‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 43 sur 45 · II

II

La vie, contrairement à ce qui se passa au déclin des civilisations antiques, réapparut dans le Nord du pays. Le Midi n’était pas aussi fortement labouré par les invasions successives. Les barons normands, dans l’Italie méridionale, avaient eu à se défendre contre un climat trop différent du leur, contre une race plus énervée que celle de l’Italie continentale par un effort plus ancien. En outre, ils demandaient la protection du pape pour contenir les provinces conquises. L’organisation féodale s’employa toute à briser leur action. Dans le Nord, au contraire, les villes profitaient de la lutte entre le pape et l’empereur pour conquérir l’autonomie et la fortifier par un système d’alliances alternatives avec l’une des deux puissances qui se disputaient l’Italie. Guelfes et Gibelins, Blancs et Noirs, Pise, Florence, Lucques, Sienne, Parme, Modène, Bergame, Mantoue, Milan, Pavie, Crémone, prenaient tantôt une étiquette et tantôt une autre pour vivre en guerroyant sous la croix de l’Eglise ou sous le drapeau de l’Empire. Il fallait bien qu’elles choisissent entre la mort, alors que la passion de vivre montait à flots, et une vie qui dut puiser tous les aliments de sa force dans une vigilance active, une curiosité sans lassitude, un effort physique et moral continu. De là l’énergie des Républiques italiennes d’où l’esprit moderne, qu’on le veuille ou non, est sorti.

Si, au milieu de toutes ces villes rivales prêtes à foncer l’une sur l’autre au lendemain de réconciliations ardentes, Florence prit le plus violent essor, – au point d’absorber la Toscane en deux siècles, de jouer un rôle puissant dans la vie de l’Europe et de s’inscrire en traits d’acier dans notre souvenir, – c’est qu’elle était au croisement des routes qui réunissent Rome à l’Allemagne et l’une à l’autre les deux mers qui bordent la péninsule. Toute la vie commerciale, militaire, morale de l’Italie du Moyen Age la traversait. La grâce, la vigueur du pays qui l’environne allaient faire de ses sens embrasés de fièvre et tendus, le moule naturel où la vie vint se modeler en images accusées et nettes. Il faut se souvenir que la Toscane, quand elle s’appelait l’Etrurie, avait déjà joué dans l’histoire un rôle analogue à celui-là. Beaucoup des peintures étrusques ont l’élégance bizarre qui caractérisera, deux mille années plus tard, l’art des Toscans. L’Italie reçut de la France le gothique à l’aube de la vie municipale de ses cités du Nord. Elle ne le comprit pas. La forêt de la cathédrale n’était pas faite pour son ciel. Les immenses nefs éteignaient dans leur pénombre silencieuse la fièvre de son esprit. La France est un pays de plaines et de rivières, qui réunissent. L’Italie est un pays de montagnes, qui divisent. Du Nord au Sud, ses villes de bronze se menacent, au sommet de hautes collines séparées par des ravins à pic. L’Italie du Moyen Age ne pouvait avoir d’architecture religieuse, parce que l’architecture religieuse, à ce moment-là, emprunta sa grandeur aux désirs sociaux qui la créèrent et que, par la nature d’un sol trop fragmenté et d’un ciel trop clément pour faire sentir à l’homme la nécessité d’aider l’homme, l’Italie avait plus besoin de passion et d’intelligence, armes de l’individu, que d’instinct et de foi, armes de l’espèce. Il faut le dire. En dehors des églises romanes de la plus ancienne époque, leur fierté, leur force guerrière, leur façade patinée d’or, les cathédrales italiennes sont laides. Sans doute elles empruntent aux âpres et nerveuses villes qui montent en tumulte à l’assaut de leur campanile, droit comme un mât dans l’ouragan, un charme singulier, prenant, pervers et dont on ne peut s’arracher qu’en dominant d’un effort, ses sensations superficielles. Mais elles sont, dès l’apparition du gothique, surchargées de décors, maniérées, grandiloquentes. C’était déjà l’erreur des Romains sortant de leur architecture utilitaire pour élever des temples aux politiciens parvenus. Les Italiens ne virent pas que l’ornement est là pour définir, en les faisant plus élancés ou plus légers, plus lourds ou plus larges, en les accentuant directement dans le sens de leur fonction, les organes indispensables du corps architectural. L’ornement, hors de ce rôle, est un instrument de laideur. Il masque l’ossature de l’édifice dont les saillies caractéristiques peuvent seules le justifier. Pas d’architecture monumentale sans cohésion sociale. Ici les os percent la peau, là les vêtements flottent. Toute la renaissance architecturale italienne, toute l’architecture de l’Europe depuis cette époque-là s’est enlisée dans la méconnaissance de ce principe primordial. Et l’art ornemental méconnu des Français du XIIIe siècle a vengé l’architecture gothique en envahissant une école qui n’eut pas et n’a pas encore d’autre raison d’être que de combattre son magnifique enseignement.

Dans les palais municipaux, créés pour des besoins précis, définissant la personnalité violente et libre de la cité, dans les palais privés définissant la personnalité tranchée, dévorante, entière, du seigneur qui les habite, seigneur apportant dans les villes, où l’Italie se concentre, le monde féodal expulsé des campagnes, l’architecte italien se retrouve, comme se retrouvait l’architecte romain dès qu’il fallait ouvrir des routes, bâtir des cirques, des thermes, des aqueducs. Il rentre chez lui, et l’affirme. Du coup il devient fort, sobre, précis, définitif. On dirait que la grande dalle sur qui vont les promeneurs et que leur sang rougit les jours d’émeute, se redresse droit vers le ciel, perpendiculaire à la rue. Les palais farouches se suivent, presque pleins, comme des blocs, sans un autre ornement que les poings d’airain sortant des murailles pour y attacher les chevaux. A leur jaillissement du sol, leur élan est un peu oblique, il se cambre en arrière, comme une échine d’archer. Plus haut, il devient vertical. Au sommet, il s’incline en avant, comme des épaules carrées d’où les bras cuirassés vont lâcher le plomb et le fer. Ainsi la façade entière est concave, impossible à escalader. Et deux murs hermétiques, de chaque côté de la rue, se défient et se menacent, sinistre mélodie de pierre inscrite dans la certitude de sa fonction positive comme un théorème de géométrie dans la fonction logique du cerveau. Ces cubes crénelés que domine une tour carrée, ces murs tout à fait nus percés d’étroites fenêtres jumelles que sépare une colonnette raide comme un pieu de fer, ces durs profils de hache montant des ruelles dallées de Sienne, de Pérouse, de Volterre, de Florence, de Mantoue, ne restent jamais qu’entrouverts. Quand les gonfaloniers déploient sur la place publique la bannière des confréries, les portes de bronze se ferment à l’insurrection populaire. La guerre civile ne cesse pas. Deux plumes différentes au chaperon, un regard, un geste, la dague saute du fourreau. Le tocsin sonne, on s’embusque aux carrefours, on se poursuit dans les rues voûtées, on s’égorge dans les églises, les maisons fortifiées versent sur le tumulte l’huile et la poix bouillantes. Là est l’Italie, et pas ailleurs. Quand l’illustre Brunelleschi, en plein XVe siècle, construisait le palais Pitti, entassant deux étages nus sur des blocs à peine dégrossis, quand, après son voyage à Rome, il rompait avec l’architecture française défigurée pour revenir à l’art positif des ancêtres et abandonnait le lyrisme factice des architectes religieux de son pays pour dresser, sur ses huit nervures de pierre, le dôme qui s’enlève au-dessus des toits de Florence d’un si fort et si dur élan, il accomplissait vis-à-vis des gothiques italiens une révolution encore plus radicale que celle que les gothiques français avaient accomplie, trois siècles plus tôt, vis-à-vis des moines romans. Il rendait au génie de sa race l’hommage de le reconnaître en lui-même.

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