‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 3 sur 45 · I

I

A l’heure où les peuples de la Méditerranée orientale ouvraient l’histoire, l’Inde aussi commençait à vivre d’une vie morale supérieure. Mais la rumeur des hymnes védiques, plus anciens de mille ou deux mille ans, peut-être, que les épopées de la Grèce, monte seule de la confusion du passé. Pas un seul poème de pierre, sauf quelques monuments mégalithiques dont on ne connaît pas l’ancienneté, n’est là pour dévoiler le mystère de l’âme indienne avant le seuil du Moyen Age occidental dont elle paraît d’abord plus voisine que des civilisations antiques.

C’est que les tribus de l’Iran, quand elles avaient quitté les hauts plateaux pour descendre le long des fleuves, vers l’horizon des grandes plaines, ne rencontraient pas partout le même sol, les mêmes arbres, les mêmes eaux, les mêmes ciels. Les unes s’étaient trouvées aux prises avec l’unité du désert, source des absolus métaphysiques. D’autres peuplaient des contrées d’étendue moyenne, de végétation clairsemée, de formes nettes qui les entraînaient vers l’observation objective et la volonté de faire fleurir dans l’esprit les forces équilibrées qui font l’univers harmonieux. Les Iraniens qui avaient suivi la vallée du Gange durent se laisser aller d’abord à l’ivresse des sens. Gardant encore en eux le silence et la fraîcheur des cimes, ils s’enfonçaient sans transition dans un monde écrasant d’ardeur et de fécondité.

Jamais, en aucun point du globe, l’homme ne s’était trouvé en présence d’une nature aussi généreuse et aussi féroce à la fois. La mort et la vie s’y imposent avec une telle violence qu’il était forcé de les subir comme elles se présentaient. Pour échapper aux saisons mortes, pour trouver les saisons vivantes, il lui suffisait de monter vers le nord ou de descendre vers le sud. La végétation nourricière, les racines, les fruits, les graines sortaient d’un sol qui ne s’épuise pas. Il tendait la main, et il ramassait de la vie. Dès qu’il entrait dans les bois pour recueillir l’eau des grands fleuves ou chercher les matériaux de sa maison, la mort surgissait irrésistible, entraînée par le flot avec le crocodile, tapie dans les taillis avec le tigre, grouillant avec le cobra sous les herbes, effondrant le rempart des arbres sous la marche de l’éléphant. A peine s’il distinguait, dans l’enchevêtrement nocturne des troncs, des rameaux, des feuilles, le mouvement de la vie animale des mouvements de la pourriture et de la floraison des herbes. Né des fermentations obscures où la vie et la mort fusionnent, le torrent de la sève universelle éclatait en fruits sains, en fleurs vénéneuses, sur le corps confus de la terre.

Les visages indistincts de sourire et de cruauté que la nature offrait à l’homme, faisaient tomber les armes de son esprit et de ses mains. La possibilité d’atteindre un idéal moral au travers des bois formidables et des tentations multipliées, lui paraissait aussi inaccessible que le front de l’Himalaya qui soulevait les plus hauts glaciers de la terre dans la lumière bleue du Nord. Acceptant la vie et la mort avec la même indifférence, il n’avait plus qu’à ouvrir sa sensualité à la pénétration de l’univers et à laisser monter peu à peu de ses instincts à son âme ce panthéisme grandiose et trouble qui est toute la science, toute la religion, toute la philosophie de l’Indien. Pourtant, lorsque Alexandre arriva sur les bords de l’Indus, une grande révolution sociale bouleversait la péninsule. Le Bouddha Cakia-mouni, un siècle auparavant, avait senti l’ivresse panthéiste inonder sa vie intérieure et l’amour l’envahir avec la puissance des fleuves. Il aimait les hommes, il aimait les bêtes, il aimait les arbres, il aimait les pierres, tout ce qui respirait, tout ce qui palpitait, tout ce qui remuait, tout ce qui avait seulement une forme sensible, des constellations du ciel à l’herbe où se posaient ses pieds. Puisque le monde est un seul corps, il faut bien qu’une tendresse irrésistible pousse les uns vers les autres tous les éléments dispersés, toutes les formes différentes qui errent au travers de lui. La faim, le meurtre, la souffrance, tout est amour. Cakia-mouni livrait tendrement sa chair nue à l’aigle qui poursuivait une colombe.

Quels que soient le fatalisme et le sensualisme d’un peuple, il entend toujours, au moins une fois au cours de son histoire, celui qui vient verser sur ses blessures le baume d’amour. On ne pouvait vaincre le tigre, sans doute, la cime de l’Himalaya ne pouvait être atteinte, et les fleuves sacrés qui descendaient de lui ne pouvaient pas cesser de rouler dans leurs eaux la fièvre et la vie. Pourtant, l’appareil social brahmanique, l’implacable régime des castes qui reflétait du haut en bas la rigueur implacable des énergies universelles fut broyé par la révolte de l’amour. Un demi-siècle après l’incursion d’Alexandre, l’empereur Açoka était forcé de suivre l’entraînement général et d’élever quatre-vingt-quatre mille temples en commémoration d’un homme qui n’avait jamais parlé des dieux.

Que dura le bouddhisme aux Indes ? Sept ou huit siècles peut-être, une heure dans la vie de ces multitudes dont l’évolution historique dans le passé et l’avenir paraît aussi infinie et confuse que leur pullulation dans l’étendue. L’Inde, insensiblement, revint aux dieux védiques, le brahmane, appuyé sur le prince, reconstruisit la pyramide sociale et balaya de la terre des hommes l’espoir du paradis. Le bouddhisme se réfugia dans l’âme de quelques cénobites, et, par delà les frontières de l’Inde, alla conquérir l’Asie. Ainsi le christianisme, né de l’idéal sémitique, devait vaincre tout l’Occident, sauf les Hébreux. Une révolution ne conquiert pas l’instinct fondamental du milieu qui l’a provoquée.

C’est du fond même de la nature indienne que le mysticisme matérialiste était remonté lentement pour étouffer tous les désirs d’humanité suscités par le bouddhisme. Les temples dont les foules néophytes avaient semé le sol de l’Inde les ramenaient, pierre par pierre, à subir de nouveau la ritualisation des croyances primitives qui ne cessaient pas de constituer la source de leurs émotions. Le monument bouddhique proprement dit a presque disparu de l’Inde. Les Topes, les grands reliquaires de brique sont peut-être les seuls édifices qui ne soient pas consacrés à un dieu ayant figure matérielle. Encore l’histoire du Bouddha, toute sa vie se déroulant parmi les animaux et les forêts est-elle sculptée sur la porte. Les Chaïtyas, les basiliques qu’on bâtissait autour du premier siècle, ont déjà des chapiteaux faits de figures animales. Quand Cakia-mouni lui-même paraît dans le sanctuaire, c’est que son enseignement est oublié et que l’instinctif sensualisme a vaincu les besoins moraux.

Qu’importait aux foules de l’Inde ? Il leur fallait des formes à aimer. Les brahmanes n’eurent aucune peine à vaincre. Eurent-ils même conscience de leur victoire et la multitude misérable sentit-elle la défaite peser sur son espoir ? Y eut-il victoire, y eut-il défaite ? La défaite n’est-elle pas l’abdication de la nature véritable que nous ont constituée notre milieu géographique et l’immense atavisme secret qui nous attache au fond même de notre histoire ? La victoire n’est-elle pas le triomphe au dedans de nous de cette nature impérissable par qui peut seulement se manifester la conception de la vie qui nous est propre ? Un seul temple bouddhique fut-il détruit ? Un seul fidèle persécuté ? Peut-être non. Aux Indes, l’esprit religieux domine le dogme. Une marée monte après une marée et dépose sur le rivage des algues, des coquillages, des cadavres nouveaux, de nouvelles vies palpitantes. Tout se mêle et se confond, le brahmane officie dans les temples bouddhiques, vénère la statue de Cakia-mouni aussi bien que celles de Shiva, de Brahma, de Vishnou. Tel temple souterrain commencé aux tout premiers temps du Bouddhisme, on le creuse encore quand les Tartares, après les Persans et les Arabes, ont imposé l’Islam à la moitié des Indiens.

q

Page 1