‹ Histoire de l'Art, Tome III : l'Art renaissantChapitre 18 sur 34 · Chapitre 5

Chapitre 5

Entre Tintoret et Titien qui se ressemblent tant dès l’abord, comme Véronèse leur ressemble, comme se ressemblent tous les Vénitiens quand l’œil se laisse éblouir par ces entassements de formes tour à tour éclatantes ou sombres dans les soleils sanglants des horizons maritimes, il y a pourtant, si leur verbe a souvent les mêmes images et les mêmes sonorités, presque un antagonisme d’âmes. Deux Italiens, deux Vénitiens dont l’un serait aussi un Grec, l’autre un Indou. Là, malgré la grandeur des créations, quelque chose de simple, de sobre, un rythme à qui obéit l’abondance comme un fleuve de sang au cœur, la volonté sortie des mêmes sources que la sensibilité est montée au même plan qu’elle sans efforts. Ici l’orgie, un rythme haletant et déchiré comme celui d’un élément qui a rompu ses digues, la volonté toujours tendue pour résister à l’effroyable et continuel assaut de la nature la plus sensuelle qui fut sans doute jamais dans l’art occidental, et la volonté toujours emportée et tournoyante comme une paille dans le vent. Un torrent de soufre et de lave après l’éruption régulière des automnes, des printemps et des étés.

C’est un Michel-Ange à rebours. Il l’avait vu, il aurait voulu lui ressembler. « La couleur de Titien et le dessin de Michel-Ange », disait-il. Il ne fut jamais ni l’un ni l’autre. Il ne fut jamais totalement maître de lui, et ce qui fait qu’il nous étonne, c’est sa perpétuelle défaite, comme ce qui fait que Michel-Ange nous subjugue, c’est sa perpétuelle victoire. Il fut Tintoret et c’est beaucoup. C’est quelque chose de si grand qu’on hésite au seuil de l’œuvre, qu’on la déclare creuse et lâchée, par peur d’y pénétrer. Il fut l’un des miracles de l’art, quelque chose de suprêmement élégant comme la force nue et de vulgaire comme la force qui veut s’habiller, « le plus terrible cerveau, dit Vasari, qu’ait jamais eu la peinture », un héros bestial.

Dans l’histoire de son esprit, il y a des profondeurs obscures. Tant de force ne peut jaillir que d’un abîme de sensualité et de tourments. Sa vie passionnelle est confuse. Elle est pleine des tragédies silencieuses ou brutales d’un inépuisable désir. Il travaillait à la lueur des lampes, remuant ses foules en tumulte dans l’ombre où vacillent des feux. Il était musicien. Il environnait sa peinture d’une rumeur d’harmonies déchirantes que le violoncelle arrachait aux contractions de son cœur. Il était emporté dans l’orage symphonique qui montait de toute cette peinture enivrante et triomphale à qui Véronèse mêlait la voix des instruments sonores pour donner plus de gloire à la vie et au ciel. Il vécut dans un éblouissement sinistre de visions colorées et de sensations monstrueuses qui ne lui laissaient pas une minute de repos. Il couvrit de fresques et de toiles cent murailles d’églises, de palais, d’écoles, de cloîtres, souvent pour rien, pour se soulager. Il était comme un gouffre souterrain, trop rempli de flammes, de pierres, de fumée, avec une gueule trop étroite pour leur donner issue. Cela sortait de lui pêle-mêle et se dispersait au hasard en lambeaux déchiquetés, en pluie de cendre et de suie, en étincelles qui montaient au zénith. Comme d’autres un madrigal, il improvisait des épopées. Comme d’autres manient les physionomies et les gestes par des couleurs et des volumes, il maniait, non pas au gré de son esprit, mais au gré des instincts sauvages que lui imposaient ses sens, les foules, la mer et les nuages par de la lumière et de l’obscurité. Les foules, la mer, les nuages étaient des voix qui répondaient à ses tempêtes.

Ses formes enlacées, disloquées, combattantes ou s’écroulant, liées en grappes ou dénouées, traînées et secouées d’un bout à l’autre des idées et des sentiments emportés dans le vertige d’un esprit que le tourment de la fécondation dévore, il n’a pas le temps de les incorporer à la muraille pour qu’elles fassent avec elle un bloc. De structure puissante, dont la hâte le fait souffrir, mais qu’il ne peut pas pousser plus loin, toujours précipité en avant par son imagination en délire, il les laisse fondre sur elle, comme de la poussière et du sable raclés par l’ouragan. L’arabesque italienne que Titien avait fait entrer dans la substance de l’espace flottait en tourbillons comme une guirlande brisée, et quand il parvenait à en river les lambeaux avec la flamme de son rêve, elle traînait après elle de tels paquets de formes enchevêtrées qu’elle disparaissait sous eux. Qu’importe ! On la sentait dans la profondeur tressaillante, dans le dynamisme même de cet enchevêtrement. Le geste jaillissant qui frappe ou qui maudit ou qui implore a tant d’élan, il vient de l’intérieur du drame avec une telle rigueur, qu’il emporte avec lui le drame même dont, par l’esprit, on fait le tour. On dirait que le peintre exprime, du côté visible des formes, toutes les surfaces invisibles que les lignes de force font converger vers la main, le bras, la jambe, le torse ou la face en action. Comme un athlète submergé par la marée montante d’une matière organique confuse où l’éclair de l’intelligence seul saisirait des différences et pousserait des directions, Tintoret l’embrassait d’un coup, dans son ensemble, et la tordait avec une telle puissance qu’elle apparaissait soudain formulée, caractérisée, organisée par tous ses côtés à la fois. Il plongeait si profondément dans la matière de Venise que son front seul la dépassait. Mais de quel regard il en faisait sourdre la vie ! Greco jaillit de toi comme une flamme, hymne du Paradis, concert des anges, chef-d’œuvre de la symphonie peinte où le sujet n’apparaît pas mais où le bleu, l’argent, le rouge, l’ambre et l’or exaltent en sonorités tantôt voilées et tantôt triomphales la gloire de l’espace, de la musique et du rythme éternel sous lequel l’univers apparaît désormais à l’homme quand il en a senti la présence dans son cœur.

Quand l’esprit monte en tourbillons, on trouve où le foyer brûle. Tintoret est le plus véridique de tous les Vénitiens. Son lyrisme tient à la terre. La Venise resplendissante vit en lui, certes, la Venise théâtrale et romantique des processions et de l’Orient, mais aussi la Venise triviale, le port méridional et levantin où les couleurs qui teignent les robes et les tentures de triomphe ont été faites de la pourriture et des haillons qui fermentent dans l’humidité et le soleil. La maison du père de Jésus est un atelier de charpentier, la foule qui monte au calvaire avec lui est la foule du quai des Esclavons et le tumulte de la crucifixion est une cohue populaire. Des outils de travail, du pain, des viandes pêle-mêle avec des colliers de perles ou de corail, des miroirs, des peignes d’or. L’odeur des foules en sueur, l’odeur des belles femmes l’enivrent comme des poisons mêlés. Le cygne qui caresse l’éclatante Léda sort d’une cage à poules.

L’histoire vécue chaque jour forçait l’anachronisme à vivre. Les hommes de ce temps-là n’avaient pas le loisir de fouiller les bibliothèques. Et puis c’était toujours l’esprit méditerranéen. Il ne changeait pas beaucoup plus que le sol et la lumière. Les turbans, les robes patriciennes, les animaux et les fruits merveilleux entraient dans les palais de Venise pour y rencontrer des marchands italiens et des femmes aux épaules nues, et l’immobile Orient qu’apportaient les marins avec leurs denrées et leurs récits mêlait l’histoire sainte à l’histoire vivante, la légende païenne à la vérité sensuelle dans l’éternité de la seconde que le génie d’un homme saisissait. Tintoret est l’historien de la terrible République.

Ce qui fait vivre et dramatise tout cela, ce qui le réunit à son âme, c’est la Venise sombre des jours d’orage et des soirs, la Venise dont le pavé et les eaux noires miroitent de reflets sulfureux. Il y a des éclaircies, des mers d’argent, des ciels ayant des transparences de diamants colorés, il y a surtout des mers nocturnes, des ciels où les nuages sont épais et visqueux comme des caillots de sang. Il y a les orangés et les cuivres sinistres que Titien n’avait aperçus qu’à la fin de sa vie, alors que le crépuscule des années s’assombrit comme ceux du ciel, des verts phosphorescents qui moisissent sur le sol gluant des marchés où la vase de la lagune est versée avec la pêche, des rouges vineux à peu près noirs où l’or ne tremble plus que comme une étincelle presque éteinte.

Dans cette atmosphère lugubre, les grands corps nus des Vénitiennes resplendissaient. Toutes les fois que Tintoret rencontrait la femme, une sorte de concentration des forces qu’il échangeait incessamment avec l’univers extérieur se faisait en lui. Même quand il peignait le Jugement dernier, même au moment de la précipiter dans les tourments qui ne finissent pas, il la couvrait de caresses ardentes. L’ivresse fumeuse qui montait à son cerveau de tout ce qui avait une forme, une couleur, un parfum, un son, et qui mettait devant ses yeux comme un brouillard de pourpre, se dissipait tout à coup. La matière divine où s’élabore et qui transmet la flamme humaine l’envahissait comme une aurore. Tout se transfigurait. Tintoret chantait la chair avec un tel emportement lyrique qu’il franchissait d’un élan le seuil des régions supérieures où n’avait pu l’introduire son effort incessant d’idéalisme moral. Giorgione, Sébastien del Piombo, Titien étaient restés dans les sphères profondes d’une sensualité calme où descendait l’or des fins de jour que le soleil sombré inonde de son souvenir, et des fins de saison où les végétaux accumulent dans leur tissu tout ce qu’il a répandu de rayons au cours des mois d’été. Tintoret rejoint Véronèse pour enfoncer les portes éclatantes au-delà desquelles l’esprit rencontre la clarté. Et quand il s’agit de célébrer l’apothéose de la femme, sur qui l’âme de Venise, au XVIe siècle, concentre toute sa passion, ils sortent tous les deux des alcôves de pourpre où les formes couchées mettaient sous les yeux de Titien comme un bloc de lumière blonde, ils dépassent les lisières des forêts obscures où les corps nus illuminent l’ombre bleuâtre, ils ne traversent la lagune que pour fixer sur leur palette l’opale et le corail, les pierres opaques ou translucides qui roulent avec l’ombre des palais renversés dans le scintillement des vagues. Comme pour faire entrer l’âme du monde dans les grands corps sacrés, les reins creux, les hanches pulpeuses, les seins, les bras, les cuisses, les genoux, les nuques de nacre alourdies par les cheveux blonds tressés de grosses perles, ils mêlent l’ambre et l’écume des eaux aux espaces étincelants où pleut la cendre des étoiles, où la neige des solitudes avec l’azur nocturne et le brouillard des nébuleuses fait des ruissellements de lait. Les conquérants de la mer ont fait la conquête du ciel.

q

Page 1