‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 31 sur 45 · IV

IV

Partout ailleurs, la multitude est maîtresse du chantier. L’honnête maître d’œuvre à qui s’adressent la Commune et l’Evêque ne sait à peu près rien, que son métier. Derrière lui la tradition romano-byzantine, confuse, et qu’il possède mal, devant lui un problème à résoudre : bâtir un édifice assez vaste pour contenir les habitants d’une cité. Il connaît bien sa matière, la pierre de France friable, aqueuse, facile à travailler. Il a son compas, son niveau d’eau, son fil à plomb, son équerre. Autour de lui de bons ouvriers de même esprit, croyants et que n’effleure aucune inquiétude sociale, aucun doute religieux. Il possède ce bon sens clair, cette logique libre et droite qui fit plus tard sortir du même sol Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine, Rameau, Diderot, Voltaire. Une fonction nouvelle apparaît, si complexe qu’elle absorbe la vie du siècle. Pour que l’organe neuf s’y adapte tout à fait, il suffit que le maître d’œuvre consente, comme le dernier des compagnons, à être un homme de son temps.

Quels que soient la force du mouvement ascensionnel et le lyrisme des églises françaises, leur intelligence parfaite est trop intérieurement formulée pour qu’elle frappe d’abord. La forme entière en est déterminée par la croisée d’ogive qui se cache orgueilleusement dans les hautes ombres de la nef. Elle ne nous a pas révélé le passage subtil qui conduisit un maçon français ou normand à isoler, dans l’église romane, les saillies de la voûte d’arêtes et à soulever ses bords latéraux par la fenêtre angulaire que les Croisés avaient vue en Orient. Mais elle a vaincu le plein cintre, le poids vertical qui écrasait le vaisseau. Tout va rayonner de l’ogive, la retombée de ses nervures diagonales sur les colonnes élancées qui séparent les trois nefs, la voûte entière inscrite dans leurs intervalles, l’arc-boutant qui transmet obliquement au sol l’effort qu’elle exerce sur lui… Partout ailleurs des verrières immenses par où pénètre le jour… C’est la logique du squelette où toutes les pressions sont équilibrées et transmises et l’image de l’absolu transporté dans l’ordonnance périssable des éléments dispersés de la vie. Entre l’arc-boutant et la voûte, l’édifice est comme une carcasse de cétacé géant suspendue dans l’espace par des crampons de fer pour que la lumière du ciel puisse la traverser dans tous les sens. Il paraît flotter dans les airs[26].

L’architecture gothique n’a pas voulu l’obscurité. Elle est morte, au contraire, de son amour pour la lumière. Sens, Beauvais, Laon, Soissons, Amiens, Bourges malgré ses cinq nefs, sont lumineuses comme des halles de verre et de fer. Il y a pourtant, là comme ailleurs, l’armature nécessaire qui contribuait à l’assombrissement, les châssis de pierre de la rose, les plombs qui tiennent les vitraux, les grilles qui les protègent, la crasse des siècles, la vieille poussière entassée… Quand la cathédrale est obscure, c’est que le maître d’œuvre a mal calculé son effort, qu’il a voulu lui faire rendre plus qu’elle ne pouvait donner, y entasser des foules, comme à Paris où les quatre nefs latérales sont écrasées de galeries. Le vitrail n’était pas là pour enténébrer la nef, mais pour glorifier la lumière dont il répandait aussi dans les pièces des châteaux et des maisons bourgeoises les rayons incandescents où scintillent des joyaux pulvérisés. Le souvenir des tapis suspendus dans les mosquées emplissait ceux qui revenaient d’Orient de visions transfigurées par l’enthousiasme et le regret. Ils jetaient au flanc du mur une peinture translucide, une fresque traversée de flammes, enluminée par le ciel. Le vitrail offrait aux jours pâles du Nord sa matrice enflammée pour que leur caresse fût plus chaude à la pierre qui montait de toute part. Ses azurs, ses bleus sombres, ses jaunes de safran et d’or, ses orangés, ses rouges vineux ou pourpres, ses verts foncés traînaient au travers de la nef le sang du Christ et le saphir céleste, la rousseur des vignes en automne, l’émeraude des mers lointaines et des prés d’alentour. Il ne s’assombrissait vraiment, au fond des chapelles absidiales où la tache des cierges faisait trembler la nuit, que pour accumuler autour du sanctuaire l’imprécision angoissante et la volupté du mystère. Dès que le ciel se découvre, le grand vaisseau tressaille d’allégresse, le chant royal de la lumière s’y répand en nappes d’or. Quand, par un de ces jours gris d’Ile-de-France on entre à Notre-Dame pour y attendre le soleil, on reconnaît sa venue à l’inondation blonde qui envahit la nef d’un flot, la fait aérienne et dorée, atteint peu à peu et éblouit jusqu’aux nervures qui suspendaient sous leurs palmes rigides l’ombre des bois. A la tombée du soir, alors qu’il fait à peu près nuit dans le vaisseau dont on aperçoit vaguement les voûtes planer, très haut comme les ailes d’un grand oiseau nocturne, il n’y a plus de lumineux que les verrières. Le jour qui meurt dehors éclabousse les piliers noirs et le pavé disparu d’une averse de feu plus pressée et plus ardente à mesure que l’obscurité s’accroît. Les roses accumulent les derniers reflets du soleil englouti pour illuminer les ténèbres.

Tout ce qui donne à la cathédrale sa signification, tout ce qui détermine son aspect, l’irrésistible ascension de ses lignes, le balancement des courbes qui l’élèvent au-dessus des villes, tout est amené par le désir de la lumière, et le désir de la lumière s’est accru chez ses architectes en même temps que le maniement de ses courbes et de ses lignes leur devenait plus familier. Jamais édifice moins menteur n’accusa sa fonction avec une telle innocence. Partout les os y affleuraient la chair, chacun reconnaissait son rôle, il n’était pas un enfoncement, il n’était pas une saillie qui ne justifiât sa présence. La charpente extérieure immuable, les immenses arceaux parallèles qui s’élancent de partout pour suspendre la nef centrale ou rayonner au chevet la lancent, la bercent dans l’espace, pareils aux membres articulés d’un gigantesque animal. Chacun de ses organes, du plus fier au plus obscur, participe à sa puissance, l’humble ornement, la fleur qui frôle un plan trop nu, le bas-relief léger qui fait remuer un profil, les clochetons qui chargent les pinacles pour augmenter la force des piles où portent les arcs-boutants, les niches à statues creusant les contreforts partout où la poussée est nulle, les gargouilles rejetant loin les eaux de pluie qui trouent et rongent, les longues colonnes évidées sur le corps même des piliers pour donner aux supports des voûtes cet élan nerveux et soutenu qui s’épanouit à leur sommet avec l’aisance d’une gerbe.

Nulle part l’ornement sculpté n’entra ainsi dans l’édifice. Chez les Indiens, la statue fait corps avec lui parce qu’elle sort en même temps que lui d’une conception panthéistique de la vie qui entraîne pêle-mêle les constructeurs et les statuaires dans son propre mouvement. Ici, non seulement l’unité de conception, de traditions et de croyances emporte d’un même élan tous ceux qui travaillent, mais il n’est pas une statue, pas une colonne ouvragée, pas une branche, un fruit sur la muraille qui ne soit là pour donner à l’ensemble plus d’équilibre et de solidité. L’ornement anime, fait remuer, emporte dans l’espace tout ce qui sert à immobiliser la cathédrale et à la rattacher au sol.

Nue au début, à Sens, à Saint-Denis, au premier étage de Paris, à Soissons, nue comme une race abordant la vie, la cathédrale se couvrit en un siècle des formes que cette race avait trouvées sur son chemin. Les porches, les tympans, les linteaux, les galeries à colonnettes, les hautes tours, orgues sonores élevant d’un vol leurs futaies de pierres serrées, tout ce sol d’abord dépouillé germa en bas-reliefs tremblants, en rinceaux regorgeant de sève, en mille statues puissantes où la vie d’un peuple frémissait. Dans le brouillard ou le soleil, le monde des images peintes fait participer les façades, de la base sévère à l’emportement des tours, au mouvement des rues noires où les campagnes voisines pénètrent sans arrêt avec les colporteurs, les marchands, leurs chevaux, leurs moutons, les bateliers et les maraîchers qui apportent à la ville les légumes et le bois. Les jours de prière, on demande aux symboles de pierre qui environnent Chartres d’une foule d’êtres purs et doux, le sens humain de l’émotion mystique. Les jours de pluie on se réfugie sous les porches de Notre-Dame, les trois porches inscrits dans la muraille nue, sobres, simples, assis comme elle, pour y commenter les histoires que les imagiers, depuis un siècle, y racontent à l’abri. Les jours de fête et de beau temps, on regarde fleurir la façade d’Amiens, comme si les moissonneurs et les vendangeurs de ses portes la couvraient de pampres et de gerbes, des galeries brodées aux flammes de la grande rose. Les jours de foire, on reconnaît les bœufs penchés sur la campagne du haut des tours de Laon. Les jours de sacre ou de pompe royale, quand les cortèges défilent entre les maisons étroites où pendent des tapisseries, on s’engouffre pêle-mêle avec leurs harmonies et leurs tumultes dans les cinq porches de Bourges ruisselant de sculptures peintes, on les prolonge jusqu’au sommet de Reims d’où croule incessamment le torrent des couleurs et des formes de la nature.

Mais au-dedans, pas une image. La nef perdrait de sa sonorité, de sa grandeur, de sa lumière. La voûte, le principe générateur, est nue, et seul le chapiteau des colonnes fleurit. Les longs troncs fuselés, les longues nervures retombant pour sertir les verrières, les lignes absolues qui convergent et se répondent, le rayonnement pur des roses, tout a la force abstraite et la nudité de l’esprit. Et partout, c’est la fonction qui détermine la forme. Le château fort est une église retournée, nu au-dehors pour la résistance, couvert de fresques, de tapis, meublé de bois sculpté, de fer forgé au-dedans pour la joie de l’œil et le repos, et la seule cathédrale ogivale française dont l’intérieur soit plein de peintures et d’images, dont l’extérieur soit dépouillé et qui forme une masse hostile, est construite à Albi dans un esprit de défiance et de combat, forteresse montant d’un bloc pour entourer d’une armure l’asile de l’esprit. Dans le midi, le mur garde la majesté romaine, et par instants même l’accroît. Là surtout où l’esprit roman et l’esprit ogival fusionnent, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à Aigues-Mortes, à Albi, à Agde, au château des Papes d’Avignon, un art sublime apparaîtra. Si altier, si nu, si sobre et mesuré dans l’alternance rythmique du mur massif qui monte droit et du retrait inscrit dans son épaisseur même pour y ouvrir, sous la fière ogive du faîte, les fenêtres superposées, qu’auprès de lui – église ou forteresse –, le temple roman semble écrasé ou lourd ou grêle et la cathédrale française trop ouvragée au dehors.

On a, dans l’architecture ogivale comme dans l’architecture romane, isolé plusieurs écoles. Et en effet, il est aussi facile de distinguer au premier abord, dans le monument ogival, la sobriété et la mesure de l’Ile-de-France et du Valois, la gaieté, l’animation, la truculence, la verve de la Picardie et de la Champagne, la force carrée et rugueuse de la Bretagne, la profusion et la complexité de la Normandie que, dans la construction romane, la patience ouvrière des Poitevins, la puissance ramassée des Auvergnats, l’élégance tendue des Provençaux, la vigueur et la finesse des Périgourdins. Aussi facile de reconnaître le confluent des deux grands styles dans l’éloquence fastueuse des Bourguignons. Mais chez les uns comme chez les autres et malgré la tendance générale qui, dans le Sud, fait dominer l’élément spirituel, abstrait, structural, didactique, et dans le Nord l’élément nuancé, vivant, anecdotique, pittoresque, en un mot la sculpture ici et l’architecture là, une interpénétration constante des styles locaux, des époques, des influences du dehors, transforme la terre entière de France en une forêt de pierre ordonnée et ouvragée telle que l’Inde seule, peut-être, en vit sourdre une comparable de son sol miraculeux. Et d’ailleurs l’art indien, comme l’art khmer ou javanais, l’art byzantin comme l’arabe, l’art grec comme l’art romain, par filiation directe ou indirecte, par raisonnement ou intuition, par rencontre de sentiment ou de hasard, semblent accourir ici de tous les points de la terre pour se résumer et s’ordonner un siècle dans la sensibilité toujours en éveil et l’intelligence aisée qui caractérisent la France. Une variété merveilleuse de sensation et d’expression entre sans effort, d’un bout du territoire à l’autre, dans l’unité spirituelle de volonté et de foi. Que le temple, chez les romans, soit ou non travaillé comme un ivoire, la tour carrée, polygonale ou ronde, presque pleine ou toute aérée de fenêtres juxtaposées, le clocher droit comme un cri ou incurvé comme une plainte, l’abside polyédrique ou circulaire, les pleins cintres multipliés sur la surface remuante ou à peine indiqués au faîte des murs droits, farouches comme des remparts, partout la majesté et la force de la doctrine pénètrent les surfaces expressives de la vie et ses rythmes savoureux. Que, sur les façades ogivales, les grands plans silencieux s’ouvrent à peu près nus entre les contreforts dépouillés, qu’au contraire ces contreforts soient cannelés en tuyaux d’orgues comme pour accentuer l’élan vertical vers le ciel, et ces façades recouvertes d’une arborescence de dentelles, que les porches s’inscrivent dans les murs ou se hérissent de frontons, de clochetons, de pinacles, que les roses rayonnent ou flambent, que les tours dont le nombre et la disposition varient sans cesse soient évidées par de hautes fenêtres ou fasciculées en colonnettes comme des gerbes d’épis ou passent par des transitions insensibles du carré au polygone et du polygone au cône, partout l’inondation débordante des formes animées et des visages innombrables de la vie laisse cependant apparaître la logique de la fonction et le rationalisme de l’esprit. Même, et là le miracle est plus surprenant peut-être, quand trois siècles et quatre ou cinq styles mêlent le roman et le gothique dans un même monument, le monde des sentiments et des sensations enchevêtrés qu’il présente entre d’un bloc, et pour jamais, dans l’ordre immuable de l’esprit.

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