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CHAPITRE V

L'esprit laïque sous la seconde République

La république de 1848, à ses débuts, sembla destinée à réaliser l'alliance du catholicisme et de la démocratie. Le gouvernement provisoire avait parmi ses membres Lamartine, le grand poète chrétien. Le ministre de l'instruction publique, un ancien saint-simonien, Hippolyte Carnot, déclara que le règne de l'Évangile était arrivé; ses circulaires invitaient les évêques à seconder les premiers efforts de la démocratie. Le clergé répondit à cet appel en bénissant les arbres de la liberté; la plupart des prélats, dans leurs mandements, proclamèrent l'adhésion de l'Eglise au gouvernement nouveau. Un groupe de catholiques voulut faire de cette adhésion la base de sa politique; l'abbé Maret, le célèbre théologien gallican, décida Lacordaire et Ozanam à fonder avec lui _l'Ère nouvelle_, qui recommandait «une alliance décidée, hautement avouée avec la démocratie». Mais Dupanloup, Veuillot, Montalembert s'entendirent pour combattre ces tendances; ils amenèrent le clergé avec ses amis politiques à soutenir «le grand parti de l'ordre». Cet appui sans réserve donné aux idées conservatrices indigna les hommes de gauche; dès 1850 la rupture était accomplie entre catholiques et républicains.

Ce résultat était prévu, annoncé depuis deux ans par une revue, la _Liberté de penser_, qui groupa dans un effort commun la plupart des défenseurs de l'idéal laïque. Cette revue avait commencé à paraître à la fin de 1847; les fondateurs, Amédée Jacques et Jules Simon, appartenaient à la gauche de l'éclectisme. Leurs opinions philosophiques faisaient d'eux les disciples de Cousin: la grandeur et la vérité du spiritualisme, la démonstration de Dieu par la raison, la morale fondée sur la croyance à l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme, autant d'idées qu'ils acceptaient avec une entière conviction. Mais sa politique leur déplaisait: Jules Simon avec sa finesse habile, avait réussi à s'accommoder assez bien de l'autorité despotique du maître, mais il était républicain de vieille date et ne le cachait pas; Jacques, personnage indépendant et peu docile, en avait assez de la discipline imposée par le chef de l'éclectisme à ses élèves. Même la brillante défense de l'Université par Cousin devant la Chambre des pairs avait laissé chez les philosophes indépendants une impression fâcheuse. «Ils sentaient que, sur certains points, on les avait trop défendus. On avait trop complètement établi leur sagesse. Ils étaient à la fois sauvés et déshonorés»[201]. Jacques et Jules Simon créèrent une revue pour défendre, comme l'indiquait le titre, la liberté de penser à la fois contre l'Eglise et contre l'orthodoxie gouvernementale.

[201] Jules Simon, _Victor Cousin_, p. 151. Rappelons les paroles de Cousin à la Chambre des pairs en 1843: «Je vous affirme qu'à l'heure où je parle, il ne s'enseigne dans aucun cours du royaume une seule proposition qui puisse porter atteinte directement ou indirectement aux principes de la religion catholique, sur laquelle est fondé l'enseignement non seulement philosophique, mais tout l'enseignement de l'Université.»

Trois numéros du recueil avaient paru quand survint la révolution de Février. Les rédacteurs avaient combattu la politique de Guizot, préconisé la réforme électorale, demandé la liberté complète; ils se rallièrent tout naturellement à la république. La _Liberté de penser_ allait désormais rester jusqu'à son dernier jour un des plus fermes appuis du gouvernement républicain. Ce gouvernement, presque tous ses amis dans les premiers jours espéraient le voir fortifié par l'alliance avec l'Eglise. La revue se chargea aussitôt de détruire leur illusion; elle publia l'article d'un jeune homme inconnu, Ernest Renan, sur le «libéralisme clérical»[202].

[202] Cet article, paru dans le numéro de mai 1848, a été réimprimé dans les _Questions contemporaines_, de Renan.

«Des moines transformés en ardents démocrates, écrit Renan, les anciens alliés de la noblesse devenus plus républicains que le tiers état, des prêtres bénissant l'arbre qu'ils ont tant de fois maudit, et traitant de tyrannie le gouvernement qu'ils avaient d'abord traité d'anarchie, voilà les miracles que cette année nous réservait». Certes, l'Eglise peut se réjouir d'une révolution qui chasse le roi usurpateur, qui facilitera peut-être le retour du roi légitime; quant à s'entendre avec la démocratie moderne, elle ne le peut pas. La doctrine catholique repousse la souveraineté du peuple et justifie le droit divin des rois. La démocratie, qui existait dans l'organisation primitive du catholicisme, a été supprimée peu à peu et remplacée par une hiérarchie rigoureuse. Quant à la tolérance, l'Eglise ne saurait l'admettre; elle affirme que la vraie religion est imposée par l'évidence, que l'erreur vient seulement de l'irréflextion ou de la mauvaise foi; donc le mécréant est damné. «Or, on est bien près de brûler dans ce monde-ci les gens que l'on brûle dans l'autre... Toutes les fois que l'Eglise le pourra sans danger, elle persécutera, et sera conséquente en persécutant. Rien ne tient devant la seule chose nécessaire, sauver les âmes». Les catholiques libéraux, qui ne le comprennent pas, démontrent simplement leur ignorance[203].

[203] «Je conçois les orthodoxes, je conçois les incrédules, mais non les néocatholiques. L'ignorance profonde où l'on est en France, en dehors du clergé, de l'exégèse biblique et de la théologie, a seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de contradictions.»

La _Liberté de penser_ a contribué à répandre l'expression de «parti clérical»; souvent elle l'emploie pour désigner le clergé catholique et ceux qui le soutiennent[204]. Ce parti est à ses yeux l'ennemi par excellence; il combat la philosophie, et la démocratie a besoin de la philosophie pour trouver une base à la morale. Cette morale, ce n'est plus le christianisme qui est capable de l'enseigner au peuple. Il abêtit l'enfance par les mystères absurdes que renferme le catéchisme; il enseigne l'injustice en racontant le péché originel et les vengeances divines; il combat la liberté en asservissant la raison, l'égalité en distinguant les chrétiens des infidèles, la fraternité en disant «hors de l'Eglise, point de salut»[205].

[204] Un juriste, Serrigny, parle du parti légitimiste ou clérical: «ces mots expriment, chez nous, une seule et même idée, tant est intime le sentiment qui les unit» (15 juillet 1849).

[205] Jacques, _Essais de philosophie populaire_, introduction. (_Liberté de penser_, 18 décembre 1850.)

Mais il ne suffit pas de dire que l'ancienne religion a fait son temps. «Le vide que le christianisme, en se retirant, a laissé dans les âmes, qui le remplira?» Il y a là une œuvre nécessaire: toute organisation politique repose sur des principes que les citoyens doivent comprendre et accepter; l'intelligence des principes, c'est la philosophie. La raison humaine, par la collaboration de tous, fera naître la religion nouvelle qui est nécessaire à notre peuple. On enseignera dans les écoles publiques une philosophie d'Etat; c'est inévitable, puisque l'Etat représente et réalise une certaine doctrine. Cette doctrine spiritualiste fournira l'enseignement nécessaire à la démocratie[206].

[206] Jacques (suite), janvier 1851: «Ce sont des hommes que vous voulez gouverner, et c'est au but que leur nature leur assigne que vous prétendez les conduire. Commencez donc par comprendre et cette nature et cette fin, pour y accommoder vos institutions et vos lois.» La religion nouvelle aura-t-elle des symboles et un culte? «Je l'ignore; ce que je sais, c'est que cela ne se fait pas par calcul et ne se règle pas officiellement.» (_ibid._)

Amédée Jacques voulait donc reprendre, pour une république fondée sur le suffrage universel, l'essai que Victor Cousin avait réalisé dans une monarchie censitaire. Ce n'est pas l'idée d'une philosophie obligatoire qu'il reproche au fondateur de l'éclectisme; c'est le manque de confiance dans la raison humaine, de dignité devant les adversaires de cette raison. C'est ce que la _Liberté de penser_ déclara lorsque le philosophe, encore puissant, voulut travailler par de petits écrits à prémunir les ouvriers contre le socialisme[207]. C'est ce qu'elle répéta lorsque, traité en ennemi par la réaction victorieuse, il perdit la présidence du jury d'agrégation de philosophie[208].

[207] «Vous voulez, dites-vous, faire connaître la philosophie au peuple; c'est un noble dessein, auquel nous applaudissons volontiers. Montrez-la donc non pas humiliée, non pas honteuse d'elle-même, non pas emmaillotée mais libre, au contraire, mais pleine de confiance et d'espoir, et marchant, enseignes déployées, à la conquête de l'avenir.» (15 mars 1849.)

[208] Cousin était remplacé par un membre de la Cour de Cassation. «Si on humilie la philosophie devant le Code, lui dit Jacques, ne l'avez-vous pas assez humiliée devant l'éclectisme et devant la sacristie?» (août 1851.)

Les idéalistes qui écrivaient dans cette revue n'admettaient plus, vis-à-vis de l'Eglise, ni compromis ni transaction. Renan l'avait dit une première fois; il le répéta en montrant l'art, la philosophie, la littérature dominées depuis quelques mois par la peur. «Oh! les étranges chrétiens, s'écriait-il, que les chrétiens de la peur[209]!» Un jeune professeur à l'âme stoïque, Eugène Despois, écrit en 1850: «Il y a désormais des jésuites et des philosophes, des royalistes et des républicains; quant aux intermédiaires, aux hermaphrodites de la religion, aux amphibies de la politique, cette variété de l'espèce humaine tend à disparaître. Ce n'est pas nous qui le regrettons». Mais nul ne poussa l'audace combative aussi loin qu'Emile Deschanel. Celui-ci, disciple fidèle du XVIIIe siècle, avait eu maintes fois maille à partir avec les catholiques[210]. C'est lui qui releva le défi de Montalembert disant à la tribune: «Il n'y a pas de milieu; il faut aujourd'hui choisir entre le catholicisme et le socialisme». Approuvant cette franche déclaration, le professeur du lycée Louis-le-Grand montra le catholicisme en train de mourir, le socialisme en train de régénérer le monde[211].

[209] 15 juillet 1849 (article reproduit dans les _Questions contemporaines_).

[210] L'_Univers_ l'avait attaqué déjà quand il était simple élève de l'Ecole Normale. Plus tard, professeur à Bourges en 1843, il écrivait des vers exhortant les prêtres à demeurer silencieux près du tombeau de leur Eglise:

Silence donc, silence! Aimez la paix et l'ombre, Suivez votre Dieu mort dans son sépulcre sombre; Ne vous hasardez plus à la rébellion. Ce peuple est patient; mais craignez sa colère. Ne le réveillez pas! ne sortez pas de terre Entre les griffes du lion!

(_Liberté de penser_, avril 1851.)

[211] Février, avril et juillet 1850.

Les articles de Deschanel causèrent une grosse émotion. Jules Simon, qui depuis deux ans figurait parmi les rédacteurs les plus actifs de la revue, ne voulut pas approuver cette conversion au socialisme et quitta la _Liberté de penser_. Deschanel fut frappé aussitôt après la publication du premier article; sans attendre la suite, le ministre le déclara suspendu provisoirement et le traduisit devant le conseil académique. Deschanel aggrava son cas en publiant immédiatement dans la revue les audacieuses «considérations» exposées par lui devant ses juges. Il ne se bornait pas à invoquer ses droits de citoyen, à montrer que le professeur, hors du lycée, ne relève que du droit commun; il énuméra toutes les calomnies proférées depuis dix ans par les soutiens de l'Eglise contre l'enseignement universitaire; il se déclara fier d'avoir mérité depuis ses débuts la haine des jésuites[212]. Le conseil académique refusa de formuler un avis; mais au conseil de l'Université, malgré l'opposition de Dubois, d'Ortolan, de Saint-Marc-Girardin, les efforts de Cousin et de Giraud décidèrent la majorité à se prononcer contre l'accusé. Celui-ci continua sa carrière de publiciste et, à la veille du coup d'Etat, glorifia encore l'œuvre accomplie par l'enseignement laïque[213].

[212] Mars 1850. Cf. Paul Raphael, _L'affaire Emile Deschanel_ (_La Revue_, 1er février 1914).

[213] «Oui, qu'on le sache ou non, qu'on le veuille ou non, qu'on en fasse un titre d'éloge ou de blâme, l'enseignement laïc et national, malgré mille obstacles et mille entraves, résultant surtout de l'hypocrisie de ses chefs, cet enseignement, animé d'une âme qui n'est pas la leur, animé de l'esprit même du pays, a su faire, sous la Restauration, des libéraux; sous la monarchie de Juillet, des républicains; sous la République, des socialistes.» (_Liberté de penser_, août 1851.)

La _Liberté de penser_ fit une guerre acharnée à Falloux devenu ministre. Elle signala tous les dangers, toutes les arrière-pensées de la loi sur l'enseignement proposée par lui. Elle dénonça les mesures de sévérité contre les professeurs républicains, les abus de pouvoir contre les universitaires israélites; elle montra l'esprit de réaction faussant jusqu'aux examens[214]. S'intéressant beaucoup à l'enseignement primaire, comme à la base nécessaire du régime républicain, elle suivit toutes les étapes de la grande persécution dirigée contre les instituteurs. Dans tous ces abus de pouvoir, les rédacteurs découvrent l'action du clergé; ils commencent, comme on le fera tant de fois désormais, à citer les formules hyperboliques de Louis Veuillot pour montrer jusqu'où vont les prétentions de l'Eglise. Parfois ces graves philosophes se permettent la raillerie, en résumant les petits livres de propagande catholique ou en signalant une réclame faite pour recommander une pâte aux gens bien pensants[215]. Pendant quatre ans la _Liberté de penser_ offrit un organe aux intellectuels républicains et fit l'apologie de l'enseignement laïque à tous les degrés, semant ainsi des idées qui devaient germer plus tard.

[214] A propos de l'échec de Taine à l'agrégation, elle disait: «Il est refusé parce qu'il a dédaigné les faciles déclamations sur la providence, sur la morale religieuse et sur la nécessité d'un culte.» (Septembre 1851.) Ces lignes, signées par Amédée Jacques, étaient du jeune Prévost Paradol. (Taine, _Correspondance_, I, p. 127.)

[215] Janvier 1850.

La guerre entre le catholicisme et la libre pensée agitait aussi la jeunesse du quartier latin. L'École Normale reçut en 1848 la promotion brillante et fougueuse où figuraient Taine, About, Sarcey: les catholiques y étaient dirigés par Barnave, un futur prêtre; les républicains, beaucoup plus nombreux, avaient About comme chef. Taine, déjà grave et silencieux, prenait part cependant quelquefois à ces polémiques, par exemple en faisant une leçon très amère sur Bossuet. Cette jeunesse vit avec indignation le directeur aimé de tous, Dubois, remplacé par un inconnu qui avait mission de mater et de catholiciser les normaliens; puis ce fut le sous-directeur, le sage Vacherot, qui fut révoqué à propos d'une polémique avec l'abbé Gratry. La surveillance minutieuse qui suivit ces jeunes gens, sortis de l'École Normale, dans les collèges où ils débutaient, acheva de les exaspérer contre le parti clérical[216].

[216] Sarcey, _Journal de Jeunesse_, pp. 43, 127, 131-2, 140, 150, et _passim_. Cf. Georges Weill, _Histoire de l'enseignement secondaire_, ch. VI.

En dehors des normaliens, d'autres étudiants du quartier latin, plus hardis, plus démocrates, manifestaient bruyamment en faveur de la libre pensée. Un de leurs principaux rendez-vous était le cours de Michelet au Collège de France. On s'y réunissait longtemps avant l'heure de la leçon; de jeunes républicains tels que Ranc et Jules Vallès étaient là au premier rang, mêlés à quelques adversaires et à des curieux. On entonnait en chœur la chanson de Béranger, _Hommes noirs, d'où sortez-vous_, et les couplets socialistes de Pierre Dupont[217]. Le maître arrivait enfin et continuait son apostolat, interrompu souvent par des applaudissements frénétiques. Mais au début de 1851 le ministère suspendit son cours.

[217] Ranc, _Souvenirs_, p. 68.

C'est au quartier latin que demeurait aussi le jeune Renan. Outre les deux articles de polémique cités plus haut, il publia dans la _Liberté de penser_ une étude sur «Les historiens critiques de Jésus», qui renfermait déjà en germe la grande œuvre de sa vie. En même temps il composait, dans sa retraite studieuse, une profession de foi philosophique: c'était un hymne à la science, et un long cri de guerre contre les puissances auxquelles il avait réussi à se dérober, l'Église et la théologie[218]. Mais un voyage en Italie éveilla l'artiste qui dormait en lui, le calma, le détendit; à son retour il trouva son livre «âpre, dogmatique, sectaire et dur»; il renonça donc à le publier, tout en se préparant à propager les idées qui l'avaient inspiré[219].

[218] Ce livre, _L'Avenir de la Science_, finissait par une invocation au Dieu qui avait eu jadis sa foi: «Adieu donc, ô Dieu de ma jeunesse! Peut-être seras-tu celui de mon lit de mort. Adieu; quoique tu m'aies trompé, je t'aime encore!»

[219] _L'Avenir de la Science_, avant-propos.

Un autre philosophe s'était déjà lancé dans la mêlée politique. Littré, fils de jacobin, combattant de 1830, luttait avec la même ardeur pour la république et pour la libre pensée; disciple d'Auguste Comte, il conciliait l'amour pour la liberté avec l'attachement à la philosophie positive. Dès 1849 il décrivit dans le _National_ la décadence du catholicisme; la philosophie éclectique ne lui semblait pas valoir davantage, si bien que les mesures immédiates à prendre étaient, selon lui, la suppression du budget des cultes et la suppression de l'Université. En 1851 Littré montra les progrès du socialisme vainement combattus par les hommes qui avaient fait l'expédition de Rome à l'extérieur, puis à l'intérieur; il réclama une alliance entre positivistes, républicains et socialistes, afin de constituer le vrai parti de l'ordre, et d'organiser la société nouvelle. Mais l'influence de Littré ne devait s'exercer que plus tard sur une partie de la jeunesse pensante[220].

[220] Ces articles sont réunis dans _Conservation, Révolution et Positivisme_.

La propagande républicaine, faite par les professeurs de l'enseignement secondaire dans la bourgeoisie, était menée dans le peuple par les instituteurs. Le clergé, qui croyait depuis 1848 sa puissance bien établie chez les paysans, vit avec surprise dans de nombreux villages les instituteurs se dresser en face des curés. Très pauvres, vivant au milieu des pauvres, mal vus des propriétaires depuis longtemps, ils étaient disposés à réclamer des réformes sociales, à répéter les formules de la presse contre la tyrannie des riches; on les accusa donc de socialisme, d'autant plus que ce terme au sens alors très vague pouvait être appliqué à toutes les théories démocratiques. On dénonça les opinions dangereuses de ces «anticurés.» Il était impossible pourtant de les soupçonner d'athéisme; à part une exception comme Lefrançais, les instituteurs les plus belliqueux sont des déistes convaincus. Malardier, le représentant du peuple à la Législative, Pierre Vaux, le futur martyr de la réaction, invoquent Dieu en faveur de la justice de leur cause; ils se réclament de Jésus, comme tous les démocrates en 1848. Mais ils combattent le clergé qui les opprime dans les villages, et qui se montre hostile au parti républicain. Voyons les plus avancés; pénétrons dans le groupe d'instituteurs et d'institutrices socialistes qui s'était formé à Paris, en 1850. Pauline Roland, chez qui l'on se réunissait d'ordinaire, était animée d'une foi ardente en Dieu; son amie Jeanne Deroin se laissait attirer par le panthéisme; M. et Mme Bizet, les parents de l'auteur de _Carmen_, étaient à la fois catholiques gallicans et proudhoniens. Deux membres du groupe, Lefrançais et Perot, voulaient écarter les formules métaphysiques, mais, pour ne pas se séparer des autres militants, ils consentirent à signer un manifeste qui débutait en affirmant l'existence de Dieu[221]. Cela n'empêcha pas les ministères conservateurs de frapper les instituteurs à coups redoublés. La loi provisoire que Parieu fit voter au début de 1850 mit les instituteurs sous l'autorité des préfets. Ils furent déplacés, suspendus, destitués par fournées[222]. L'autorité du clergé sur eux redevint plus forte que jamais.

[221] Lefrançais, _Souvenirs d'un révolutionnaire_, p. 96. Arsène Meunier qui avait fait depuis le 24 février une ardente propagande républicaine, fut frappé, en même temps que Perot et Lefrançais, par un jugement de 1850 qui leur interdit d'enseigner.

[222] Un préfet arrivant dans un nouveau département s'écria: «Il faut que je révoque une vingtaine de ces misérables instituteurs.» (Brouard, _Essai d'histoire de l'instruction primaire_, p. 80.)

Cette loi fut nommée la «petite loi», par opposition à la grande loi sur l'enseignement qui a gardé dans l'histoire le nom de loi Falloux: Il est inutile d'en refaire l'exposé[223]; notons seulement dans quelles circonstances elle fut votée. Les républicains dès 1848 avaient accepté le principe de la liberté d'enseignement; mais les catholiques à la Législative purent aller plus loin, grâce à l'adhésion de Thiers et d'une majorité conservatrice qui voyait dans la religion le meilleur appui de la propriété. Le projet rencontra de nombreux adversaires. Un catholique universitaire qui appartenait à la majorité, Wallon, montra le danger d'accorder aux écoles confessionnelles une place qu'elles n'avaient point auparavant; un catholique de gauche, Arnaud (de l'Ariège) s'indigna de voir une loi d'enseignement inspirée par la peur. Parmi les républicains, le plus ardent fut Victor Hugo; un magnifique éloge du sentiment religieux lui permit de flétrir par antithèse, le parti clérical: son discours annonça que la nouvelle loi couperait en deux l'âme nationale[224]. Mais en général la gauche, tout en blâmant les concessions faites à l'Église, ne vit pas l'importance de cette loi; elle croyait l'enseignement universitaire trop solidement établi pour qu'on pût lui opposer une concurrence dangereuse. D'ailleurs, malgré l'aggravation des conflits religieux, beaucoup de ses membres estimaient toujours nécessaire de maintenir un lien entre l'Église et la République.

[223] V. Henry Michel, _La loi Falloux_, 1906.

[224] L'orateur approuve la liberté d'enseignement, mais avec une surveillance exercée par «l'Etat laïque, purement laïque, exclusivement laïque.» Le parti clérical a étouffé l'Italie et l'Espagne; il veut maintenant dominer la France en refoulant le socialisme. «Il s'imagine que la France sera sauvée quand il aura combiné, pour la défendre, les hypocrisies sociales avec les résistances matérielles, et qu'il aura mis un jésuite partout où il n'y aura pas un gendarme.»

Au contraire, les événements survenus depuis le 24 février décidèrent Edgar Quinet à demander la séparation de l'Église et de l'État[225]. Plus mêlé que Michelet à la politique pratique, représentant du peuple à l'Assemblée Législative comme à la Constituante, il plaçait toujours le problème religieux à la base des autres. Le culte de la France démocratique, prêché dans ses cours du Collège de France, était de plus en plus méconnu par une bourgeoisie désireuse de revenir aux croyances du passé; il chercha donc un système qui permettrait à la démocratie de grandir en échappant aux luttes confessionnelles. Son livre sur _L'Enseignement du peuple_ est d'une importance capitale, car il a donné le programme de l'école laïque.

[225] Parmi les rares partisans de la séparation à cette époque, citons l'économiste Bastiat. Il la désirait à la fois pour des raisons économiques et pour des raisons religieuses. Il était injuste, à ses yeux, qu'un citoyen fût obligé de salarier, par ses impôts, des cultes auxquels il ne croyait pas. Si chaque religion était abandonnée à la bonne volonté de ses fidèles, la foi renaîtrait, la fusion des sectes chrétiennes s'accomplirait. «Le sacerdoce serait l'instrument de la religion, la religion ne serait pas l'instrument du sacerdoce.» (_Œuvres_, VII, p. 360. Cf. p. 351.)

Les élections de 1849, dit Quinet, ont montré comment un peuple devenu libre va au devant de la servitude volontaire; c'est que l'éducation manque à notre pays. L'éducation nationale jusqu'ici reposait sur la religion; mais puisque l'État reconnaît trois ou quatre religions officielles, ce régime ne fournit plus le principe d'unité nécessaire à une nation. La question est grave, beaucoup plus qu'on ne le croit. La plupart des Français pensent que la vie politique se développe indépendamment de la religion, que l'organisation adoptée par celle-ci n'intéresse pas tous les citoyens; donc ils trouvent inutile de la changer. Les pays où règnent ces idées font des révolutions politiques, mais point de révolutions religieuses, parce qu'ils n'ont plus assez de foi pour cela. Ils laissent ainsi le champ libre à la réaction, et leur œuvre est toujours à recommencer: «une religion morte communique infailliblement sa mort à l'État, au peuple qui y reste politiquement et organiquement attaché». L'exemple de 1848 est là pour nous éclairer: les républicains ont été heureux de voir les arbres de la liberté offerts par les dames du Sacré-Cœur, bénis par les prêtres; ils ont prodigué au clergé les faveurs et les prévenances. Voilà comment l'expédition de Rome a été rendue possible.

Eh! bien, continue l'écrivain, puisque la France ne veut pas faire une révolution religieuse, puisqu'elle tente cette entreprise étrangement difficile de conserver à la fois le catholicisme et la liberté, une seule méthode peut lui permettre d'arriver à un état de choses durable: qu'elle accomplisse la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce doit être une séparation complète, radicale; si le catholicisme demeure mêlé à la vie de la république, il la corrompra. Il s'est combiné avec la gloire sous l'Empire, avec le droit divin sous la Restauration, avec le droit constitutionnel sous Louis-Philippe, avec le droit républicain en 1849; qui peut jurer qu'il ne se combinera point avec le socialisme? Tous les régimes lui seront bons, pourvu qu'il domine. En face de lui, c'est une nécessité de maintenir l'État fort et centralisé; chargeons l'État d'organiser, à lui seul, l'école laïque. Comment confier l'instruction à des clergés qui se combattent réciproquement? «Il y aurait en France des sectes et point de nation». Comment aussi charger le prêtre de collaborer avec l'instituteur? «L'instituteur laïque, en intervenant dans l'Église, y fait entrer l'hérésie. Le prêtre, en intervenant dans l'école, y fait entrer la servitude. Que faut-il donc faire? Les séparer». La société laïque repose sur l'amour des citoyens les uns pour les autres; elle est une «alliance pacifique de toutes les croyances, de toutes les opinions, de toutes les sectes dans le sein d'une même nation». Voilà le régime que l'instituteur doit faire subsister, en disant aux enfants de confessions différentes: «vous êtes tous enfants d'un même Dieu et d'une même patrie». L'école laïque pourra ainsi ramener la paix en France, mettre fin aux haines qui déchirent la génération actuelle[226].

[226] «Croyez-vous que ce serait un malheur irréparable pour votre enfant de naître ainsi à la vie civile dans un sentiment de concorde, de paix, d'alliance avec tous ses frères?... Nos lèvres ne peuvent plus que maudire; nos paroles ne servent plus qu'à nous percer et à nous repaître de nos propres blessures.» Que l'enfant ignore la haine.

Évitons, dit encore Edgar Quinet, de nous laisser décevoir par les formules séduisantes que le clergé interprète à sa façon. La liberté, qu'il invoque aujourd'hui, laisse les individus complètement isolés en face d'une Église à laquelle l'État donne 40 millions; l'égalité place l'instituteur laïque, abandonné par l'État, en présence de l'ecclésiastique, protégé par l'Église. Napoléon, qui releva l'Église, comprit le besoin de lui opposer l'Université, mais il affaiblit celle-ci en la déclarant liée au dogme catholique[227]. Il faut aujourd'hui supprimer le budget des cultes, proclamer l'enseignement gratuit, séparer l'Église de l'État, faire l'école laïque. «Cette idée si simple, je le sais, est encore prématurée; mais que mes amis du moins ne la laissent pas retomber dans l'oubli. Quand le moment viendra, que d'autres, plus heureux que moi, la popularisent et l'appliquent». Jules Ferry devait réaliser le vœu d'Edgar Quinet[228].

[227] «Que fallait-il pour la mettre à merci? Qu'un évêque seulement retirât son aumônier.»

[228] Jules Ferry installait en 1882 son successeur au ministère de l'Instruction publique et lui disait en montrant un livre de Quinet, peut-être _L'enseignement du peuple_: «c'est mon bréviaire». (Henry Michel, _Le centenaire d'Edgar Quinet_, dans _Revue pédagogique_, 1903.)