III
C’est à la fois l’ancre où se tient l’âme chinoise, et son écueil. Son architecture de luxe, les pagodes, les palais, le révèle en pleine clarté. Tout y est préconçu, artificiel et fait pour la démonstration d’un certain nombre de règles immémoriales de métaphysique et de bon sens. La faïence et l’émail des toits, les bleus, les verts, les jaunes miroitant au soleil sous le voile toujours suspendu de la poussière, sont surtout là pour la joie de l’œil, bien que chacun d’eux symbolise un phénomène météorologique ou les bois, les labours, les eaux, un pan de la robe terrestre. Et si tout est bleu dans les temples du ciel, tout rouge dans les temples du soleil, tout jaune dans les temples de la terre, tout blanc-bleuté dans les temples de la lune, c’est afin d’établir entre les harmonies sensuelles et les harmonies naturelles une solidarité intime et continue, où la sérénité du cœur se fixe, s’immobilise et se démontre à elle-même sa certitude et sa nécessité. Mais, au-dessous du grand besoin d’unité et de calme, le fétichisme et la magie affirment patiemment leurs droits. L’orientation de l’édifice, le nombre toujours impair des toits superposés et relevés aux angles, souvenir des tentes mongoles, les clochettes grelottant à la moindre brise, les monstres de terre cuite sur les corniches ajourées, les maximes morales peintes partout, les découpures de bois doré, tout cet ensemble en buissons d’épines, ces crêtes, ces arêtes, ces formes hérissées et griffues, tout répond au souci constant d’attirer ou d’écarter de soi-même et des maisons voisines les génies du vent et de l’eau. Ainsi pour les grands parcs artificiels où tous les accidents du sol, montagnes, rochers, ruisseaux, cascades, bois et taillis sont imités jusqu’à la manie, comme si les Chinois, qui ne changent jamais, hors des villes, l’aspect primitif de la terre natale, témoignaient le respect qu’elle leur inspire en la torturant jusqu’à la réduire à la mesure du luxe humain.
C’est un peuple plus soumis que religieux, plus respectueux qu’enthousiaste. Non qu’il manque de dieux, non qu’il ne les croie pas réels. Ceux qui se disent les disciples du profond Lao-Tseu, les taoïstes, ont introduit chez les Chinois autant de divinités, peut-être, qu’il en naît et meurt chaque jour sur la terre indienne. Mais toutes ces croyances qui ne se traduisent, d’ailleurs, que par des pratiques de superstition populaire, se brouillent, se pénètrent, coexistent même presque toujours chez le même individu. Au fond qu’il soit bouddhiste, taoïste, musulman ou chrétien, le Chinois croit ce qu’on lui a conseillé de croire sans éprouver le grand besoin mystique d’accroître, de modifier ou d’imposer sa foi. Ses dieux, ce sont des abstractions très positives, la longévité, la richesse, la sensualité, la littérature, la charité, ce sont des démons, des génies protecteurs ou hostiles, les esprits de la terre, du ciel, de la mer, des étoiles, des montagnes, des villes, des villages, des vents, des nuages, des eaux courantes, ce sont encore des savants et des lettrés héroïsés. Mais ils n’ont pas d’autre importance. Si le Chinois reste très sage, s’il observe le respect filial, obéit aux ancêtres, à l’Empereur, aux mandarins qui le représentent, s’il prend bien garde d’orienter sa maison de manière à ne pas gêner les esprits et à préserver leurs demeures aquatiques, aériennes ou souterraines, – ce qui révèle en lui l’hygiéniste, le météorologiste et l’agriculteur – il ne doute pas que ces esprits le regardent avec bienveillance. Nulle inquiétude qui le laboure en profondeur. En éteignant le désir on éteint le remords, mais on éteint aussi le rêve.
Ce qui s’accroît, à cette longue habitude de discipline et d’obéissance morale, c’est la patience. Le Chinois a scruté si longuement les formes avant de se permettre d’imprimer dans la matière le symbole de ses abstractions, que toutes sont définies dans sa mémoire par leurs caractères essentiels. Pour parvenir jusqu’à la loi, nous écartons sans hésiter, quand l’éclair de l’intuition nous illumine, tous les accidents qui la dissimulent. Le Chinois les rassemble, au contraire, les catalogue et les utilise afin de démontrer la loi. Ses audaces ne peuvent choquer que ceux qui ne connaissent pas sa science. Puisque l’abstraction est arrêtée, on pourra, pour la rendre plus évidente, plier, dévier, torturer la forme en tous sens, creuser le visage de rides qui entameront le squelette, armer la bouche de cent dents et les épaules de dix bras, sommer la tête d’un crâne monstrueux, faire grimacer la figure, s’exorbiter ou s’excaver les yeux, accentuer le rire ou les pleurs jusqu’aux rictus les plus improbables, étager les mamelles croulantes sur le lard des ventres assis, tordre les reins, tordre les bras, tordre les jambes, nouer les doigts en ceps de vignes. On pourra faire ramper sur les corniches, s’écarteler sur les étendards de soie jaune ou dresser au seuil des palais toute une armée de dragons héraldiques, de phénix, de licornes, de chimères tortueuses, qui ne représentent peut-être qu’un souvenir lointain, transmis par les vieilles légendes, des derniers monstres primitifs égarés parmi les premiers hommes. C’est cet esprit qui pousse les lettrés à obéir aux rites jusqu’à ne plus avoir que des gestes étudiés, les historiens à déformer l’histoire pour la faire entrer dans les cadres de leurs systèmes, les jardiniers à torturer les arbres, à fabriquer des fleurs, les pères à broyer les pieds de leurs filles, les bourreaux à dépecer les hommes. La morale traditionnelle écrasera la vie plutôt que d’adopter son libre mouvement. Mais aussi, quand la vie est d’accord avec la morale, quand l’émotion et la volonté se rencontrent, quand les entités de bonté, de douceur, de justice habitent naturellement l’esprit de l’artiste, quelle bonté, quelle douceur, quelle justice dans les visages et les gestes des dieux ! Pour combattre et faire oublier la sérénité des grands bouddhas de bois doré, assis sur leur lit de lotus, les mains ouvertes, la face illuminée de paix et rayonnant dans l’ombre du sanctuaire de l’absolu qui les pénètre, l’art taoïste ramasse dans la vie tout ce qu’il peut y trouver d’expressions engageantes, le sourire divin et la danse des femmes, la bonté narquoise des sages, l’enfantine joie des élus, l’allégresse indicible où nage la trinité du bonheur. Une étrange douceur émane de tous ces bibelots de bois et d’ivoire, de jade et de bronze qui peuplent les pagodes et encombrent les éventaires à enseignes de papier peint le long des rues grouillantes où s’entasse l’ordure humaine. Vraiment, le philosophe a tout à fait éteint, au cœur de ce peuple philosophe, l’inquiétude qui torture mais fait si souvent monter plus haut : Qu’importe. Là où il est, il a la force de celui qui sait peu, mais est certain de ce qu’il sait. Cette paix, sans doute, est un peu béate, cette absence de soucis, cette absence de rêves a peut-être à la longue quelque chose d’irritant et même de malsain. Mais on y lit une telle certitude d’honnêteté qu’on se sent attaché aux hommes qui ont donné de leur vie morale cette expression si singulière, par le fonds même de la nature humaine où la lutte incessante a pour origine l’aspiration vers le mieux. L’étrange, c’est que la beauté soit pour nous dans cette lutte même et que le Chinois la rencontre dans la victoire ancienne que ses aïeux ont remportée pour lui. Il dit son enthousiasme sans lyrisme et têtu pour ceux qui lui donnèrent à jamais le repos de la conscience. Et c’est le poids de ce repos que nous éprouvons dans son art.
Car c’est là le mystère de cette âme très complexe en surface, mais infiniment simple au fond. Une science si sûre de la forme qu’elle peut la faire grimacer logiquement jusqu’à l’impossible, mais qu’elle peut aussi, quand elle s’illumine d’un éclair d’émotion ou se trouve en présence de la nécessité de construire une œuvre durable et immédiatement utile, atteindre à l’essentielle et profonde beauté. Il ne faut pas croire que leurs parcs artificiels manquent de fraîcheur et de silence et que les fleurs étranges qu’ils y cultivent ne rassemblent pas, dans le torrent de leurs symphonies triomphales, tout l’Orient, des récifs de corail aux rivières de perle, des somptueuses soies brochées qui déploient le rouge ou le bleu des dragons héraldiques sur le jaune impérial éclaboussé de fleurs aux émaux chatoyants et troubles, des couchers et des levers d’astres dans les nuées de poudre à la limpidité des ciels balayés par les eaux. Il ne faut pas croire surtout que leur architecture, bien que ses spécimens les plus anciens, grâce à la fragilité des matériaux, ne soient pas très antérieurs au Xe siècle, manque de science et de solidité. Pour garantir les édifices des chaleurs et des pluies, ils savent faire pencher et déborder les toits qu’ils soutiennent par des combinaisons de charpentes démontables puissantes et légères comme des créations naturelles. Ils savent surtout, comme les Romains, et avec tous les vieux peuples de l’énorme continent massif où alternent les grands sommets, les grands déserts, les grandes forêts, les grands fleuves, donner à leurs édifices utilitaires, ponts, portes triomphales, arches géantes, remparts crénelés, murailles immenses fermant les plaines et gravissant les montagnes, cette allure aérienne ou lourde, mais toujours grandiose et ferme comme le piédestal où poser notre certitude d’avoir accompli tout notre effort. Comme les vieux sculpteurs de la vallée du Nil, ils ont animé le désert d’avenues de colosses, d’un modelé si vaste et si sommaire qu’ils paraissent être présents de toute éternité au milieu des solitudes et résumer en leur structure ramassée les ondulations des sables jusqu’aux contreforts des monts et la sphéricité du ciel sur le cercle des plaines.
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