Chapitre 2
Mais ce n’est pas l’imprimerie qui libéra la peinture. Elle était sortie du livre avant que l’invention de Gutenberg eût répandu le livre hors des universités et des couvents. Les deux mouvements avaient la même source, ils répondaient au même besoin. Puisque le peuple ne bâtissait plus ni halles ni églises, il fallait que l’âme des halles et des églises se répandît en lui pour y faire germer des âmes qui berceraient son espoir. Les van Eyck étaient attendus. On ne s’étonne pas de les trouver si sûrs d’eux-mêmes, n’ayant à peu près rien des primitifs et tels que s’ils sentaient derrière eux une tradition déjà ancienne. Ils étaient en effet l’épanouissement du gothique, dont l’expression colorée avait peu à peu mûri entre les pages des missels.
Il était nécessaire que la peinture à l’huile fût popularisée par ceux qui avaient mission d’ouvrir ces pages et de secouer sur la foule la toison d’or qu’elle avait eu tant de mal à conquérir. C’est par elle qu’ils purent incorporer à la matière peinte la limpidité, la transparence, l’éclat profond et doux de la lumière du Nord, la lumière des ciels couverts, des labours luisants, des bois mouillés, la lumière que ne peut pas éteindre un trop pâle soleil. L’Agneau mystique de van Eyck célèbre à Gand le triomphe de la lumière presque exactement à la minute où le Baptêmede Masaccio indique au désespoir des Florentins, l’idéal formel qui lui apparaît. La foi robuste des Flamands préservait leur sensualité de l’inquiétude italienne. Ils restaient hommes du moyen âge, le cœur solide, l’œil illuminé comme une verrière, et c’est sans le savoir, sans en souffrir et sans aucune hâte qu’ils engageaient l’Europe du Nord sur des chemins inexplorés.
Pas plus que les hommes du XIIIe siècle, les van Eyck qui venaient de la Meuse et rattachaient ainsi la Flandre et la France au gothique rhénan et à l’école de Cologne n’apercevaient d’antagonisme entre les paradis sensuels et les paradis intérieurs. Ils ne se séparaient en rien des négociants de Bruges et des industriels de Gand. C’étaient de braves gens, aimant leur tâche, de probité robuste et d’esprit peu tourmenté. Ils mettaient, à couvrir leur toile, la conscience de bons tisserands, de bons drapiers, j’allais dire de bons teinturiers. Le paradis, c’était pour eux la prière ponctuelle, les offices fidèlement suivis, le prêtre écouté et respecté hors des affaires du commerce et de la peinture, la vie acceptée simplement, pourvu qu’elle se déroulât dans un beau cadre d’étoffes teintes et de bois travaillé, avec des écus dans le coffre, de la bière au cellier, de grandes épaisseurs de linge dans les armoires. C’étaient aussi des chevauchées de ville à ville, sur des bêtes massives qui marchent au pas ou au trot et dont l’allure et la docilité permettent de respirer à pleins poumons l’odeur des prés couverts de marguerites, de longer les buissons en fleurs, d’emplir ses yeux des fortes visions colorées des étendues vertes et bleues, où tous les verts et tous les bleus se mêlent et se succèdent, où toutes les cultures et tous les arbres et tous les horizons noyés installent dans le souvenir d’indestructibles harmonies que fixent le poids des moissons, l’épaisseur des terres labourées, la profondeur des nuages qui parcourent un grand ciel. Il le faut bien pour que, la mauvaise saison venue, quand les chemins sont défoncés, quand l’eau débordée des rigoles noie les champs, on puisse faire entrer dans les pièces profondes qui s’enfoncent derrière les vitres colorées un peu de la large splendeur de ces paysages, broyer l’écrin qu’ils ont fourni pour teindre les robes fourrées, pour sculpter les meubles creux vêtus de dentelles de bois et les bijoux un peu barbares avec le produit de la vente des laines et des peaux. Dans la pénombre riche, les tapis étouffent tout bruit. Une intimité somptueuse règne, arrêtée par le chêne sombre, par les tapisseries tendues, sourdes, souvent resplendissantes mais qu’atténue le demi-jour et qui font entrer dans la pièce des foules silencieuses, une extrême richesse lourde, une épaisseur de paix et de confort que ne traverse pas plus le mauvais temps que l’écho du malheur des pauvres. Dans ce luxe sans trous, le rouge profond, l’or et le bleu dominent. Mais les rouges des robes et des tapis et des carreaux se répètent dans l’eau des cuivres, le cuivre erre aussi sur tous ces miroirs sourds, l’or et le cuivre répandus, les rouges et les bleus, tout se répond, c’est une harmonie méticuleuse et pesante où des émaux et des pierreries étincellent.
Dans cette Flandre qui vivait de la fabrication et du commerce des teintures et des étoffes, où les dentelles, les velours, les draps s’entassaient dans les maisons bourgeoises, où l’on pendait des tapisseries à toutes les fenêtres quand passaient les cortèges ducaux, prodigieux de faste matériel, il n’était pas possible que l’œil des peintres ne fût pas sollicité sans cesse par toutes ces violentes, lourdes et pleines harmonies. Quand ils pénétraient dans les chambres, elles leur apparaissaient comme de grands coffres ouverts où s’entassaient un peu au hasard les plus magnifiques produits de l’industrie textile, formant des symphonies confuses mais parfaites à cause de la splendeur des matériaux et de la parenté des tons. Des hommes et des femmes qui s’y trouvaient, on ne voyait que les mains et les visages, les corps étaient couverts d’épaisses robes, les têtes de chaperons sombres ou d’amples coiffes blanches qui cachaient les cheveux, les fronts et les cous. Les volumes des corps, la correspondance des lignes se dissimulaient sous les plis, les mains et les visages éclataient dans la pénombre, retenaient seuls les regards de l’artiste avec les fortes taches colorées qui leur servaient d’écrins. Et le tableau se composait tout seul, d’un bloc massif qui s’installait dans leur mémoire sans un vide, ne leur laissant ni l’envie ni le loisir de choisir ou d’éliminer.
C’est ce qui fait des Flamands, des van Eyck en particulier, les premiers de tous les peintres qui ont respecté l’aspect total de l’homme sans y rien ajouter que leur force à le pénétrer. Ils poursuivent la ressemblance avec ténacité, la ressemblance exacte, matérielle, jusque dans la direction, la forme et la disposition des rides, le nombre des poils, le grain de la peau et c’est la ressemblance matérielle qui, à force d’exactitude, entraîne la ressemblance morale de l’individu dont les besoins et les fonctions ont peu à peu modelé le visage. Visages de marchands avides et probes, de femmes résignées à leur tâche et dont les flancs portent presque toujours leur fardeau pesant et profond, grands visages laids souvent, long nez, large bouche, mâchoire osseuse, peau tirée sur le squelette de la face ou flasque et labourée de plis. Ils sont lourds de force et de calme, denses, pleins, d’une telle épaisseur de matière et d’une vérité si nue qu’on les dirait taillés dans la masse des muscles, des nerfs, du sang, des os. Aucune généralisation, mais pas un mensonge. Chacun de ces êtres est celui qui est venu trouver le peintre, chacun vit tout à fait, sans retour sur le passé, sans regard sur l’avenir, le moment de sa vie où le peintre le rencontra. Mais il en est tant de ces visages, donateurs et donatrices et béguines agenouillés et les mains jointes, échevins, magistrats, membres de confréries, que le type moyen finit par naître de nos souvenirs confus, comme le type moyen des faces taillées dans la pierre par l’imagier champenois ou picard. Le moyen âge continue, son procédé d’accumulation patiente dont chaque élément, vu de près, garde sa caractéristique, et dont l’ensemble, vu de loin, forme un tout compact et solidaire, impossible à dissocier. D’ailleurs, des intérêts communs donnaient aux artistes de Flandre une vie morale commune. Ils continuaient d’appartenir aux corporations du moyen âge. Quand les van Eyck arrivèrent à Gand, une ghilde de peintres y existait depuis longtemps, qui n’avait ni d’autres devoirs ni d’autres privilèges que les ghildes de tisserands, de forgerons, de teinturiers ou de brasseurs.
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