer. Quels que soient sa ferveur et sa colère et l’élan de son cœur, le Japonais, quand il aura conquis sa vraie nature, en dominera l’expression.

Les besoins généraux qu’ils ne raisonnent pas dictent aux hommes qui croient les diriger leurs décisions les plus libres en apparence. Quand le Japon ferma ses ports, à l’heure où les Foujiwara prenaient le pouvoir, c’est qu’il voulait saisir en lui, au milieu des courants mêlés des migrations militaires et des échanges maritimes, le sens de son propre effort. Ce peuple ne marchande ni sa force de recueillement ni sa force d’expansion. Dès qu’il s’aperçoit qu’il s’est trop retranché du monde, ou qu’il a trop agi, il tend tous ses ressorts pour épuiser d’un coup le besoin de repos que lui donna l’action, l’envie d’agir qu’il amassa dans le repos. Il part sur de nouveaux chemins avec une frénésie telle qu’il doit s’arrêter soudain pour revenir sur ses pas et faire patiemment, en tournant le dos à l’horizon, l’inventaire de ses conquêtes. Au IXe, au XVIIe siècle, il interdit à l’étranger ses rades, une fois pour s’assimiler le bouddhisme et l’Inde, une autre fois pour étudier en lui le retentissement profond des invasions mongoles et des premières incursions des navigateurs occidentaux. Et il parvient aux étapes décisives de son génie créateur à une heure à peu près également distante de celle où il se ferma et de celle où il se rouvrit.

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