‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 42 sur 45 · I

I

L’Italie n’a pas connu les siècles de silence où l’anéantissement du monde latin plongea la Gaule. Visitée comme elle, et plus souvent qu’elle, par l’invasion, elle gardait quand même le souvenir d’un monde ordonné, et d’aspect grandiose, qui ressemblait à ses désirs. L’Antiquité méditerranéenne devait entrer dans le monde moderne en suivant la pente de son génie naturel. Rome installa dans les basiliques ses dieux rebaptisés. Les vieilles races demandent aux vieilles civilisations de leur fournir le moyen d’attendre le reflux de la vie en elles.

Les Barbares renversent les temples, leurs fils italianisés les relèvent. Et rien n’est changé. De la ruine d’hier sort encore une basilique. Le rôle du vainqueur n’est pas d’enseigner des procédés nouveaux, mais d’infuser des énergies nouvelles. Il offre ses sens vierges à la révélation des paysages glorieux. Ainsi les Doriens fécondés par la Grèce. Les généralisations neuves naissent de la fonte de la matière humaine septentrionale au creuset gréco-latin.

Nous le savons bien. Il faut le dire. Les plus grands nous l’ont avoué. Montaigne va demander à l’Italie d’approuver sa sagesse, Shakespeare l’invoque tous les jours pour justifier sa passion. Gœthe en vit, et Stendhal, et Nietzsche. Byron en meurt. Au temps où Rembrandt est riche, Giorgione règne sur son atelier, et quand il devient pauvre, il y a toujours quelque chose de la flamme italienne au centre du rayon qui suit sa descente dans les ténèbres de l’esprit. C’est l’Italie qui organise le tumulte de Rubens, qui révèle à Velazquez l’espace, à Poussin l’architecture de la terre, à Claude Lorrain l’architecture des cieux. Dès qu’on la touche, on se sent envahi par l’ivresse de comprendre. L’intelligence et l’instinct s’y confondent, le savant y consent à ce que l’artiste s’empare de la mécanique et de la géométrie, l’artiste accepte de broyer la couleur et de pétrir le mortier. La volupté la plus atroce y touche à la sainteté, la chasteté brûle comme une orgie. L’amour, ici, est funèbre comme la mort, la mort a l’attirance et le mystère de l’amour. L’ambition de dominer y attise la soif de conquérir et de connaître, et la connaissance et la conquête ne sont jamais assez définitives pour que celui qui veut conquérir et connaître se trouve digne de commander. L’orgueil s’y fortifie au point de s’humilier toujours devant ce qui lui reste à apprendre pour s’affirmer publiquement. Nulle part le crime et le génie ne sont aussi près l’un de l’autre. Caïn et Prométhée se devinent sous tous les fronts levés, au fond de tous les yeux ouverts, dans toutes les mains qui se crispent au manche du poignard ou de l’outil. Le sol y tremble, et pourtant on sent quelque chose d’éternel dans le profil des monts et la courbe des rivages. Partout le monde y tient l’esprit incorporé à sa forme et veut que la passion des cœurs l’en arrache insatiablement. Italie ! quelque chose fait mal dans l’amour que nous avons pour toi, nous avons peur de ne jamais savoir entièrement ce que tu veux nous apprendre.

La force virtuelle qui est là doit s’imposer malgré tout. Byzance elle-même apporte moins qu’on l’a dit. Sauf à Ravenne, colonie de l’empire grec, sauf à Venise, où vit l’Orient, sauf en Sicile, pays grec où les éléments byzantins se mêlent aux éléments arabes et normands pour constituer au Moyen Age un style voluptueux, cruel, paradoxal, barbare, impossible à définir, difficile à reconnaître, Byzance ne fournit pas à l’Italie une seule idée dont la transplantation puisse devenir l’origine d’un nouvel ordre architectural. L’Italie n’accepte la coupole que parce qu’elle recouvre déjà le Panthéon. Quand Nicolas de Pise, en plein XIIIe siècle, alors que les imagiers français, maîtres de la sculpture occidentale, sont appelés partout, étudie les sarcophages romains pour apprendre à travailler le marbre, et taille comme à la hache des figures pressées en foule, ardentes à vivre, rudes, tendues dans un brutal effort, il dresse vis-à-vis des artistes du Nord la revendication tranchante du génie latin primitif. L’Italie n’oublie pas, parce qu’elle reste l’Italie.

On accorde trop souvent à une volonté de tradition transmise par les écoles, la perpétuation de certaines formes essentielles qui ne font qu’exprimer les désirs formels de la race et les indications du sol. La colonne qui réapparaît au fronton des églises et du haut en bas des tours de l’Italie romane, était, dans tous les pays méditerranéens où les palmiers, les pins, les ifs détachent leurs troncs lisses sur un ciel dur, une expression naturelle qui ne pouvait disparaître. L’Antiquité, l’Italie nouvelle s’accordent dans ces réseaux de galeries bordées d’arcades qui tendent leur dentelle à jour sur les baptistères ronds, les façades nues des temples et les campaniles carrés. La basilique a fait appel aux arbres dont le feuillage net laisse voir sous ses retombées la transparence et la limpidité du monde, pour recouvrir de leur grâce et de leur fierté le grand vaisseau romain.

Les besoins familiers et moyens de l’Italie réclamaient cette architecture. La face de ses villes fortes et de ses villas dispersées aux flancs des collines entre les cyprès, imprime au cœur de ceux qui ne peuvent pas oublier la force éducative de ses sévères et mélodieux profils, le souvenir précis d’arcades blanches et de revêtements de marbre blanc et noir qui mêlent de loin les cathédrales aux rouges effacés des toits. A l’heure où le roman théocratique définissait dans le Nord et l’Ouest de l’Europe le dogme architectural, Pise et Lucques et beaucoup d’autres villes de l’Italie continentale allaient déjà, par delà les tours et les temples, à l’expression populaire qui convenait aux Italiens, comme la Commune française devait aller, un siècle plus tard, à l’expression populaire qui convenait aux Français. Le roman italien sort sans effort de l’esprit vivant de la race. Elle n’aura pas à se soulever tout entière, comme la France du Nord, pour réclamer le droit d’affirmer sa vision. Le catholicisme, ici, n’a jamais cessé d’être un appareil extérieur de domination politique qui, s’il ne laisse pas à l’homme la liberté de la pensée, lui abandonne tout à fait celle de la sensation. La galerie à colonnade définit l’église et la loggia et la maison de ville et de campagne que Toscans et Lombards, s’ils restaient livrés à eux-mêmes, bâtiraient encore aujourd’hui. C’est elle qui soutient toujours, le long des rues dallées, pour abriter la foule de l’averse et du soleil, les façades roses ou blanches dont les rangées de volets verts montent jusqu’au bord du toit. C’est elle qui se profile, à l’ombre des pins parasols, sur les terrasses rectilignes des villas florentines. Et c’est elle qui protège, aux portes des villes, les frais Campo-Santo dallés de marbre où l’on marche sur les morts.

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