‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 18 sur 45 · VI

VI

C’était l’époque où l’art quittait décidément les temples et les châteaux pour inonder la rue, comme après les grands siècles grecs. C’était l’époque où Matahei[15], peintre direct, somptueux et rare tournait le dos à l’enseignement dogmatique et ouvrait la voie à cette « école vulgaire » qui exprime aux yeux occidentaux, avec le plus de force évocatrice, l’âme moyenne du Japon. Le génie de Kôrin, seul et libre, la lutte de Goshin (1741-1811) contre un demi-retour de l’école chinoise favorisée par Okio (1732-1795), évocateur puissant des grands oiseaux sauvages, surtout l’apparition de l’estampe popularisée par les sévères harmonies de Moronobou (1638-1714), et de la gravure en couleurs qu’inventa Kiyonobou (1667-1729), protégeaient et secondaient ou appuyaient son action. Les netsukés, les poteries, les laques, les inrôs, les sourimonos se vendaient dans tous les bazars.

L’estampe envahit les intérieurs bourgeois et populaires. Les paysages de mer, de montagne et de bois, les robes des passantes, les oriflammes, les enseignes, les lanternes de papier peint, toute la féerie bruyante, mouvementée et papillotante du monde japonais permirent aux graveurs populaires de déployer, avec une profusion miraculeuse, la fantaisie et la puissance de leur génie de coloristes, de dramaturges et de conteurs. L’Europe a connu le Japon par cet art vulgarisé, par ce morcellement infini de la force centrale que Sesshiu, Motonobou, Kôrin, pour la gloire de l’homme, révélèrent à leur pays. Ce n’est pas tout à fait sa faute si, en déballant les boîtes à thé, les coffrets de laque et les meubles de bambou, elle ne vit guère tout d’abord que la surface un peu falote de l’âme japonaise dans cette mer montante de petits crépons coloriés où défilaient des épopées de paravent, apparitions horribles, paysages tourmentés, guerriers zébrés de sang, comédiens convulsés, femmes parées, fardées et pâles, artisans, pêcheurs, moissonneurs, enfants, tous peut-être un peu comiques, foules bariolées et gesticulantes, fêtes nocturnes sur les eaux. C’est peu à peu qu’elle apprit à saisir, dans cette confusion bizarre où ses sens surpris ne distinguaient à l’origine que des couleurs violentes et des gestes désarticulés, une puissance d’orchestration et une ardeur à caractériser les choses qui firent entrer dans l’esprit occidental un flot de sensations révélatrices. Comment aurions-nous assisté, sans Hieroshigé, à l’illumination, à l’assombrissement progressifs des ciels des îles japonaises, comment aurions-nous découvert la limpidité de leurs grandes aubes au-dessus des lignes d’horizon, les hauts troncs nus de leurs pins qui s’élancent du bord des routes, laissant apercevoir entre eux l’azur foncé de l’espace et de la mer, l’harmonie sombre de leurs neiges, la masse de leurs eaux presque noires où se suivent des voiles blanches, leurs rafales de pluie emportant les oiseaux, courbant les cimes des arbres, la poésie de leurs nuits bleues pleines de rameaux en fleurs, et leurs lacs éclairés par des feux d’artifice et les lanternes qui dansent au-dessus des ponts de bois et leurs barques surchargées où jouent des musiciens ? Comment aurions-nous assimilé, sans le pur Outamaro qui fréquentait les courtisanes et s’arrêtait au seuil des maisons pour voir les mères donner le sein à leurs petits, et sans le tranchant Toyokouni, commensal des comédiens, et sans Shiounsho qui répandait les couleurs sur l’estampe comme des rivières de fleurs, et sans Kiyonaga, amoureux contenu des longues formes féminines, épris des jambes, des poitrines, des épaules, des bras nus qu’on entrevoit parmi les harmonies discrètes des kimonos de soie et des intérieurs effacés, et sans Harounobou autour de qui les femmes, roseaux fleuris, enchantaient la terre, et sans l’infini Hokusaï, comment aurions-nous assimilé la valeur des lignes qui symbolisent, hors de toute perspective scientifique, par leur seule force expressive, la succession des plans dans l’espace illimité ? Comment n’aurions-nous pas oublié qu’ils ne connaissaient plus les modelés de Sesshiu, de Motonobou et de Kôrin quand, pour l’ivresse de nos yeux, leurs teintes plates secouaient devant nous les plis et les revers des robes et déployaient leurs sonorités orchestrales comme on découvre, d’une hauteur d’où les creux et les saillies s’effacent, les parterres d’un grand jardin ?

Ils ont brodé de fleurs vertes ou bleues, de fleurs de flamme, de feuilles rouges, de feuilles d’or, leurs robes où l’aube grandit, où le jour baisse, où tout le sang des veines est répandu, et toute la neige embrasée des montagnes, et les nuées de feu errant dans les crépuscules, et les champs voilés d’incarnat, de mauve et d’azur, et les fruits dont la peau duveteuse se trouble en mûrissant, et les pluies silencieuses des glycines sur l’eau dormante et le brouillard rose et blanc des arbres fruitiers en fleurs. Ils ont jeté sur elles, avec le vent, des vols d’oiseaux éperdus, ils ont tordu dans leurs replis des chimères convulsives, ils ont ouvert des paysages où les feuilles et l’eau murmurent dans la soie froissée, et déployé comme au travers des frondaisons d’automne, les multiples soleils des chrysanthèmes impériaux. Leurs noirs, ces noirs profonds, ces noirs absolus qu’ils y mêlent presque toujours, par les raies ou les pois des étoffes, par les coiffures étagées, par les arabesques grasses des puissants idéogrammes, leurs noirs sont l’accompagnement sourd sur qui les mélodies violentes hurlent le drame et s’apaisent et retentissent pour mourir… Quand les femmes défilent sur les estampes du Nippon, nous ne savons pas bien si c’est l’été ou l’automne ou l’hiver traversés qui font pleuvoir sur leurs kimonos de soie leurs fleurs, leurs feuilles mortes ou leurs flocons tourbillonnants, ou si c’est la marche même de ces créatures lointaines qui répand autour d’elles l’hiver ou l’automne ou l’été. Tout chante quand elles arrivent, même le meurtre. Le paysage leur répond, le paysage aux branches roses dont les pétales vont neiger, le paysage où les fleurs résistent aux gelées, le paysage des ciels limpides au-dessus des mers sereines, le paysage nocturne où des femmes, jardins errants, passent sur des fonds uniformément noirs.

La sève du Japon, en ces millions de feuilles envolées, pleuvait en gouttes de plus en plus serrées, mais s’éloignant de plus en plus de ses racines. Il était fermé depuis deux cents ans, sourd aux voix du dehors, et les voix du dedans se heurtaient à des parois infranchissables. Trop longtemps privée de l’échange, qui est la vie, impuissante à se renouveler, son âme se rétractait, s’énervait, se perdait peu à peu dans le détail et l’anecdote. Il faut l’avouer. L’art des XVIIIe et XIXe siècles, malgré son jaillissement profus et sa verve et sa vie, semble un peu grêle et tourmenté, fébrile, caricatural, près de celui des âges précédents. Le grand Hokusaï lui-même, le poète protée, l’homme aux cent noms qui remplit de sa pensée plus de cinq cents volumes, en couvrit vingt mille estampes, « le vieillard fou de dessin », le vagabond distrait qui couronna l’art populaire et dispersa l’esprit japonais aux quatre coins du ciel comme un grand vent dépouille les forêts d’automne, le grand Hokusaï lui-même est une expression de décadence. Il a la passion de l’humanité prochaine et misérable et avouée comme Rembrandt, ici, l’eut seul peut-être, et cette minutie puissante qu’on ne trouve que chez Dürer, et cet amour des paysages aériens où Claude Lorrain et Véronèse virent trembler l’or et l’argent, et cette verve cynique, ou terrible, ou gouailleuse, ou sinistre, ou déchirante avec qui Goya arrachait au monde des formes les symboles sommaires des tragédies de son cœur. Il a l’immensité du savoir et l’adresse de tous les ouvriers de sa nation. Elève de Shiounsho, épris de Sesshiu, de Tanyu, de Kôrin, il n’est pas une fibre de son innombrable esprit qui ne plonge en chacun d’eux pour se diviser et se répandre jusqu’aux extrémités des membres et des rameaux de tous les êtres et les plantes qu’il a rencontrés dans sa très longue vie, quand il rôdait dans les bois et le long des gaves, quand il humait le brouillard des cascades ou franchissait un pont bossu pour suivre la foule affairée et se disperser avec elle dans les rues, les jardins et les maisons. Il a dit le plus humble et le plus orgueilleux des mots tombés d’une bouche d’artiste : « A cent dix ans, tout ce qui sortira de mon pinceau, point ou ligne, sera vivant. » Il a suivi tous les travaux et raconté tous les jours. Il a fait ce que font les paysans, et les ouvriers, et les pêcheurs, et les soldats, et les forains, et les enfants. Il a raconté avec une tendresse goguenarde parfois et parfois tout à fait pure leurs jeux et leurs métiers et leurs passions. Il a aimé toutes les femmes, leurs mamelles dures et pointues et leurs beaux bras coulant d’un jet. Il n’a pas eu le temps de tout nous dire bien qu’à chaque instant il quittât des couvreurs sur un toit, des scieurs de long, des colporteurs avec qui il était en train de causer, pour suivre une abeille vers une haie en fleurs par-dessus laquelle il découvrait un jardinier à l’ouvrage. Il se couchait au soleil pour la sieste de midi, mais il comptait bien ne pas dormir. Il ne bougeait pas, il retenait son souffle. A la moindre vibration, il levait une paupière, il suivait le point bourdonnant jusqu’à ce qu’il se fût posé sur son bras nu. Il se laissait piquer pour étudier l’œil monstrueux, la trompe suçante, le corselet de métal, les minces membres élastiques qui se frottent sans arrêt. Quand il s’était mouillé les os pour bien regarder la pluie, il lui tardait que le vent le séchât pour voir s’envoler dans la tourmente les feuilles mortes, les lanternes de fête, les plumes arrachées aux ailes. S’il gravissait une montagne, c’était pour apercevoir brusquement, au sortir des brumes basses, une cime isolée dans un espace de cristal et pour découvrir en redescendant, à travers leurs déchirures, des toits de chaume, des rizières, une humanité fourmillante sous les chapeaux de paille ronds, des jonques dispersées sur l’opaque étendue. Quand il avait vu la lune pâle monter dans un ciel noir sur un monde vide de formes, il attendait impatiemment que le soleil rouge décolorât l’espace pour saisir l’apparition du monde par les îles d’or éclaboussées de taches sombres qui sèment les mers intérieures, et les maisons bleues ou rouges apparues entre les pins, et les voiles errantes et le volcan conique tantôt couronné de sang et tantôt d’argent ou d’opale et tantôt du violet, du rose ou du lilas qu’on ne voit qu’aux fleurs à peine ouvertes. L’oscillation huileuse de la mer, le surgissement des glaciers par-dessus les nuages, le faîte immobile ou tourmenté des bois, tout l’univers s’imprimait en lui selon des harmonies profondes, il paraissait écraser des joyaux bleus et verts et sanglants dans l’air chargé de vapeurs d’eau qui transmet la lumière aux choses… Il commanda à sa forme en héros, il fut à son gré et tour à tour ou simultanément lyrique et philosophe, et poète épique et poète satirique, vivant les cauchemars les plus affreux après les réalités les plus paisibles, ou en même temps qu’elles, et passant avec désinvolture de l’invention la plus malsaine à la plus noble vision… Et pourtant, par son art rapide, analytique et fiévreux et pressé – trop anecdotique souvent – il est une expression de décadence. On dirait qu’il pressent la fin du vieux Japon, qu’il veut en dresser une encyclopédie vivante, se hâter de le raconter tout entier en notes directes, immédiates, fulgurantes, comme pour en laisser – complexe, multiforme, désordonnée, immense, – l’image à l’avenir.

Après lui, Yosaï adresse encore un adieu discret, mélancolique et pur aux femmes en kimonos passant sur des fonds de branches fleuries, – et c’est la fin. La révolution qui précipite le Japon sur les pas de l’Occident éteint brutalement sa vie artistique. C’est comme un champ de blé couché par le vent des canons. Et pourtant le Japon n’a rien livré, rien abandonné de son âme. Il a imposé au monde son droit à la vie. Maintenant, il doit retrouver dans les réserves de son silence toute sa passion de comprendre et toute sa puissance à exprimer. L’âme d’un peuple ne peut mourir entièrement, alors que ce peuple est vivant. Quelques-uns de ses artistes, déjà, semblent se ressaisir, retrouver l’esprit de leur race élargie et renouvelée par la pensée de l’Occident. Un jour, certainement, un grand art naîtra de cette rencontre. Mais ces tentatives sont prématurées. Le Japon a maintenant un but plus prochain et plus positif à atteindre. Qu’il acquière donc, après la force militaire, la force économique. Dans l’ascension de ses énergies agissantes, il surprendra le grondement de l’esprit créateur qui rejaillira un jour. Après, il sera riche. Puis pauvre. Et le cycle recommencera.

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