‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 30 sur 45 · III

III

Alors le sol natal que ne connaissaient plus les peuples depuis qu’une rafale humaine en arrachait, à chaque génération, les racines qu’ils y plongeaient, le sol natal monta au cœur des races. En même temps, le mouvement profond qui jetait sur l’Orient riche l’Occident mystique et misérable, faisait refluer sur l’Occident la vie des contrées merveilleuses, d’autres croyances, d’autres légendes, d’autres mœurs, et la sensation puissante et confuse que le monde matériel et le monde de l’âme s’élargissent en changeant d’apparences et que l’univers ne tient pas dans les limites d’une religion révélée.

La terre frémit d’orgueil. Presque à la même heure apparaissent la République de Florence, les Universités de Salerne, de Bologne, de Paris. Au sein même de l’Eglise naissent des esprits plus religieux qu’elle qui soumettent le dogme à un examen courageux. Abailard, chrétien, nie le péché originel, conteste la divinité de Jésus, relève la dignité des sens et tente d’établir, de l’Antiquité au Moyen Age, par l’étude impartiale de la philosophie ancienne et de la doctrine des Pères, l’unité de l’esprit humain. Quatre ans après sa mort, son disciple Arnaldo de Brescia proclame la République à Rome. Une telle vie anime les cœurs que le catholicisme, entraîné par elle, discute, interprète, critique, et que la lettre morte recule devant le vivant esprit. Pour la première et la dernière fois dans son histoire, il suit ce mouvement profond qui révèle de temps à autre, à un peuple privilégié, les conquêtes de son silence. Il ne s’aperçoit pas qu’à l’heure où il regarde en lui pour y voir monter le flot, les plus fortes villes de la France du Nord, Le Mans d’abord et Cambrai, puis Noyon, Laon, Sens, Amiens, Soissons, Reims, Beauvais, quelquefois soutenues par la monarchie qui sent en elles un appui contre les seigneurs, s’érigent en communes libres par le refus de l’impôt, les proscriptions, l’insurrection à main armée. Il y eut des cadavres d’évêques traînés par les rues.

Il importe peu que le mouvement communal ait eu un prétexte étroitement intéressé. Contre l’esprit du christianisme des Conciles dont l’obéissance constituait le principe fondamental, l’esprit de la France qui devait, par la Renaissance et l’Encyclopédie, aller à la Révolution, l’esprit de la France s’y révélait pour la première fois avec une jeunesse et une force qu’il ne retrouva jamais. Deux cents ans, il valut aux villes de l’Ile-de-France, de la Picardie, de la Champagne, une civilisation touffue, confuse d’apparences, mais d’un rythme intérieur puissant, qui contraignit la féodalité à se réfugier dans les campagnes pour y provoquer la Jacquerie deux ou trois siècles plus tard et à se ruer, sous prétexte d’exterminer l’hérésie, sur les cités méridionales dont elle écrasa la culture et le libre esprit grandissant. Ce fut la rançon terrible de la liberté du Nord. Les foyers d’énergie étaient encore trop dispersés sur notre sol, l’antagonisme trop tranché entre les provinces, pour que l’esprit du peuple pût se sentir solidaire partout et renverser dans un effort coordonné les puissances politiques dont il avait encore besoin pour le couvrir contre l’ennemi du dehors.

De vie ardente, parce qu’elle avait été très longtemps contenue, parce que tout être y tenait l’emploi qui répondait à ce qu’il savait faire, association en profondeur de fortes corporations où les tempéraments individuels n’obéissaient à d’autres règles qu’à cette harmonie spontanée qu’ont les bois, faits de cent mille arbres plongeant au même sol, arrosés des mêmes pluies, fécondés par les mêmes vents, la Commune française entra dans l’histoire avec une puissance qui lui donne ce caractère de nécessité qu’ont pris maintenant à nos yeux « le miracle grec » et « le miracle juif ». L’art formidable et un qui l’exprima naquit, mourut avec elle, et sur place. Il fut l’âme française livrée à elle-même pour la première et la dernière fois. Les peuples qu’il pénétra de son action vivante purent l’accueillir pour l’adapter à leurs besoins, ils ne pouvaient toucher à son principe intérieur sans ruiner du même coup sa signification nationale et sociale. Entre les Vosges, la Manche et la Loire, il fut réellement la vie, l’ordre, la vérité. Il fut la grange et la ferme, et la maison des villes qui dentelait le ciel de découpures et de pointes, l’étroite maison de terre et de bois bordant les ponts bossus et les ruelles tourmentées. Il fut le mur épais mordant le roc, le mur haut et net comme une conscience, le refuge altier qui dominait la mer, l’égoïste abbaye où s’écoulaient de lentes vies, rythmées par l’heure des offices. Il fut la petite église des campagnes autour de qui s’assemblaient quelques chaumes, au pied de la courtine du château, sous le donjon qui défendit, pendant dix générations d’hommes, le contact prolongé et fécond de ceux qui vivaient à son ombre avec ceux qu’il recelait. Il fut la grande cathédrale. Il fut la force, il fut le rêve et le besoin, le ventre, et le cœur, et l’armure. Partout une harmonie spontanée qui sortit du désir populaire pour s’éteindre peu à peu en même temps que lui. Les tours crénelées affirmaient sans doute, face à la Commune productrice, le principe en apparence antagoniste du droit de conquête. Elles affirmaient avec elle le même principe vivant. Elles étaient bâties par le maître maçon qui dirigeait les travaux de la cathédrale. Et la cathédrale naquit avec les communes, grandit et se couvrit pendant leur âge mûr de statues et de verrières, languit et s’arrêta de croître quand elles déclinèrent et moururent. Noyon, Soissons, Laon, Reims, Amiens, Sens, Beauvais. Là où naît la grande Commune, la grande cathédrale apparaît, d’autant plus vaste et plus hardie que la Commune est mieux armée et mieux assise, l’esprit communal plus vivant.

Les villes françaises, pendant deux siècles de paix relative, avaient défoncé leurs murs. Leurs maisons débordaient le long des rivières, des chemins, les forêts voisines se défrichaient. Les organes nouveaux qui poussaient peu à peu du corps social reconstitué pour bâtir les habitations, paver les rues, y tendre les chaînes, apporter de la campagne les légumes et le bois, abattre les bêtes, les tondre, tanner le cuir, forger le fer, voyaient leurs intérêts communs accroître leur solidité. La concentration des forces sociales projetait sur leur route cette merveilleuse espérance qui naît spontanément en lui quand tous les éléments d’un organisme s’accordent dans la volonté d’un but pratique et prochain à atteindre. Les corps de métiers, tous ensemble, sentaient germer de leur instinct un désir de plus en plus impérieux qui réclamait, pour se satisfaire, la création d’un organe central résumant l’effort dont l’ensemble de la Commune exprimait la puissance et la nécessité. L’église des Clercs était trop étroite et trop sombre, la foule qui montait avec une rumeur de mer réclamait son église à elle, elle se sentait la vaillance et le savoir qu’il fallait pour la construire à sa taille, elle voulait que cette fonction supérieure passât tout entière, avec la vie matérielle et morale, des mains du moine cloîtré dans celles du peuple vivant. Ce ne serait plus la voûte écrasée sous laquelle les pauvres gens qui vivaient à l’ombre des monastères viendraient craintivement, à l’heure des offices, entendre la voix de l’Eglise dans l’obscurité. Ce serait la maison commune, le grenier d’abondance, la bourse du travail et le théâtre populaire, ce serait la maison sonore et lumineuse que le flot des hommes pourrait envahir à toute heure, le grand vaisseau capable de contenir toute la ville, l’arche pleine de tumulte les jours de marché, de danses les jours de fête, de tocsin les jours de révolte, de chants les jours de culte, de la voix du peuple tous les jours[25].

Quelques-uns de ces grands temples, sans doute, sortent du pavé au milieu du silence des foules, à Paris, à Bourges, à Chartres où l’esprit communal n’a pas vaincu. Mais Bourges est ville royale, ses métiers qu’enrichit la Cour échappent, sous l’épée du roi, au bras féodal. Au pied de son énorme masse irrégulière, sa cathédrale déploie sans inquiétude ni remords ses portiques de fêtes. A Paris, ville royale aussi, Notre-Dame se couvre de statues et magnifie la lumière du jour par les roses de ses transepts à l’heure où ses bourgeois et ses marchands tentent l’effort libérateur. A Chartres, que la vision de la façade pure et de la flèche vous domine ou que la sensation d’un mystère poignant vous étreigne quand vous parcourez la nef, vous savez bien que vous vous trouvez en présence d’une obscure tragédie du cœur. Sa prodigieuse harmonie a quelque chose de désenchanté où se devine le tourment d’une conscience prisonnière. Comment l’austérité romaine a-t-elle pu accepter qu’à son ombre rayonnât la gloire sensuelle du peuple de statues qui garde l’énigme de la nef ? La volonté théocratique s’y heurta au désir populaire sans que ni l’un ni l’autre s’en aperçût, et du conflit ignoré jaillit une flamme invisible, la beauté sourde, mystique, déchirante d’une grande idée qui contient le secret d’un monde et ne peut se formuler.

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