‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 27 sur 45 · III

III

L’Arabe, il est vrai, n’interdit jamais tout à fait à l’artiste la représentation de la vie animée qui tressaille parfois furtivement aux murs des palais et des mosquées de l’Espagne et du Maroc. Il obéissait seulement à la répugnance instinctive pour tout ce qui est forme vivante, des peuples monothéistes modelés par le désert. La religion ne comprime l’instinct qu’aux époques de déchéance. Aux époques de force, l’instinct l’entraîne où il lui plaît d’aller. L’art musulman avait, en Egypte ou en Syrie, la nudité, la tristesse et la grandeur du désert. Au fond des antres frais du Moghreb et de l’Espagne où les khalifes venaient écouter les philosophes et respirer l’odeur des citronniers après la moisson militaire, il paraissait fait de blocs d’or broyés dans des caillots de sang. Aux Indes, il laissait envahir les mosquées par la marée matérielle du monde. Sur les plateaux de l’Iran, il était comme un champ de fleurs.

La Perse ne ressemblait pas plus aux plaines de sable de la Méditerranée orientale, qu’aux vallées andalouse ou marocaine que l’ombre dure et la flamme se disputent éternellement. Dans les hautes régions de l’Ouest qui bordent le désert central, au-dessus des poussières, à trois mille mètres plus près des étoiles que la surface de la mer, l’air a la transparence et la limpidité des glaces. Le vent y moire des prairies blanches, des prairies roses, des nappes de pavots, des champs de céréales qui parcourent, du printemps à l’automne, toutes les nuances incertaines allant du vert tendre au jaune d’or. Les ciels où volent des pigeons, les nuages, ont de ces tons naissants qu’on voit aux fleurs des arbres. Les villes y sont noyées de roses[24].

Quand on approche d’elles, leurs dômes ovoïdes, leurs dômes renflés, leurs assemblées de dômes tournoyants, leurs longs minarets droits qui fusent des taillis de cyprès et de platanes, apparaissent comme des souvenirs déjà noyés d’incertitude. Bleus de turquoise, roses éteints, verts pâles, jaunes effacés, le mirage a pris l’apparence d’une aquarelle aérienne peinte avec la vapeur d’eau sur le fuyant horizon par l’imagination des artistes qui suivent, de caravansérails en oasis, le sentier des caravanes. De près ce sont des murs qui croulent, des coupoles lézardées, des minarets dont les entrelacs blancs et noirs s’écaillent. Ce sont des ruines. Mais ce sont des ruines fraîches. L’émail qui les revêt, le vieil émail chaldéen que la Perse ancienne avait fait connaître à la Chine et que la Chine rapportait à l’Iran par les hordes tartares, l’émail a gardé, par-dessus l’enduit silicaté qui recouvre la brique, tout son éclat glacé. Des violets, des bleus, des bruns, des blancs d’ivoire, des lilas, des jaunes, des verts y brillent purs ou s’y combinent en buissons de roses, en fleurs d’anémones ou d’iris par-dessus les inscriptions blanches et les arabesques d’or.

La chair pulpeuse, l’épiderme nacré des fleurs gonflent les guirlandes vivantes qui se marient là où l’arabesque abstraite des Arabes affirmait ses combinaisons. Sous la haute ogive des portes encadrées d’une croûte d’émaux où les turquoises, les améthystes, les lapis font ramper les phosphorescences de leurs lueurs atténuées, sous la couronne intérieure des dômes mollement arrondis qui ne connaissent pas l’élan mystique du désert, les ornements alvéolaires ruissellent de stalactites. Parfois, l’intérieur des coupoles miroite de plaques de verres et de prismes associés.

L’époque ancienne où l’on tendait sur les murailles les tapis persans qui ressemblent à des labours sombres pétris de fleurs écrasées, était oubliée depuis longtemps et la brique émaillée miroitait à leur place quand le grand Abbas, à la fin du XVIe siècle, fit élever d’un coup la féerie monumentale d’Ispahan. L’école persane de peinture qui naquit à ce moment-là n’eut qu’à écouter les conseils des décorateurs précieux des mosquées émaillées pour atteindre par Djahangir, par Mani, par Behzadé surtout, la plus haute expression vivante qu’ait connue l’art musulman. Toute l’industrie du potier, la plus ancienne et la plus durable partout, lui apportait aussi sa contribution nécessaire. Le pot persan, c’est déjà de la peinture cristallisée dans le feu. Son décor, qui n’est pas très riche en images, est sans doute le plus riche en stylisation toujours neuve des sommets de la sensation. Du monde sensible, il n’y reste que ce qu’il a de plus profond dans la couleur, de plus immatériel dans l’objet et de plus fuyant dans la forme. Ni le ciel, ni la mer, ni les fleurs n’y figurent, mais des nappes de fleurs y pénètrent par leurs plus fraîches corolles, de grandes étendues de ciel par leurs moutonnements les plus nacrés, l’immensité des mers par leurs surfaces miroitantes. En taches, en traînées, en gouttes, en grappes, en moires, leurs éléments les plus somptueux et les plus insaisissables y évoquent les fleurs et les ciels et les mers selon les harmonies errantes dont ils peuplent le souvenir. La rare peinture persane arrête dans les formes mêmes cette fugitive splendeur. Elle fleurit soudain pour se flétrir vite et mourir en deux siècles parce qu’elle avait répandu trop de parfum et d’éclat. Ce fut comme un songe enchanté où se confondirent pour une heure l’ardente sensualité de l’Inde, le maniérisme des Persans, la science lente des Chinois, la grande rêverie féerique des Arabes.

Océan profond qui, des déserts d’Arabie aux îles heureuses du Japon et du Moghreb aux Indes, roule avec des saphirs et des perles toute la luxure ingénue, toutes les ivresses candides, toutes les puérilités, tous les sourires, toutes les imaginations éperdues et touchantes des humanités primitives brusquement transportées au delà des portes vermeilles du paradis de l’art !… C’était un Eden où des tigres foulaient des prairies pleines de fleurs, où des hommes et des femmes en robes de soie verte, rouge ou bleue, des hommes et des femmes à nez fins, à petites bouches, à très longs yeux noirs, à longues figures ovales, s’étaient assis en cercle sur de beaux tapis brodés. Sur les fonds tout en or montaient des arbres en fleurs. Jamais assez de fleurs, des fleurs dans les gazons d’un de ces verts à peu près noirs qui font sentir la proximité des eaux vives, des fleurs entre toutes les feuilles, des fleurs sur les tapis, partout des fleurs, d’énormes fleurs qu’on retrouvait, à peine perceptibles, sur les petites tasses de corail et de porcelaine où l’on déguste avec des cuillers d’or, des confitures de fleurs. Dans les paysages rouges, verts et or, dans leurs symphonies naturelles de velours précieux et profond, passaient de fins chevaux noirs au galop, portant un cavalier de race, le faucon au poing, l’aigrette brillante au turban, de nerveux chevaux noirs dont le col se recourbe. Des oiseaux diaprés volaient dans les arbres, et c’étaient des gennis qui parlaient aux hommes, beaucoup mieux que ces oiseaux d’or aux yeux de topaze qui chantaient en battant des ailes autour du trône de l’autocrate byzantin. Des palais magiques ouvraient leurs portes de lumière, portiques de dentelles, murs d’émail, murs damasquinés brodés de gemmes, plafonds de cristal, tapis silencieux qui mènent à des trônes d’or où des paons d’or étalent des queues d’émeraude, jardins avec des bassins de porphyre et des jets d’eau où le soleil allume des opales, terrasses blanches étagées, coupoles roses, azurées, laiteuses qui semblent de la neige dans l’aurore, même au centre de la nuit. Le soir venu, sur les eaux bleues, on écoutait des musiciens en respirant l’odeur des fruits qui luisent au cœur noir des arbres. Les effrits descendaient au milieu des hommes avec des corbeilles de rubis et des corbeilles de topazes, et la lune qui se levait était comme une perle tombée du collier d’étoiles qui fait le tour de l’étendue… Traits subtils, tons éclatants éteints par l’harmonie, pureté tremblante des ténèbres, lumière immobile du jour, toutes les mille et une nuits rêvées par les vieux conteurs qui, du soir au matin, parlaient intarissablement aux voyageurs hilares assis en cercle sous la tente…

Races étranges, toutes en contrastes, plus surprenants et plus accusés à mesure qu’elles s’enfoncent au désert, qu’elles habitent loin des villes et que leur soleil est plus lourd. Elles portent des robes de soie verte et rouge sous les burnous de laine blanche et harnachent d’or leurs chevaux. Les armes qu’elles forgent sont encroûtées de gemmes et elles conservent l’eau pure dans le cuivre damasquiné. Elles ne connaissent, hors le silence et la contemplation mélancolique, que le rire frénétique et les clameurs. Elles oublient, pour d’incroyables et brusques ripailles, leur sobriété naturelle.

Elles méprisent la mort, elles méprisent la vie. L’extase succède chez elles à des crises de sensualité sans mesure. Leur paradis abstrait est peuplé de femmes. Leur effroyable fanatisme n’a d’égale que leur effroyable inertie et la fuite du temps n’est rien, et elles laissent crouler leurs temples avec autant d’indifférence qu’elles mirent d’ardeur à les bâtir.

Les climats excessifs, les grands contrastes naturels, la vie nomade ont fait cette ignorance – ou ce dédain – des beaux équilibres de l’âme. L’oasis est trop fraîche après les sables, l’eau si douce aux lèvres brûlées, les villes offrent aux errants tant de voluptés et d’or ! Le riche aura cent femmes et le pauvre n’en aura pas, et le vide sera impossible à combler entre les absolus métaphysiques et la pire bestialité.

Or, les races d’Occident comblent ce vide en explorant les chemins qu’il faut suivre pour monter de la vie sensuelle et par la vie sensuelle au seuil de la vie héroïque. Les races d’Occident et quelques-unes parmi les races d’Orient qui appartiennent aux mêmes groupes ethniques que les peuples européens. Sans doute est-ce pour cela que les Persans, dont l’esprit était moins spacieux peut-être, mais certainement plus curieux que l’esprit des Sémites, ne faillirent jamais à leur rôle historique qui est de perpétuer dans l’avenir un peu des civilisations immémoriales de la contrée des fleuves. C’est pour cela qu’il n’y eut pas dans l’art des Persans, entre la Perse sassanide et la Perse musulmane, de solution de continuité, et que les tapis et les vases continuèrent à sortir de leurs ateliers. C’est pour cela qu’ils se relevèrent des invasions tartares et survécurent trois siècles à la grandeur arabe. C’est aussi pour cela que les adorateurs des idoles, à Byzance, triompheront un jour devant l’histoire morale du monde comme ils triomphèrent, il y a dix siècles, dans leur lutte contre ceux qui n’en voulaient pas. Une religion résolument spiritualiste doit se passer d’images, sans doute, au risque de déchoir, au risque de mourir, mais ce qu’il importe de savoir, c’est s’il vaut mieux, pour nous, cultiver l’esprit pur ou les images. On défend mal les Empereurs iconoclastes quand on les montre encourageant l’art partout où il se séparait du culte. L’art est un, il grandit dans une poussée de foi vivante sans se soucier des étiquettes dont on l’affuble et du rôle qu’on veut lui fixer, et si la religion meurt par la liberté, l’art ne vit qu’en introduisant dans le monde, chaque fois qu’il se manifeste, un peu plus de liberté. Défendre à l’art de s’alimenter à une source quelconque, c’est tarir toutes ses sources à la fois.

Si l’idolâtrie n’a pas sauvé Byzance, c’est que Byzance n’était pas un commencement, mais une fin, un fruit pourri de l’arbre grec. Mais c’est l’idolâtrie qui fit l’Egypte et la Grèce et l’Inde, qui déchaîna la révolution ogivale, la Renaissance italienne et flamande et qui plus tard, au seuil de notre temps, suscita le sensualisme, le transformisme, l’admirable enquête vivante de tout le dernier siècle européen. Toutes les civilisations durables sont nées de l’idolâtrie, obligées qu’elles ont été, pour réaliser leurs images intérieures, de demander à la nature extérieure de leur livrer le trésor inépuisable de ses renseignements. On ne peut exiger de l’humanité qu’elle habite toujours au désert, alors que les peuples du désert eux-mêmes, recherchent les oasis.

Il ne faut pas croire que chez les peuples idolâtres, les esprits supérieurs se soient libérés de l’idolâtrie, ils se sont libérés par elle. Ce sont eux qui, par elle, par les rapports vivants qu’elle leur révélait, ont introduit dans le monde la raison, non pas fin des choses, mais instrument incomparable d’analyse et de libération individuelle. Seuls, les peuples spiritualistes n’ont jamais pu se détacher des idoles métaphysiques que le néant du désert imposait à leurs méditations, parce qu’ils n’ont pas pu les saisir et les confronter avec la vie. Loin d’arrêter le rêve, d’ailleurs, l’image, en même temps qu’elle lui offre un point d’appui qui le maintient tout entier dans la réalité humaine, l’élargit, parce que les relations qu’elle révèle font soupçonner d’autres relations, désirer d’autres images, et sans cesse tirer de la réalisation toujours morte l’hypothèse toujours vivante. L’idolâtrie mène à l’expérience, et par elle à l’action. Quand nous avons perdu l’équilibre, c’est à elle que nous allons demander de nous enseigner à nouveau la forme et la vie. La science est l’aspect actuel de l’éternelle idolâtrie. L’idolâtrie sauve le monde quand il ne reste plus rien qu’un peu d’invisible poussière des grands rêves sans contrepoids qu’ont vécus les peuples prophètes façonnés par le désert.

q

Page 1