‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 19 sur 45 · I

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Tous les peuples ont le besoin, à un moment de leur histoire, de prendre avec le monde sensible ce contact prolongé et fécond d’où sort la représentation verbale, musicale ou plastique de l’esprit. Mais chacun d’eux parle sa langue, tel a composé des poèmes ou orchestré des symphonies qui reste incapable de s’élever à des généralisations plastiques d’un accent original. En dehors des Français, des Italiens, des Espagnols, des Flamands, des Hollandais, parfois des Allemands, – j’hésite à dire des Anglais, – les sociétés de l’Europe médiévale ou moderne n’ont délaissé l’art industriel populaire que pour tenter des imitations plus ou moins dissimulées des grandes écoles étrangères. Or, toutes les races, même les plus primitives, possèdent la faculté d’orner des pots, de tailler des figurines dans le bois, de tourner des meubles, de tisser des étoffes ou de ciseler le métal. C’est dire que tout peuple d’Europe qui n’a pas su utiliser, dans l’entraînement général de la culture occidentale, les balbutiements de ces arts rudimentaires à se faire une langue à lui, vivante, et l’exprimant dans ses plus hauts désirs, doit chercher à les réaliser autrement que par l’image, dont il ne sait pas se servir parce qu’il ne l’aime pas. D’ailleurs la civilisation, en s’universalisant, pervertit les besoins de l’âme populaire dont les manifestations s’abâtardissent peu à peu. Pour trouver un art primitif qui garde sa sève et puisse donner des émotions neuves et fortes aux sensibilités qui ont conservé ou reconquis leur ingénuité première, il faut aller à ceux qui restent des primitifs.

C’est entre les tropiques ou près des régions boréales que les hommes, jusqu’au cœur du monde moderne, ont conservé à peu près intact l’esprit des plus lointains ancêtres. Là seulement ils n’ont pas dépassé le stade du fétichisme naturiste et du groupement par tribus. C’est qu’ici il fait trop chaud, et là trop froid. Ici les saisons sont trop tranchées et trop pesantes, là trop torpides, partout d’un rythme trop lent. Chez l’intertropical, l’effort rudimentaire pour la nourriture et l’abri est à peu près inutile, l’effort pour s’élever plus haut trop pénible, et chez l’hyperboréen l’effort ne peut s’employer qu’à s’assurer une existence végétative et précaire au sein d’une nature trop ingrate pour qu’il puisse songer à la modifier à son profit. Enfin, chez l’un comme chez l’autre, les grandes migrations humaines n’ont pas passé pour renouveler la race, lui porter le vent du dehors, parce qu’elles se sont arrêtées devant les glaces, les déserts, les forêts trop épaisses ou les océans trop étendus.

L’homme noir est peut-être celui de tous les non-évolués qui a manifesté le moins d’aptitude à s’élever au-dessus des instincts humains élémentaires aboutissant à la formation du langage, des premières cristallisations sociales et des industries qui leur sont indispensables. Même transplanté par grandes masses, et depuis des siècles, en des régions parvenues sinon au plus haut, du moins au plus original degré de civilisation moderne, comme l’Amérique du Nord, il reste ce qu’il était, un enfant impulsif, ingénument bon et cruel, dont tous les actes sortent de l’immédiate sensation. C’était pourtant la seule des grandes races primitives habitant en grand nombre un continent massif, et ne manquant ni de bras ni de têtes pour modifier son milieu, trouver des rapports nouveaux et créer des idées nouvelles. Mais ce continent est divisé en vingt tronçons par les sables, les montagnes, les brousses, les forêts vierges, infesté de fauves, fiévreux, torride, coupé en deux par l’équateur. Son extrême nord qui borde la Méditerranée et où peuvent vivre les blancs a seul participé depuis les débuts de l’histoire aux grands mouvements des hommes vers l’avenir.

Pourtant, si l’on remonte à ces temps-là, on découvre une Afrique probablement identique à ce qu’elle est à l’heure actuelle, et parvenue par conséquent au même niveau que les tribus barbares qui peuplaient l’Europe du Nord et de l’Ouest, peut-être à un niveau supérieur. La guerre et le commerce créaient des relations constantes entre la vieille Egypte et le Soudan, et l’Afrique centrale participa au développement de la civilisation nilotique. Dès cette époque, en Nigritie, on travaillait le fer, alors que le vieux monde connaissait à peine le travail du bronze, et les bijoux africains que fabriquent encore aujourd’hui les Somalis de l’Afrique orientale, les Pahouins, les Achantis, les Haoussas de l’Afrique occidentale, étaient apportés par les caravanes des confins de la haute Egypte sur les marchés de Thèbes et de Memphis. Ils sont lourds, de matière épaisse et compacte sous les incrustations de pierres bleues et rouges qui tachent de lueurs opaques leur cercle d’or mat ou de sombre argent. Les figures géométriques, chères à tous les primitifs, qu’ils peignent leurs pots, ornent leurs cases, tissent leurs vêtements ou se couvrent de zébrures la peau du visage et du corps, l’entament dans tous les sens, courtes, grasses, denses, serrées. Comme la mathématique, science des formes inertes, a précédé la biologie, science des formes animées, l’ornement géométrique précède l’ornement vivant, et tels peuples enfants incapables d’interpréter la vie, sont parvenus dans l’art ornemental au plus haut point de puissance. L’esprit humain, toujours, va du simple au complexe, mais l’intelligence le ramène aux sources primitives où s’abreuvait l’instinct, quand le grand artiste apparaît pour réunir sous la même arabesque les formes vivantes les plus différenciées ou quand la science moderne tente d’exprimer toutes ses conquêtes en symboles mathématiques. C’est toujours l’émouvant accord du sentiment le plus obscur et de la plus haute raison.

Il ne faut pas en général chercher dans l’art des nègres autre chose que ce sentiment encore irraisonné et n’obéissant qu’aux besoins les plus élémentaires de rythme et de symétrie. L’instinct qui pousse les peuples jeunes à imposer aux formes vivantes qui sortent de leurs doigts une vague apparence architecturale, une symétrie gauche et fruste, obéit sans aucun doute à un désir impérieux de synthèse, mais cette synthèse est de celles qui précèdent l’expérience et non de celles qui la suivent. La sculpture sur bois des nègres est encore très éloignée de la grande sculpture égyptienne, par exemple, dont l’apparition coïncide avec un édifice social et religieux puissamment architecturé. Peut-être n’en est-elle d’ailleurs que la première ébauche, presque aussi lointaine que l’apparition de l’homme en Afrique, et montant soudain, pour de longs siècles, dans la grande vallée fertile où le noir et le blanc fusionnent, à la plus lente, la plus haute, la plus consciente stylisation, puis, alors que l’art nilotique s’abîme dans les sables, se prolongeant, immobile, jusqu’à nous. Mais il ne faut pas rechercher des abstractions métaphysiques là où il n’y a que des sensations aussi courtes que violentes, une tentative de satisfaire aux besoins les plus immédiats d’un fétichisme rudimentaire. Et c’est peut-être même à cause de son effroyable candeur, plans rugueux, membres courts, têtes bestiales, mamelles pendantes, qu’il est expressif à ce point. Ces sculptures de bois peint, bois noir où des bleus purs, des verts crus, des rouges bruns prennent une violence si naïve qu’elle en devient terrifiante, ont une bonhomie dans la férocité et une innocence dans le meurtre qui commandent une sorte de respect. La nature brute y circule, un suc brûlant, un sang noir. Bien que l’homme en ait peur, il ne peut s’empêcher de reconnaître et d’aimer ses impulsions concrétisées dans les crocodiles rampants et les gorilles ramassés dont l’ébauche, indiquée à grands éclats de bois, orne quelquefois les portes et les poutres de sa case ou les parois de ses tam-tams.

Comment découvrir dans la confusion et le remous des tribus et des industries africaines des courants plus forts que les autres et qui eussent pu, sans la colonisation du continent par les peuples européens, entraîner peut-être lentement les noirs vers la conquête d’un monde intérieur plus éclairé ? Les Haoussas, les Achantis surtout se livrent à toutes les industries premières, le tissage, la céramique, la ferronnerie, l’orfèvrerie, la broderie, la joaillerie, la sculpture sur bois et sur ivoire, et ceux des nègres du Soudan ou de l’Afrique occidentale qui se laissent aller au courant de la propagande musulmane pressentent, au contact de l’étincelle spiritualiste de l’Islam, l’existence d’une vie supérieure et dépassent souvent l’ouvrier berbère dans le travail de luxe du métal et du cuir. Mais il faut remonter plus haut dans le passé de la terre obscure, la terre massive engraissée de sang, pour retrouver les traces d’un besoin d’ordre esthétique encore très confus, mais très affirmé, que les immigrations noires et les invasions blanches détruisirent chez quelques-uns des peuples africains. Chez les indigènes de Guinée, du Niger, du Gabon, de la Côte-d’Ivoire, on trouve des idoles, des masques de danse ou de guerre, des objets familiers, des armes dont les prototypes remontent sans doute à une époque très ancienne – et peut-être immémoriale – et qui souvent témoignent d’un souci de stylisation non seulement très accentué mais puissamment original. La synthèse plastique, ici, confine à la géométrie. L’ensemble de l’œuvre est soumis à une sorte de rythme schématique qui se permet les déformations les plus hardies mais laisse toujours subsister les quelques sommets expressifs de l’objet qu’elle interprète. Le royaume du Bénin, qui fut l’un des premiers à recevoir les navigateurs portugais et où s’est développée, sans doute vers la fin du Moyen Age, la plus grande école d’Afrique, a eu des bronziers admirables, qu’un sentiment puissant de la vie embryonnaire rend très proches parents des sculpteurs archaïques chinois, des Khmers, des Javanais. Ils tordaient des serpents noirs ensemble, pour supporter des escabeaux de cuivre sur le grouillement écailleux et rugueux de leurs nœuds entrelacés. Leurs pots, qui prenaient souvent l’aspect très pur d’une tête humaine, s’ornaient de sculptures trapues, rudes, très brèves, où s’accusaient sous des formes parfois ironiques les silhouettes familières du chien, du lion, du coq, de l’éléphant, du crocodile. Au reste, à cette époque, au XVIe, au XVIIe siècle, l’Afrique paraissait sortir de son long cauchemar. Les Bushmens, contemporains des nègres du Bénin, et qui peuplaient le sud du continent, loin de l’équateur, des déserts, des forêts du centre, là où le climat est plus sain, l’élevage possible, le fauve moins redoutable, le gibier abondant, eussent pu, s’ils avaient duré, imprimer à l’esprit des races nègres une décisive impulsion. Ils vivaient plus souvent de rapines que de chasses, mais leur vie nomade et aventureuse, en multipliant leurs rapports avec les tribus et le sol africains, aiguisait leurs sens et subtilisait leur esprit. Ils ont laissé sur les parois des grottes où ils cachaient les troupeaux volés, des fresques d’ocre rouge où vivent la chasse et la guerre, des danses, des bêtes qui fuient ou défilent. La forme est approximative, mais la tache plate est vivante, et les silhouettes qui ressemblent à des ombres sur un mur marchent d’un même mouvement, bœufs pourchassés, antilopes montant une pente, grands oiseaux gris qui traversent le ciel.

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