V
Chose étrange. Bien que voyant vivre et bouger autour d’eux, comme les sculpteurs grecs, la forme humaine nue, les peintres japonais n’ont pas toujours mieux évoqué la forme humaine que celle des grands animaux, et c’est quand il s’agit d’elle, surtout, que nous hésitons à distinguer leur volonté de caractère de leur sens caricatural… Sans doute, ils s’attendrissent sur la rondeur d’un bras de femme, sur la courbe d’un sein tellement pur qu’on le dirait coulé dans une coupe de cristal… La gloire du corps féminin monte comme un poème, de l’ardent Koriousaï[13], peintre des guerriers et des vierges, à Kiyomitsou (1735-1785), à Bountshô (?-1796), à Kiyonaga (1742-1815) qui font si souvent penser aux décorateurs de vases grecs, au grand Hokusaï (1760-1849) lui-même qui comprit aussi bien l’étalement gras d’une croupe, la fermeté globuleuse d’une poitrine que l’ascension des vieux volcans incendiés par le matin et le balancement des vagues. L’art du XVIIIe siècle même, fut à peu près tout entier, comme en Occident, un voluptueux hommage à l’amoureuse. Les figures d’Outamaro (1754-1805), qui décrivait avec une passion si fervente les beaux seins offerts comme des fruits, les nuques hautes et dures sous les cheveux relevés, les visages ovales sous les coiffures de jais noirs retenus par les épingles d’or, les idylles charmantes d’Harounobou (1718-1770), épris des jeunes filles rencontrées dans les jardins et sur le seuil des maisons de papier, associant les femmes aux fleurs, faisant jouer discrètement les noirs effacés, les rouges éteints, les verts pâles sur des échappées de paysages, éclairant aux lanternes les fleurs de cerisier qui percent sous la neige, suffiraient à le définir. Mais le sentiment très fort, très sensuel et très doux que les plus grands d’entre eux même avaient de la beauté des femmes, ne suffit pas souvent à dissimuler leurs défaillances d’expression. Occupés qu’ils étaient à pénétrer la structure des petites choses, peut-être n’ont-ils pas eu le temps d’analyser l’être humain ? Quand ils parlent de lui leur langage hésite et flotte et la formule apparaît. Les pieds et les mains, les bras et les jambes ont des déformations et des atrophies singulières et pas toujours très expressives, qu’on retrouve à peu près pareilles chez tous les artistes japonais, comme s’ils s’en étaient transmis la patiente et méticuleuse recette.
Au XVIIIe siècle, ces défaillances de langage surprennent quelque peu. Les peintres qui parlaient de la femme avec tant d’inexpérience et d’amour possédaient à ce moment-là une science de la ligne touchant à l’abstraction. Chez Morikouni (1670-1748) et surtout chez Massayoshi (1761-1824), le dessin n’est plus qu’un schéma, une arabesque linéaire qui silhouette le mouvement d’un trait. Le modelé puissant des vieux maîtres de l’encre de Chine est à peine évoqué par la ligne ondulante dont les accents noirs, sur la page blanche, suggèrent assez faiblement la succession des plans et la fuite des contours. L’esprit du Japon devait fatalement évoluer vers ce graphisme prodigieux qui satisfait par sa réalisation propre, comme les volutes écrasées, effilées ou sinueuses de leurs beaux idéogrammes, les besoins sensuels de l’imagination, mais qui entraînent si vite l’oubli du monde extérieur et l’abstraction pure et la mort.
Au plein épanouissement de l’âme japonaise, du XVe au XVIIe siècle, l’intelligence du volume qui représente, dans le langage de la forme, l’équilibre philosophique entre les enseignements des sens et le travail de l’esprit, l’intelligence du volume chez Motonobou, chez Kôrin (1661-1716), dictait aux peintres leurs plus belles compositions. Même quand l’arabesque linéaire emplissait seule la page blanche, même quand la tache dégradée n’indiquait pas l’épaisseur et la matérialité des choses, même alors la ligne était chez eux si grasse et si souple, ses sinuosités et ses empâtements répondaient si bien au modelé mouvant des organismes extérieurs, qu’elle sculptait la forme sur le plan du papier. Pour saisir l’art japonais au sommet de sa puissance, il faut regarder vers Kôrin. Tous les maîtres du Nippon, de Sesshiu et Sesson à Hokusaï y vivent, en devenir ou en prolongement. Et c’est précisément à l’heure où le Japon se ferme pour descendre en lui-même encore et où l’enseignement des primitifs mûrit en quelques années dans l’atmosphère recueillie de l’unité morale et de la paix.
L’école de Kano, l’école de Tosa réunissaient leurs conquêtes pour donner son ossature définitive à la sensibilité des Japonais. Mitsouoki (1616-1691) épuisait tout ce que l’académisme de Tosa pouvait offrir à l’âme aristocratique de la nation de plus précieux et de plus rare. Tanyu (1601-1674) employait sa verve et sa vigueur à affranchir Kano des dernières servitudes chinoises. Itshio (1652-1724) luttait joyeusement contre les dieux bouddhiques, et, le premier, entrait chez les paysans. Kôrin pouvait boire à toutes les sources, briser les traditions figées pour retrouver la tradition vivante et nouer aux réalisations anciennes les pressentiments nouveaux.
Dessinateur, il couvrit ses albums de ces puissantes silhouettes dont chacune renferme, en un trait jeté d’un coup, sans relever la main, toute la signification spécifique de l’objet synthétisé, et par delà l’objet tous les échos qu’il éveille dans l’univers deviné. Laqueur, il parut réinventer un art qui passait cependant, depuis dix siècles, pour l’expression nationale réelle du génie japonais, il fit mûrir, en lui l’esprit du grand laqueur Koëtsou (1557-1637), créa le grand laqueur Ritsouo[14]. Son frère, Kenzan (1663-1743), le plus puissant, avec Ninsei, des céramistes du Japon, l’homme qui sut incorporer à la flamme des herbes humides et des fleurs fraîches, vint puiser en ses créations comme à une source naturelle… Décorateur, il inspira des générations d’ouvriers qui, cent ans après sa mort, venaient encore lui demander des motifs, des conseils techniques, des méthodes de stylisation. Quand il faisait couler, du bout de son pinceau, l’encre de Chine ou l’épais vernis noir, quand il polissait ses laques d’or opaque avec la poudre de charbon, c’était comme si toute l’âme ancienne et actuelle du Japon se fût suspendue en son âme pour guider sa main. Il avait le pouvoir de saisir dans la vie qui passe – quelques moineaux sur la neige, une théorie de tortues, un vol de canards sauvages, une touffe de roseaux, – l’imperceptible instant qui la rattache à la vie éternelle. Une tache, une ombre, et l’absolu le traversait. Il paraissait abandonner brusquement sa couleur et sa forme à peine ébauchées, comme averti par l’éclair prophétique de ne pas aller plus loin. Une feuille de son album prenait une grandeur de fresque.
Avant de transposer les reptiles, et les oiseaux, et les poissons, et les petits mammifères, et les herbes aquatiques dans la profonde gamme des verts, des noirs, des rouges et des ors de ses laques, il avait pénétré si chaleureusement le sens de leur animation qu’elle paraissait gonfler la belle matière miroitante. Le trot roulant des souris, l’allure flasque des crapauds, les vols silencieux dans le ciel, l’ondulation des algues au fil de l’eau passaient sous l’écorce glacée. Son cœur battait d’avoir compris la vie énorme qui se cache entre les herbes que nous foulons, au fond des sources obscures où se noie notre regard, et sous les larges feuilles étendues où l’ombre verte s’accumule. Or sur or, or sur rouge, or sur noir, rouge sur rouge, noir sur or, le laque incrusté de métaux semblait, avec les reptations, les ailes, les branches fleuries qui le traversent, le pollen de la poudre d’or qui pleut incessamment sur lui, un lingot d’or sombre où la vie tremble.
C’est de Kôrin que descendit sur l’avenir, en torrents, le flot toujours plus large de ces industries menues qui donna bientôt, à tout objet pratique sortant des mains d’un Japonais, le caractère d’une œuvre d’art. Kôrin, comme tout grand artiste du Japon, reste ouvrier, et tout ouvrier, au Japon, peut devenir un grand artiste, qu’il soit peintre ou laqueur, bronzier ou forgeron, céramiste ou sculpteur sur bois, charpentier, jardinier, ou, comme Hidari Zingoro, Kôrin, Kenzan, un peu tout cela à la fois. Une solidarité étroite et vaste réunit les unes aux autres toutes les branches de l’industrie décorative la plus touffue qui ait jamais été, et c’est aux plus grands peintres que les plus humbles des ciseleurs ou des graveurs demandent tous leurs motifs. On retrouve chez eux l’esprit des maîtres et la même passion et la même adresse et la même puissance à imposer à la matière les directions de cet esprit.
Les Egyptiens seuls avant eux eurent le pouvoir de donner aux minéraux terrestres, dans les plus petits objets, l’aspect de la vie organique. Leurs grès flammés ont l’air de tissus animaux, de viscères trempés dans le soufre des volcans. Leurs netsuke, les millions de bibelots familiers et de breloques malicieuses qu’ils récoltèrent, au XVIIe siècle, ainsi qu’une brusque moisson, sont de petites choses palpitantes dont les doigts caressent l’ivoire, la laque ou le métal comme de minuscules bêtes tièdes, blotties au creux des mains. Capables de jeter au moule les plus grandes statues de bronze qui soient au monde, des colosses assis dont le doigt levé et le sourire dominent au loin les maisons et les bois, ils ont aussi brodé le fer, ils l’ont découpé en dentelles. Ils ont trouvé des alliages inconnus qui veinent l’airain à la façon d’un marbre, ils ont mêlé et harmonisé les métaux comme un peintre amalgame et broie et fait jouer ensemble les couleurs. Le fer, les bronzes noirs ou verts, l’étain, l’or, l’argent, s’orchestrent selon des procédés d’estampes. La nacre et l’ivoire s’y associent avec autant d’intimité que le ciel et les nuages aux formes terrestres. Leurs vieilles armures où le cuivre et le fer martelés, la laque, l’acier ont des jointures nouées de crépons et de soie, ont l’air de grands scarabées noirs. Ils ont laissé leurs fenêtres ouvertes, et des papillons et des cigales, des étamines envolées des fleurs, des feuilles arrachées aux arbres, des élytres brisés sont venus tomber çà et là, au hasard des souffles de printemps, sur les éventails de papier, les potiches de terre, les vasques de bronze, les fourreaux de laque et les gardes de fer. Ils ont mêlé la vie fragile des graminées et des insectes à leur vie sociale et familiale et militaire. Ils ont ramassé des bestioles d’or jusque dans les flaques de sang.
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