Chapitre 3
Le dernier des Bellini achevait son long travail de préparation technique et de maturation sensuelle et Carpaccio rassemblait dans un élan de verve ardente tous les éléments décoratifs et pittoresques où les grands peintres puiseront pendant près d’un siècle, au moment où la puissance vénitienne, ébranlée par la prise de Constantinople qui lui fermait l’Orient et les découvertes maritimes qui déplaçaient le centre commercial de la planète, se repliait sur elle-même pour éclater en profondeur dans l’âme de ses artistes. Venise était comme un être débordant de force et de santé à qui le besoin d’organiser sa vie contre les attaques incessantes d’un milieu difficile et d’espèces à demi barbares n’a pas laissé le temps de connaître la volupté. Dès qu’elle y eut goûté, elle s’y abandonna sans mesure, de tous ses sens trop riches de désirs et d’énergies accumulés. Elle en mourut, comme ces bêtes trop vivantes que tue l’acte de féconder. Sa mort transmit à l’avenir, en richesses profondes, les richesses extérieures qu’elle amassa six cents ans.
Giorgione, Palma, Lorenzo Lotto, Bonifazio, Basaïti, Pordenone, Sébastien del Piombo, Titien, tous élèves ou disciples de Giovanni, arrivent ensemble pour recueillir les fruits qui font plier les branches et célébrer dans une ivresse de peinture qui ne fut jamais atteinte ailleurs, en même temps que la réhabilitation de la nature matérielle où l’homme est toujours forcé de reprendre pied quand il a trop longtemps erré dans le beau désert de l’idée pure, l’agonie apothéotique de la sensualité dont le monde ancien lui avait légué la légende. Dès lors, comme des produits de la terre débordant pêle-mêle des corbeilles trop pleines et se répandant sur les chemins au rythme de la marche de ceux qui les portent, les tableaux et les fresques vont répandre dans les palais, sur les murs, dans les églises autant et plus qu’ailleurs, le récit des festins et des fêtes, des danses, des concerts dans les grands décors miraculeux, la profondeur des ciels, des forêts, des sources, le frisson des chairs nues et toutes chaudes de l’attente ou du passage de l’amour.
L’unité de sentiment, d’action, de milieu, de vie était telle que l’un d’entre les peintres de ce temps peut les définir à peu près tous. Titien contient Venise entière, des Bellini à Véronèse et même à Tiepolo. Mais Titien est plus qu’ébauché en Giorgione, né la même année que lui, mort deux tiers de siècle avant lui, et si le pieux et doux et discret Lorenzo Lotto, qui vit pleuvoir sur sa couleur, avant Véronèse, la fine cendre de Venise, a seulement recueilli quelques reflets de la surface du plus grand de ses peintres, Palma et Sébastien del Piombo, Basaïti et Bonifazio même, et jusqu’au sévère Pordenone qui fut son rival officiel, ressemblent à Titien. Ils ont tous, à un degré moins ample et moins personnel, la plupart de ses profondes qualités. D’ailleurs, ils ne se gênaient pas pour s’emprunter des idées et des images. Ils vivaient d’échanges continuels, comme les populations et l’atmosphère de leur ville. C’est aux époques d’anémie nationale que l’artiste s’entoure de retranchements. Quand la vie a cette exubérance, elle ne s’aperçoit pas de ses emprunts. Les lianes des forêts tropicales n’empêchent pas les arbres dont elles enchevêtrent les branches de pousser en haut et en large. Chez tous les contemporains de Titien, c’est la même abondance, la même puissance entraînante et paisible à transposer les éléments de l’univers dans un ordre nouveau généralisateur et lyrique et à baigner la vie et l’espace où elle se meut dans l’or ambré du fond duquel monte une vapeur rouge.
Le Concert Champêtre est le moment décisif de la grande peinture, Titien partira de lui. La symphonie naît et s’enfle soudain, ses ondes se cherchent et se pénètrent, tout le sang de Venise s’est concentré dans un seul cœur, un cœur chaud, régulier et calme qui distribue la vie avec la puissance admirable de ce qui est maître de soi. Un monde qui va mourir affirme pour la première fois avec tous ses moyens l’immortalité du désir, de la musique et de l’intelligence en les associant à la nature immuable qui s’offre pour les justifier. Les forces de fécondation s’y recueillent dans l’attente profonde de la pleine maturité. Avec Giorgione, l’automne vénitien commence, la splendeur lourde, la sonorité des saisons où les fruits paraissent concentrer la flamme et la chaleur solaire, où leur pourpre translucide arrête à peine sa lumière, où le soir est couleur de cuivre, où les femmes épanouies par les premières caresses et rendues plus pesantes par les premières maternités devraient mettre sur leur chair de gros colliers d’ambre. Leur peau dorée est presque sombre, comme si le sang qui l’arrose avait reçu au travers d’elle le baiser de tous les jours brûlants qui se sont levés sur le monde depuis qu’il sait la volupté. Et cependant, dans les paysages profonds au cœur desquels elles sont étendues, les paysages bleus qui s’enfoncent, leur corps prend un éclat royal, on dirait un soleil vivant qui répand sur les chaumières rousses et les arbres noblement groupés une lueur si chaude et si riche qu’elle semble interdire à l’hiver de renaître et à la nuit de retomber. C’est à peine si nous connaissons Giorgione, à peine si nous pouvons affirmer l’authenticité de trois ou quatre de ses œuvres, mais nous ne pouvons pas les imaginer autrement que baignées dans l’atmosphère d’une après-midi de fin d’été, où la lumière immobile s’amasse dans l’ombre étouffante, où l’on dirait que le vent ne se lève que pour nous faire percevoir des parfums jusque-là matérialisés. Peut-être a-t-il bien fait de mourir jeune pour laisser au génie plus patient et plus sévère de Titien le temps de prendre possession de lui-même. C’est une peinture enivrante comme un vin trop épais.
On a dit d’elle, de celle de Titien surtout, de celle de Véronèse et de tous les peintres de Venise, Tintoret excepté peut-être, qu’elle est tout à fait objective, qu’elle ne dit jamais l’opinion de l’artiste sur le sens et la moralité du monde. C’est une question de mots. Il n’est pas un de ceux pour qui la forme n’est qu’un moyen de traduire des idées pures, qu’il s’appelle Giotto, Vinci ou Michel-Ange, qui ne soit doué au degré le plus haut du sens de la réalité vivante et qui ne l’incorpore à sa propre substance après l’avoir vécue passionnément. Il n’est pas un de ceux pour qui la forme soit la fin, qu’il s’appelle Titien, Rubens ou même Velazquez, dont l’objectivisme ne cesse au moment où il a fini d’assembler les matériaux de l’œuvre pour les transposer tous dans une réalité imaginaire qui définira son esprit. Tous les langages que nous parlons, la peinture aussi bien que les autres, symbolisent notre pensée, et qu’elle accepte ou n’accepte pas le monde, le monde qu’elle exprime vivra si notre pensée est vivante, notre pensée vivra si le monde qui l’exprime a été pénétré par elle. Michel-Ange et Titien, partis sans doute de deux horizons opposés, se rencontrent à moitié route.
Titien, dans ce groupe des grands Vénitiens du début de l’époque héroïque, est d’ailleurs, par ses grandes compositions, ses nus, ses paysages, ses portraits, celui de tous qui intervient le plus dans la nature pour la concentrer sur l’étroit espace d’une toile après avoir coordonné dans la volonté de son désir tous les éléments formels, colorés, lumineux et sentimentaux par lesquels elle s’impose à son amour. Palma Vecchio, si magnifique, avec ses larges femmes à cheveux blonds, se laisse aller à l’ivresse de peindre les carnations et les étoffes, il n’a pas ce rythme à la fois vaste comme la sensibilité et serré comme la raison par où Titien nous livre sa pensée. Sébastien del Piombo, qui vit plus de trente ans à Rome, y est envahi par les maîtres de son école. Superbe peintre lourd et d’un éclat sombre d’ailleurs, par ses femmes brunes aux yeux paisibles, aux grands corps pesants et pleins, presque bestiaux où quelque chose de l’immense circulation de vie que Venise va découvrir dans la nature pénètre les muscles épais, les poitrines, les reins, les bras, les cuisses, comme si le volume romain était trop étroit pour la maintenir et la laissait déborder de partout. Mais dominé par Raphaël auquel il révèle en retour ce qu’il lui fallait de Venise pour synthétiser l’Italie, et surtout par Michel-Ange qu’il imitera trop souvent. Giorgione est mort, Lorenzo Lotto s’efface dans sa mélancolie discrète, Pordenone, Basaïti, Bonifazio restent au second plan. Titien va remplir un siècle entier, résumer toute l’étendue, toute la durée de Venise, révéler à eux-mêmes Tintoret et Véronèse, dominer l’Europe par les œuvres qu’il y répand derrière les armées de Charles Quint, définir pour toujours le langage de la peinture, projeter sur l’avenir les ombres de Rubens, de Rembrandt, de Velazquez, de Poussin, de Watteau, de Delacroix, des paysagistes modernes, et justifier par ses dernières œuvres les hardiesses des artistes de notre temps.
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