I
L’esprit sémitique, au déclin du vieux monde, tenta de conquérir l’Europe par les apôtres du Christ, comme il allait s’emparer de l’Asie occidentale et de l’Afrique par les cavaliers de l’Islam. Mais la religion de Mahomet restait près de ses sources, le désert, le ciel nu, la vie immobile. Elle pouvait facilement garder sa forme originelle et spiritualiser jusqu’à son expression plastique. L’Europe offrait à l’idée juive un cadre moins bien fait pour elle. Le contact des terres cultivées, des bois, des eaux courantes, des nuages, de la forme mobile et vivante, devait imposer à la religion de saint Paul une forme sensuelle et concrète qui la détourna peu à peu de son sens primitif pour replacer dans la voie de leur destinée naturelle les peuples de l’Occident.
L’empreinte, il est vrai, était prise. Malgré le dualisme décevant qu’il fit entrer en elles avec la force de pénétration de sa foi désintéressée, l’apostolat juif peupla la solitude intérieure des masses oubliées par les civilisations disparues. Son impitoyable aspiration vers la justice y fortifia l’instinct social. Et c’est grâce à lui que l’esprit grec et l’esprit sémitique effectuèrent lentement dans le creuset occidental un accord pressenti par Eschyle et désiré par Jésus.
S’il était resté tel que le voulait saint Paul et que le définissaient les Pères de l’Eglise, le christianisme eût dû renier les interprétations plastiques des idées qu’il apportait. Mais comme il voulait vivre, il obéit à la loi qui nous force à donner à nos émotions la forme de nos visions. A Rome, alors qu’il tâtonnait dans l’ombre, essayant d’arracher sa doctrine à l’amas confus des vieux mythes, des figures gravées ou peintes apparaissaient dès le premier siècle aux murs des Catacombes. Elles annonçaient sans doute de nouveaux dieux, mais leur forme restait païenne, grecque même le plus souvent, car c’est l’esclave oriental qui propageait la religion de Galilée à Rome. Devenu gauche entre les mains des pauvres gens, l’art qui bâtit au-dessus du pavé des thermes et des amphithéâtres et couvre les villas de fresques et les jardins de statues, hésite au fond des ténèbres. L’âme populaire ne se taira que le jour où le christianisme officiel sortira de terre pour s’emparer des basiliques romaines et les décorer d’emblèmes pompeux. Il lui faudra dix siècles de recueillement pour trouver son expression réelle et imposer aux hautes classes la revanche de la vie profonde et de l’espoir libéré.
L’organisation de la théocratie nouvelle, les invasions répétées des barbares, la faim, la torpeur, la misère affreuse du monde entre la chute de l’Empire et le temps des Croisades, ne permirent à aucun des peuples de l’Europe occidentale de prendre racine sur son sol. En revanche, bien que chaque marée humaine emportât les villes nouvelles construites sur les ruines neuves, les tribus descendues du Nord subissaient peu à peu la domination de l’unité morale dont l’appareil des civilisations antiques offrait à l’idée chrétienne le cadre imposant. Par-dessus le malheur des peuples, une alliance instinctive rapproche les chefs militaires ralliés à la lettre du christianisme organisé, du haut clergé dont l’esprit, à se frotter contre eux, devient de plus en plus rude. Quand Grégoire le Grand, quelques années après Justinien, ordonne de détruire ce qui reste des vieilles bibliothèques et des temples des anciens dieux, il consacre l’accord de Rome et des barbares. L’âme antique est bien morte. Les monarchies orientales recueillent ses derniers échos, les couvents remuent sa poussière. Les communautés religieuses étaient restées jusqu’aux Croisades les seuls îlots clairs dans l’Europe obscure. Un luxe d’élite cloîtrée, une civilisation de serre représentaient soixante siècles d’efforts, de sensibilité, de réalisations vivantes. Thèbes, Memphis, Babylone, Athènes, Rome, Alexandrie tenaient entre les quatre murs d’un monastère, en de vieux manuscrits feuilletés par des hommes durs qui opposaient le contrepoids indispensable de la Règle aux impulsions épouvantables d’un monde retombé à l’état primitif. Mais c’est autour de ces murs, dans les vallées écartées, hors des grandes routes du massacre, que se groupait çà et là le peuple des campagnes pour y façonner l’avenir. Le nord des Gaules, aux temps mérovingiens, dans le chaos des mœurs, des races, des langues qui s’agitait sur les villes incendiées et les moissons détruites, n’eut pas d’autres centres d’action. Dans le Midi, au contraire, la tradition vivait encore profondément. Les aqueducs, les arènes, les thermes, les temples étaient debout au milieu des campagnes que les bois d’oliviers argentent. Les amphithéâtres ouvraient encore dans la lumière leur courbe pure. Les sarcophages sculptés bordaient toujours les voies ombragées de platanes que l’hiver blanchit en les dépouillant de leurs feuilles et qui restent blancs sous la poussière de l’été. Sur la terre brûlée de la France méridionale qui s’inscrit sur le ciel par les lignes sûres qu’on retrouve au bord des golfes grecs, l’art gallo-romain unissait naturellement au positivisme de Rome l’élégance hellénique et la verdeur gauloise. A peine s’il déclinait quand passèrent les Arabes que ce sol ardent adopta. Rien ne put arrêter sa fièvre. L’Asie nomade mêla son sang à la Gaule gréco-latine dans la violence du soleil. Ce fut un monde étrange, cruel et pervers, mais de vie intense, égalitaire, irrépressible, et plus libre et plus profond quand la dissociation de l’Empire de Charlemagne l’eut séparé du Nord qui commençait à se débattre entre les Francs et les Normands.
Quand l’orgie amoureuse et sanglante demande à la haute culture l’excitant de sa tension nerveuse, quand la sensualité morbide et l’intelligence exaspérée jaillissent du même terrain, l’éclair de leur choc allume des foyers brûlants dont la flamme monte d’un jet, alimentée de tous les vents qui soufflent, des poussières qu’ils apportent, des débris de bois vert et de bois mort qu’ils y poussent confusément. Un art hybride et convulsif sort de terre, un peu débile, mais si étincelant d’ardeur qu’il trace d’un élan un sillon ineffaçable. La traînée de feu passa sur la Provence, ceignit Toulouse, remonta vers le Plateau Central. On relevait les colonnes antiques autour des bas-reliefs nerveux et gauches qui s’inscrivaient péniblement dans la courbe rigide des portails. Byzance et l’Islam déposaient leur ferment et leur étincelle au cœur du bloc romain, et les Croisades portaient en désordre aux pierres qui s’animaient le tribut des souvenirs grecs, du monde syriaque, l’écho plus éloigné de la Perse et de l’Inde. Quand, vers le XIe siècle, les Clunisiens mirent la main sur elles pour y mêler l’apport des Normands et des Scandinaves dont les bijoux épais portaient la trace des plus vieilles traditions asiatiques, le grand style roman se cristallisa soudain pour devenir, entre les mains des moines, l’expression architecturale la plus pure du christianisme organisé.
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