II
En Chine, l’expression plastique est une sorte de graphisme conventionnel analogue à l’écriture. Les premiers peintres chinois, les moines bouddhistes qui, au cours des mêmes siècles où les moines chrétiens recueillaient les débris de l’esprit antique, cultivèrent dans leurs couvents la seule fleur de haut idéalisme qui fleurit pendant trente siècles sur cette terre immuable, les premiers peintres chinois étaient aussi des écrivains. Il n’y avait pas d’autres peintres que les poètes qui peignaient et écrivaient avec le même pinceau et commentaient l’un par l’autre le poème et l’image interminablement. Les signes idéographiques qu’il fallait une vie pour apprendre et qui revêtaient une sorte de beauté spirituelle que les artistes saisissaient dans la ténuité, l’épaisseur ou la complexité des arabesques noires dont ils couvraient le papier blanc, les entraînèrent peu à peu à manier le pinceau trempé d’encre de Chine avec une prodigieuse aisance. Quand la poésie, née du même courant sentimental que la peinture, eut senti la fraîcheur et le calme du monde autour des monastères isolés dans les hauts vallons, les peintres qui la commentaient jetèrent sur lui le premier regard innocent que la philosophie traditionnelle ait permis aux artistes chinois. Le paysage, cet instrument de libération et de conquête, leur apparut tout à coup. Et l’âme bouddhique trouva en eux à ce moment-là son expression la plus sereine[4].
Jamais les peintres chinois, malgré leur forme brève, n’allèrent aussi loin que leurs élèves, les artistes du Nippon, dans la stylisation schématisée de la nature. Il ne s’agissait pas de décorer des maisons ou des temples. Ils illustraient des poèmes pour eux, dans ce sentiment à la fois profondément doux et profondément égoïste de l’anachorète arrivé à l’apaisement passionnel. L’agitation des villes ne les atteignait pas. Les images qu’ils traçaient sur la soie avec une minutie sans lassitude ou faisaient naître lentement des taches d’encre qu’écrasait leur pinceau sur le papier de riz, n’exprimaient pas souvent autre chose que la paix intérieure du philosophe feuilletant les écrits des sages au milieu des arbres indulgents ou sur le bord des eaux pures. Ils n’entendaient pas d’autres bruits que celui des torrents dans la montagne ou le bêlement des troupeaux. Ils aimaient les heures indécises, la lueur des nuits lunaires, l’hésitation des saisons moyennes, les brumes qui montent à l’aube des rizières inondées[5]. Ils s’étaient fait une fraîcheur d’âme pareille à celle du matin dont les oiseaux s’enivrent.
Il est à peu près impossible de considérer la peinture chinoise selon cette courbe harmonieuse qui assure à presque toutes les Ecoles l’apparence d’une concentration synthétique de tous les éléments de l’œuvre à ses débuts, plus tard de leur épanouissement progressif dans une expression équilibrée, plus tard encore de leur désordre et de leur dispersion.
Suivant le lieu, suivant les circonstances, l’aspect d’un siècle changera. L’hiératisme bouddhique, par exemple, n’apparaîtra pas ici. Et là, il se prolongera jusqu’au seuil du monde moderne ; isolé dans quelque région éloignée des centres de vie, ou bien retranché du monde environnant qui vit et bouge, au fond de quelque cloître bien fermé. Il faut parfois deux cents ans pour qu’une province s’anime et obéisse aux sentiments d’une autre qui déjà les a oubliés. Chez les Thibétains c’est constant, mais c’est aussi plus explicable. La Corée, par exemple, retarde toujours sur la Chine, alors que le Japon, qui brûle les étapes, est capable d’imiter à sa guise une forme disparue de Chine depuis dix siècles ou naissante à peine aujourd’hui. Le Thibet s’imprègne de l’Inde, le Turkestan de la Perse, l’Indochine du Cambodge et du Laos. En Chine même c’est pareil, suivant la dynastie, l’école, la région, la religion. Seul, comme partout, presque immuable dans l’espace et la durée, l’art bouddhique, évidemment plus affaibli à mesure que la foi baisse, reste distinct de tout ce qui n’est pas lui-même, distinct et distant, langage symbolique de l’infini et de l’universel, lumière spirituelle concentrée dans une forme humaine assise, et ruisselant de toutes ses surfaces inépuisablement.
Si l’on considère la peinture chinoise en masse et dans son ensemble et sans tenir compte des tentatives locales d’émancipation, des survivances artificielles de soumission, de la confusion générale de son développement, on peut dire que quinze siècles s’écoulèrent, peut-être, avant que l’égoïsme chinois consentît à s’arracher à la vie contemplative pour descendre vers le torrent où le martin-pêcheur guette sa proie, ou s’approcher furtivement de la branche sur laquelle le rossignol, gelé par l’aube, roule son dernier sanglot en ébouriffant ses plumes, ou observer le merle noir qui sautille sur la neige. Ce n’est guère que sous les Mings, au XIVe, au XVe siècle, que les peintres chinois regardèrent de plus près les oiseaux, les poissons, les fleurs, comme s’ils voulaient léguer au Japon qui leur demandait de l’instruire, l’incomparable science dont les avaient armés deux ou trois mille ans d’observation pratique et immédiatement intéressée. Avec une facilité déconcertante, ils dédaignèrent à ce moment-là le langage conventionnel qui avait fait la gloire de leur art, la liberté disciplinée qui leur permettait d’exprimer les abstractions sentimentales à condition de respecter et d’exalter les seules lois de l’harmonie.
Hors des oiseaux, des poissons, des fleurs, des choses qu’il faut tenir entre les doigts pour les décrire, hors des portraits directs, purs et nets, dont la pénétration candide étonne, hors des paravents brodés et des peintures décoratives qui tremblent de battements d’ailes, la grande peinture chinoise nous envahit à la façon des ondes musicales. Elle éveille des sensations intimes et vagues, d’une profondeur sans limites, mais impossibles à situer, qui passent les unes dans les autres et s’enflent de proche en proche pour nous conquérir entièrement sans nous permettre d’en saisir l’origine et la fin. Les formes chinoises peintes n’ont pas l’air d’être encore sorties du limon primitif. Ou bien encore on les dirait apparues à travers une couche d’eau si limpide, si calme qu’elle ne troublerait pas leurs tons depuis mille ans saisis et immobilisés sous elle. Pollen des fleurs, nuances indécises de la gorge des oiseaux, couleurs subtiles qui montent, avec leur maturité même, de la profondeur des fruits, les soies peintes de la Chine n’ont rien à voir avec l’objet. Ce sont des états d’âme en présence du monde, et l’objet n’est qu’un signe, d’ailleurs profondément aimé, qui suggère cet état d’âme suivant la façon dont il se comporte et se combine avec les autres objets. La transposition est complète, et constante. Et elle leur permet de peindre ou plutôt d’évoquer des choses jamais vues, – des fonds sous-marins par exemple, – avec une poésie si profonde qu’elle crée la réalité. Ainsi, sur une toile de la grandeur d’une serviette où, dans le brouillard du matin, un héron lisse ses plumes, l’espace immense est suggéré. L’espace est le complice perpétuel de l’artiste chinois. Il se condense autour de ses peintures avec tant de lenteur subtile qu’elles semblent émaner de lui. Ils peignent leurs noirs et leurs rouges avec une douceur puissante, et comme s’ils les dégageaient peu à peu de la patine d’ambre sombre qu’ils paraissent avoir prévue et calculée. Des enfants jouent, des femmes passent, des sages et des dieux devisent, mais ce n’est jamais cela qu’on voit. On entend des mélodies paisibles qui tombent sur le cœur en nappes de sérénité.
La sérénité, par malheur, s’use aussi vite que l’enthousiasme, car elle est comme lui l’effort. A mesure qu’ils s’éloignaient des sources, les artistes chinois en arrivaient, pour se créer l’état mental qu’avaient prescrit les sages, à demander au vin l’enthousiasme artificiel d’où naissait, suivant la dose absorbée et l’orientation de l’esprit, la fougue, la joie, l’ironie, la sérénité elle-même. A force d’être maîtres d’eux, ils écrasaient en eux la vie. De siècle en siècle, avec la lenteur étrange qui caractérise leur action, la peinture des Chinois, prise à son service par la cour impériale dès qu’elle sortit des couvents, suivit l’évolution de leurs autres langages avec un entêtement d’autant plus dangereux pour elle qu’elle doit rester, si elle veut vivre, le plus individuel de tous. Elle se développa dans une atmosphère à peu près irrespirable de formules, de règles et de canons dont on remplit vingt mille ouvrages, codes, histoires, listes de praticiens et nomenclatures de tableaux, recueils techniques qui transformèrent l’art de peindre en une sorte de science exacte et firent naître des milliers d’imitateurs et de plagiaires d’une incroyable habileté. Elle retourna vers ses origines graphiques en créant d’énormes volumes de modèles où l’on pouvait trouver des formes dessinées dans tous leurs détails et sous tous leurs aspects, et qui ne laissaient plus au peintre qu’un travail de groupement. Le vice capital de l’écriture chinoise qui arrête le développement de l’esprit en enrayant l’échange des idées et précipite l’abstraction vers la sophistique puérile réapparaissait dans l’expression dernière de l’art qu’elle avait doté de son premier outil technique. Ainsi le monde objectif trop oublié se venge. L’ivresse de l’esprit débarrassé de toute entrave est interdite à l’homme qui n’a plus le droit de chercher des formes d’équilibre différentes de celles que l’ancêtre réalisa pour son repos.
q