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CHAPITRE VI

La résistance à l'Empire clérical

L'alliance du clergé avec le Prince-Président, s'était maintenue, malgré quelques froissements, depuis l'élection du 10 décembre 1848; le 2 décembre 1851 parut la consacrer d'une manière définitive. Les deux grands chefs catholiques, Montalembert et Veuillot, s'entendirent pour approuver le coup d'État; ceux de leurs amis, tels que Falloux, qui n'allaient pas jusqu'à l'adhésion publique, étaient quand même satisfaits. Le clergé apprit bientôt que Rome se félicitait du triomphe remporté par Louis-Napoléon; _l'Univers_ cita le mot de Pie IX: «Le ciel vient d'acquitter la dette de l'Église envers la France»[229]. Les évêques suivirent le pape: si quelques-uns, comme Pie et Dupanloup, s'imposaient une certaine réserve dans leur langage, la plupart employèrent des formules chaleureuses pour célébrer l'acte qui avait sauvé la France. Lacordaire et les quelques amis qui protestaient avec lui restèrent isolés. Bientôt, il est vrai, Montalembert se ressaisit, regretta sa conduite, et voulut détourner ses coreligionnaires d'un entraînement aveugle vers le despotisme; un petit groupe seulement le suivit. Un an après le coup d'État, le rétablissement de l'Empire excita de nouveau les acclamations de l'épiscopat; Parisis et Salinis se distinguèrent par leur enthousiasme. Les fêtes religieuses devinrent de grandes cérémonies officielles; les fonctionnaires civils y prenaient part, et l'on y célébrait à la fois l'Église et l'empereur.

[229] _Univers_, 7 janvier 1852.

Cette alliance différait de celle qui avait uni le trône et l'autel sous la Restauration. Entre les Bourbons et le clergé catholique il y avait affinité naturelle, car tous croyaient au droit divin des rois; les prélats gallicans de 1830 voyaient dans le monarque, au moins autant que dans le pape, un chef respecté; si la Charte leur déplaisait, du moins elle reconnaissait le catholicisme comme la religion de l'État. Sous l'Empire il n'en est plus de même. La Constitution de 1852 mentionne les principes de 1789; l'empereur tient son pouvoir du peuple et n'admet pas de religion d'État. L'Église, de son côté, qui a compris quelle puissance lui est donnée par le suffrage universel, se trouve assez forte pour indiquer les conditions de son concours. Lorsque Napoléon III exprima le désir d'être sacré à Notre-Dame, Pie IX exigea préalablement la suppression des articles organiques; l'empereur hésita et finalement se déroba. Parmi ses conseillers, plusieurs craignaient les empiètements du clergé: un légiste gallican, Rouland, surveillait avec soin les progrès de l'ultramontanisme; Fortoul, dès qu'il le put, modifia quelques articles de la loi de 1850, surtout en rétablissant les recteurs d'académies, capables de tenir tête aux évêques. D'ailleurs un sceptique du genre de Morny, un napoléonien autoritaire comme Persigny, pouvaient bien favoriser l'Église par politique; ils ne lui appartenaient pas.

Pendant longtemps ces difficultés, ces défiances n'apparurent pas au dehors; le public ne voyait que l'union intime des deux puissances. Napoléon III faisait prêcher le carême à la chapelle des Tuileries; le P. Ventura, l'ancien ami de Lamennais et du libéralisme, converti aux doctrines ultramontaines et conservatrices, fit à la cour impériale des sermons sur la politique, où les demandes les plus audacieuses des évêques de l'ancien régime étaient dépassées[230]. L'impératrice était une catholique fervente. Les ministres multipliaient les manifestations de zèle envers l'Église. Fortoul, par exemple, malgré ses réserves secrètes, semblait s'être donné comme but essentiel d'humilier les professeurs devant les évêques; les aumôniers exerçaient une surveillance véritable sur le corps enseignant et sur les élèves; bien que la philosophie eût été découronnée, la classe de _logique_ demeurait toujours l'objet de leurs suspicions. Les préfets suivirent l'exemple venu de haut; la magistrature poursuivait les livres irréligieux avec un zèle infatigable[231]. La politique extérieure allait dans les mêmes voies: le gouvernement qui, après avoir restauré Pie IX à Rome, protégeait les moines latins contre la Russie schismatique, apparut comme le chevalier de l'Église; l'occupation de la Nouvelle-Calédonie, les guerres de Chine et de Cochinchine montrèrent les missionnaires et les soldats français travaillant de concert. L'année 1858 marque l'apogée de l'alliance. Elle s'ouvre par l'attentat d'Orsini, qui décide l'empereur à donner un coup de barre à droite, et qui paraît le brouiller avec les Italiens. Elle se continue par le voyage triomphal de Bretagne: l'empereur et l'impératrice parcourent la presqu'île en souverains très chrétiens et viennent célébrer la fête napoléonienne du 15 août à l'église de Sainte-Anne d'Auray; l'évêque de Rennes salue Napoléon III, «de tous les monarques français depuis saint Louis, le plus dévoué à l'Église et à son œuvre de civilisation et de progrès». L'_Univers_ décrit les étapes de ce voyage dans des chroniques enthousiastes.

[230] Ces conférences de 1857 sont réunies dans _Le pouvoir politique chrétien_, par Ventura (1858). L'impression fut si mauvaise que Napoléon III blâma ouvertement le prédicateur. (Bazin, _Mgr Maret_, II, p. 87.)

[231] En 1852, le tribunal de commerce de la Seine donna gain de cause à un libraire qui avait retiré de la circulation un livre d'histoire religieuse condamné par l'Index; et les catholiques d'affirmer triomphalement que la juridiction de l'Index était reconnue désormais en France. (_Annales de philosophie chrétienne_, t. XLV, p. 234.)

Les époques d'alliance intime entre l'Église et l'État ont toujours été celles où l'anticléricalisme se réveillait avec une force nouvelle; il fut d'autant plus ardent cette fois que l'alliance était ouvertement conclue contre la liberté, comme Louis Veuillot le montra sans relâche. On peut dire sans hyperbole que nul n'a plus contribué que le grand polémiste catholique à développer la haine contre le clergé. Il se plaisait à faire ressortir dans la doctrine catholique les affirmations les plus contraires aux principes modernes, à railler, à humilier le libéralisme. On a eu tort, dit-il par exemple, de ne pas brûler Luther: celui-ci et ses complices ont détaché de l'Eglise 40 millions d'hommes; cela fait depuis le seizième siècle douze générations, c'est-à-dire 480 millions d'hommes damnés parce qu'on n'a pas supprimé à temps ce prêcheur d'hérésies[232]. Tâchant d'imiter Veuillot, sans avoir son talent, les rédacteurs de _l'Univers_, Coquille, Aubineau, Guéranger, Dulac, Jules Morel multipliaient les déclarations les mieux faites pour étonner, pour exaspérer les hommes du XIXe siècle. Il serait facile de choisir à peu près au hasard dans leurs articles, mais nous n'avons pas besoin de nous charger de cette recherche; Montalembert s'y est appliqué avec un soin minutieux[233]. D'après eux, l'édit de Nantes fut un chef-d'œvre d'imprévoyance et d'iniquité; la Révocation, y compris les dragonnades, fut digne d'éloges; le duc d'Albe a sauvé l'indépendance et la foi de la Belgique; la Révolution ne mérite qu'anathèmes. D'après eux également, la liberté politique est inutile et nuisible; la liberté de la presse doit être supprimée, sauf exception pour _l'Univers_, car «nous sommes un journal qui se confesse»; la seule liberté légitime, et qui doit demeurer complète, est celle de l'Église.

[232] Cité par Guéroult, _Etudes de politique et de philosophie religieuse_, p. 208.

[233] V. Lecanuet, _Montalembert_, III, p. 88.

L'_Univers_ devint très précieux pour les ennemis de l'Eglise, parce qu'il leur offrait une mine d'arguments toujours renouvelés. Quand un journal libéral, redoutant les rigueurs du gouvernement, hésitait sur les sujets à traiter, il avait la ressource de se rabattre sur une polémique avec la feuille ultramontaine. Les catholiques libéraux, devenus les ennemis acharnés de Veuillot, ne cessèrent de lui reprocher d'irriter contre l'Église tous les neutres, tous les modérés: Albert de Broglie montra que les polémistes irréligieux citaient sans cesse l'_Univers_, qu'ils aimaient affirmer d'après lui l'opposition entre la raison et la foi, l'intolérance nécessaire de l'Église, l'incompatibilité entre le catholicisme et la société issue de 1789[234]. Montalembert enveloppait dans ses imprécations le rédacteur de l'_Univers_ et les prélats qui le soutenaient. Devenu prophète de malheur, il ne cessa de répéter pendant dix-huit ans que l'Église, par cette alliance avec le despotisme suivant de si près l'alliance avec la république, préparait et justifiait d'avance les représailles d'une révolution triomphante. Il le déclara dès 1852, en pleine réaction; il le répéta en 1863, au congrès catholique de Malines; ses conversations avec les étrangers, ses lettres à des amis reprenaient continuellement la même prédiction sinistre sur la victoire inévitable de l'anticléricalisme[235].

[234] V. Georges Weill, _Histoire du catholicisme libéral en France_, p. 123.

[235] «Ce n'était donc qu'un masque, vous dira-t-on, que cet amour de la liberté dont vous vous targuiez, un masque incommodément porté pendant vingt ans, et que vous avez jeté à la première occasion favorable!» (_Des intérêts catholiques au XIXe siècle_, 1852). «S'il éclatait aujourd'hui une nouvelle révolution, on frémit à la pensée de la rançon qu'aurait à payer le clergé pour la solidarité illusoire qui a semblé régner pendant quelques années entre l'Eglise et l'Empire» (discours de Malines).--Senior, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot_, II, p. 137. «L'Eglise sera la première victime de la prochaine révolution, et les catholiques descendront à l'état de _parias_ dont les généreux efforts d' O'Connell, des auteurs de la Constitution belge, et des catholiques libéraux de France les avaient tirés. Ils l'auront _voulu_ et _mérité_, tel est mon pronostic» (lettre du 8 mars 1865 à la comtesse Apponyi, dans _Revue des Deux-Mondes_, 15 novembre 1913).

Montalembert n'exagérait rien quand il parlait de la colère des libéraux contre le clergé. Un grand esprit, libéral avant tout, mais sincèrement attaché à la religion, Tocqueville ne cessait de gémir sur les méfaits de l'épiscopat[236]. Un autre libéral, très sincèrement croyant, Léon Faucher tenait le même langage[237]. Mais l'irritation était beaucoup plus grande et plus générale chez les républicains. Ces hommes qui avaient accueilli avec tant de joie l'adhésion de l'Eglise à la République ne trouvaient maintenant que paroles amères au sujet de la perfidie des prêtres. Ce courroux se manifesta surtout chez les proscrits. Exaspérés par l'exil, se reprochant mutuellement la défaite commune, ils n'oubliaient leurs querelles que pour maudire ensemble la conduite de l'Eglise depuis le 2 décembre[238]. Victor Hugo se fit l'organe du sentiment général; les _Châtiments_ poursuivirent de leurs imprécations vengeresses le clergé aussi bien que la magistrature et l'armée.

Oui, ces évêques, oui, ces marchands, oui, ces prêtres, A l'histrion du crime, assouvi, couronné, A ce Néron repu qui rit parmi les traîtres, Un pied sur Thraséas, un coude sur Phryné,... Ils vendent, o martyr, le Dieu pensif et pâle Qui, debout sur la terre et sous le firmament, Triste et nous souriant dans notre nuit fatale, Sur le noir Golgotha saigne éternellement!

[236] V. Georges Weill, _ibid._, p. 129.

[237] «Le catholicisme s'expose aux mêmes périls auxquels l'avait déjà livré Charles X, en mettant l'autel sur le trône. Nous avons en perspective une réaction semblable à celle qui, en balayant le trône des Bourbons en 1830, faillit aussi renverser les autels» (lettre du 14 février 1853, dans Léon Faucher, _Biographie et correspondance_, I, p. 330).

[238] Martin Nadaud, _Mémoires_, p. 370. Cette colère apparaît dans la phrase d'un grand déclamateur, Michel (de Bourges): «Puissé-je m'endormir de mon dernier sommeil au bruit des temples catholiques s'écroulant sous les coups du marteau populaire!» (lettre à Quinet, citée par Maurice Barrès dans _Revue bleue_, 21 février 1914).

Moins illustre et moins populaire que Victor Hugo, Edgar Quinet occupait cependant une place honorable dans la proscription. L'événement avait justifié ses prophéties au sujet du péril que le catholicisme faisait courir à la liberté. Voilà pourquoi les livres écrits par lui pendant l'exil ont presque tous pour objet le combat contre l'Eglise. Si l'Italie n'a pu réaliser son unité, c'est que les papes l'ont frappée de mort politique; si la Hollande s'est affranchie de l'Espagne au seizième siècle, c'est parce qu'elle a changé de religion. Pour sauver la France, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'éducation laïque elle-même ne suffisent plus. Détruire le catholicisme par la force? aujourd'hui cela ne peut plus réussir; opposer la philosophie à toutes les religions? c'est insuffisant, car les peuples ne peuvent se passer de cérémonies établissant la communion des vivants avec les morts. Le seul moyen de vaincre, c'est de s'attaquer au catholicisme tout seul, mais en liguant contre lui les autres confessions chrétiennes et la philosophie moderne. Aucune secte ne sera exclue, pourvu qu'elle soit en dehors de l'Eglise romaine, et les démocrates donneront le bon exemple, en écartant de leurs enfants les cérémonies catholiques. Mais à la discussion il faudra joindre la force et fermer les églises, car jamais une religion n'a disparu sans l'intervention du pouvoir[239].

[239] V. _Lettre sur la situation religieuse et morale de l'Europe et La Révolution religieuse au XIXe siècle_ (_Œuvres_, t. XI), _Les Révolutions d'Italie_ (_Œuvres_, IV), _Marnix de Sainte-Aldegonde_ (_Œuvres_, V).

En France même, l'opposition contre le clergé se manifesta bientôt dans la presse. Les journalistes, surveillés de près, ne pouvaient s'exprimer sur le même ton que les proscrits; force leur était de s'imposer à eux-mêmes une censure très sévère; toutefois la controverse religieuse leur fut permise. Aux époques de despotisme politique, on se tourne volontiers vers les problèmes religieux: ce qui s'était vu en Angleterre sous Elisabeth, en France au temps de Louis XIV, se vit également après 1852. Le gouvernement impérial laissa faire, car il désirait donner au pays l'illusion d'une presse libre et, tout en favorisant l'Eglise, il ne voulait pas apparaître comme le protégé des jésuites. Les questions de doctrine devaient séduire les nombreux universitaires, particulièrement les professeurs de philosophie, qui avaient refusé le serment ou qui, dégoûtés par la tyrannie de leurs administrateurs, quittaient l'enseignement et cherchaient un refuge dans la presse indépendante.

Le journal qui, sous l'Empire autoritaire, combattit les prétentions cléricales avec le plus de franchise fut la _Presse_. C'était Emile de Girardin qui le dirigeait, tantôt sous son nom, tantôt dans la coulisse, lorsqu'il faisait semblant d'être dégoûté de la polémique. Ce maître du journalisme, à qui le public demeura toujours fidèle, attira auprès de lui et forma les hommes qui allaient créer plus tard de grands organes libéraux, Guéroult, Peyrat, Nefftzer. Or tous ces hommes se trouvaient être non seulement des philosophes, mais des théologiens. Guéroult, catholique de naissance et longtemps fidèle à ses croyances, avait passé au saint-simonisme et resta jusqu'à sa mort le fidèle disciple d'Enfantin; il avait appris de lui que la religion domine la politique, et se passionnait pour les problèmes posés par l'Eglise ou par la libre pensée. Alphonse Peyrat, issu d'une famille de pasteurs dont plusieurs avaient fait campagne contre l'athéisme, conserva de son éducation le goût de la controverse théologique[240]. Nefftzer était allé plus loin, il avait mené ses études jusqu'au bout à la Faculté de théologie de Strasbourg; mais bientôt le futur pasteur perdit ses croyances et rompit avec son Église, tout en demeurant imbu de l'esprit protestant[241]. Ces hommes n'écartaient pas avec une indifférence dédaigneuse les affirmations dogmatiques de l'_Univers_; ils sentaient le besoin de les discuter et d'appuyer sur une argumentation solide le principe de la liberté de conscience.

[240] V. Joseph Reinach dans _Revue politique et parlementaire_, févr. 1910.

[241] V. Maurice Bloch, _Trois éducateurs alsaciens_, 1911.

Peyrat, au moment où la papauté proclama le dogme de l'Immaculée-Conception, fit une étude minutieuse sur l'histoire de la nouvelle croyance en montrant quelles hostilités elle avait rencontrées parmi les meilleurs des chrétiens, depuis saint Augustin jusqu'aux membres du Concile de Trente[242]. D'autre part il critiquait les inconséquences des gallicans, les faiblesses des catholiques libéraux, l'ambition des jésuites, et surtout l'intolérance de l'Église. «Comment! disait-il à l'évêque de Poitiers, vous avez l'énergique appui de la puissance temporelle, une large part au budget, des richesses considérables, des journaux pour répandre vos moindres paroles, pour attaquer vos adversaires, pour les outrager, pour les dénoncer; vous avez le confessionnal, par où vous descendez dans les consciences; la chaire, où vous battez le rappel et où vous parlez sans contradicteurs; une milice de prêtres et de laïques, milice nombreuse, disciplinée et fanatique; vous ne remplissez pas l'Empire, comme au temps de Tertullien, mais vous l'enveloppez de votre influence; et, dans cette situation privilégiée entre toutes, vous avez peur de la philosophie qui ne demande contre vous que la liberté! Vous avez donc bien peu de confiance en votre doctrine ou en vos talents[243]»?

[242] _Histoire de l'Immaculée-Conception_, 1855.

[243] _Histoire et religion_, p. 123.

Guéroult s'efforça d'attirer l'attention de ses lecteurs sur l'importance des problèmes philosophiques. Le catholicisme, disait-il, a seul la parole aujourd'hui: «seul il écrit, seul il dogmatise, et la défaillance de la philosophie éclectique l'a laissé, sans contestation, maître du champ de bataille de la polémique[244]». Il est temps que les libres penseurs montrent plus d'activité intellectuelle. «Nous invitons la France à profiter du calme profond que la politique lui laisse, des loisirs que lui ménage l'apaisement de la fièvre industrielle, pour s'interroger elle-même, pour faire son examen de conscience, l'inventaire de son bilan intellectuel[245]». La plupart des Français se contentant de la tolérance de fait que l'église est aujourd'hui forcée de respecter, demeurent dans une ignorance voulue et quelque peu hypocrite à l'égard du dogme; c'est une dangereuse paresse d'esprit, que les publicistes libéraux ont le tort de favoriser.

[244] _Etudes_, p. 56.

[245] _Etudes_, p. 239.

C'est surtout au _Siècle_ que l'écrivain saint-simonien reprochait le manque de franchise et de courage; et pourtant le _Siècle_, fut pendant presque toute la durée de l'Empire, le journal quasi-officiel de l'anticléricalisme[246]. Là aussi l'on trouvait un ami, un disciple fidèle du Père Enfantin, Louis Jourdan, qui exposait volontiers ses vues sur la religion de l'avenir, à la fois traditionnelle et moderne, respectueuse de la liberté de conscience, dépourvue de clergé[247]. Mais Jourdan avait à compter avec la prudence de son directeur Havin. Celui-ci conservait les opinions des bourgeois de 1830, la haine des jésuites, l'horreur du parti prêtre, la sympathie pour un catholicisme rénové qui serait très tolérant, très conciliant, et soumis à l'Etat. On l'a comparé à M. Homais[248]. C'était du moins un Homais intelligent que ce fin Normand, qui sut pendant quinze ans plaire à ses abonnés républicains sans se brouiller avec l'Empire. Comprenant que la situation politique ne lui permettait point d'attaquer l'Église en face, il reprit avec plus de discrétion la polémique menée par le _Constitutionnel_ sous Charles X: le _Siècle_ dénonça les abus de pouvoir commis par les prêtres en France et plus encore à l'étranger, releva les formules tapageuses de Louis Veuillot et les hyperboles de tous les écrivains ultramontains. C'était le genre de discussion qui pouvait le mieux convenir au public de 1855, dégoûté de l'idéologie socialiste, mais peu disposé à voir recommencer le règne des «curés».

[246] L'évêque de Poitiers, Pie, l'appelle «un des organes les plus accrédités de l'enfer» (homélie du 22 février 1860).

[247] Jourdan, _Un philosophe au coin du feu_, ch. XX.

[248] Claveau, _Souvenirs politiques et parlementaires_, I, p. 41. Suivant son expression, Jourdan «provoquait Torquemada tous les matins». (_ibid._, p. 107).

Les lettrés, les salons orléanistes éprouvaient quelque dédain pour le _Siècle_ et lisaient le _Journal des Débats_. Celui-ci apporta dans l'étude des questions métaphysiques ou religieuses un mélange de modération discrète et de hardiesse presque téméraire; on reconnaissait ici l'influence du rédacteur en chef, Silvestre de Sacy, catholique et janséniste, mais tolérant pour les idées les plus audacieuses, pourvu qu'elles fussent exprimées avec convenance et en bon langage. «Sa religion était bien plutôt le parfum qui reste d'une croyance évanouie qu'une adhésion ferme à des dogmes définis... Il voyait fort bien les difficultés de croire; il ne s'empêchait pas de les voir. Il ne s'y arrêtait pas; mais il trouvait fort bon qu'on s'y arrêtât[249]». Le goût de la liberté intellectuelle unissait tous les rédacteurs de ce journal, quelles que fussent leurs opinions particulières. Un brillant universitaire, Hippolyte Rigault, parlait des choses religieuses en catholique libéral, plus libéral que catholique, ennemi de tous les extrêmes: «Les honnêtes gens, écrivait-il, qui ne veulent entrer ni dans l'église de l'_Univers_ ni dans le temple de la déesse Raison, ne savent plus où se mettre à genoux, pour prier Dieu à leur manière sans être inquiétés[250]». Un juriste, Edouard Laboulaye, glorifiait avec une sincérité vibrante la beauté de l'Évangile[251]. Mais comment concilier l'Évangile avec la liberté? Laboulaye trouva la réponse dans Channing. L'écrivain américain est un rationaliste chrétien; pour lui, le christianisme est l'achèvement de la philosophie, la révélation est la perfection de la raison: si les deux sont en désaccord, il faut interpréter l'Évangile dans le sens naturel et raisonnable. Acceptant les conclusions auxquelles Bossuet prétendait amener les églises protestantes, Channing reconnaît que la vérité religieuse est soumise au jugement de chaque individu et prend place parmi les vérités humaines; au lieu du dogme, c'est l'amour du prochain qui sert à maintenir le lien entre les hommes. Voilà les idées que Laboulaye admire et cherche à propager. L'Église n'est plus l'étroite réunion des hommes qui acceptent un même symbole, c'est la grande réunion de tous ceux qui étudient et surtout qui pratiquent l'Évangile.

[249] Renan, _Feuilles détachées_, p. 129.

[250] _Œuvres complètes_, II, p. 303. Lui aussi prévoyait une crise antireligieuse. «On peut s'attendre, écrivait-il en 1854, à la prochaine résurrection du colonel Touquet, et les éditions de Voltaire au plus juste prix iront préparer jusqu'au fond des campagnes une réaction terrible d'impiété» (_ibid._, II, p. 126). «Il est évident, disait-il l'année suivante, que l'intolérance des radicaux en religion amasse chaque jour, dans l'âme de la jeunesse qui pense, des colères et des haines prêtes à éclater» (_ibid._, II, p.163).

[251] «Dans les inquiétudes de notre âme, dans ces douleurs qui ne veulent pas de consolation, trouvons-nous dans l'Evangile, et dans l'Evangile seul, le calme après lequel nous soupirons, le seul baume qui adoucisse des plaies saignantes? alors l'Evangile est vrai, et la sainteté du Christ prouve sa divinité.» (_La liberté religieuse_, préface).

Ces journaux peu nombreux, rédigés avec soin, étaient lus attentivement par des lecteurs moins pressés que ceux d'aujourd'hui, habiles à deviner ce que les écrivains laissaient entendre. Ils abordaient, par le côté extérieur au moins, les questions les plus compliquées de la théologie. Peyrat ne fut pas le seul à discuter la décision pontificale sur l'Immaculée-Conception. Avant qu'elle fût rendue, le _Journal des Débats_, par la plume de Laboulaye, supplia l'Église de ne pas commettre une pareille imprudence, de ne pas accentuer sa rupture avec le monde.

L'Église parut prendre plaisir à scandaliser ces conseillers indiscrets. L'année 1858, qui apparut comme celle de l'alliance définitive avec l'Empire, fut témoin de deux véritables défis jetés par les croyants aux partisans du rationalisme: ce furent le miracle de Lourdes et l'affaire Mortara. Le miracle de la Salette en 1846 n'avait guère ému jusque-là que la région des Alpes; dans ce pays même il avait soulevé chez certains catholiques des doutes sérieux et des critiques passionnées. Le miracle de Lourdes rencontra aussitôt l'adhésion du peuple du Midi, l'attention favorable de la presse catholique et du clergé. Les journaux libéraux l'accueillirent avec un ironique dédain, sans se douter que cette nouvelle amènerait bientôt vers les Pyrénées des foules considérables[252]. Par contre, l'Europe entière fut remuée par l'affaire Mortara. Un enfant juif de Bologne avait été baptisé, à l'insu de ses parents, par la volonté de sa nourrice qui le croyait en danger de mort; il guérit bientôt, et le gouvernement pontifical prévenu le fit enlever à sa famille, ne voulant pas qu'un enfant baptisé fût ramené à la religion israélite. Les journaux français de toutes nuances protestèrent, s'indignèrent: le _Journal des Débats_, le _Siècle_ demandaient au gouvernement français, protecteur du pape, d'intervenir au nom de l'humanité; un prêtre gallican, l'abbé Delacouture, affirma que le droit naturel exigeait la restitution de l'enfant à ses parents[253]. Mais l'_Univers_ approuva Pie IX et justifia sa conduite; Dom Guéranger, avec une implacable netteté, avertit les catholiques libéraux qu'il fallait choisir: «ou le pape a bien fait, et alors le surnaturel l'emporte en dépit des idées modernes; ou ils jugeront que le pape a mal fait, et ils se séparent du christianisme, dont le Pontife n'a fait qu'appliquer les principes les plus vulgaires[254]». Le gouvernement de Napoléon III, embarrassé par cet incident, essaya d'obtenir une concession de Rome; Pie IX répondit _Non possumus_, et l'enfant demeura catholique, éloigné de sa famille. Edmond About put écrire: «L'Église catholique romaine, que je respecte profondément, se compose de 139 millions d'individus, sans compter le petit Mortara[255]».

[252] «Partout où l'on croit aux miracles, écrivait Guéroult, il y a des miracles; partout où l'on n'y croit plus, c'est-à-dire où ils seraient le plus nécessaires, on n'en voit plus. La Sainte Vierge fait des apparitions à Lourdes, elle n'en fait pas à Paris; elle se montre à Bernadette, elle ne se montre pas à l'Académie des Sciences.» (_Etudes_, p. 139.)

[253] Delacouture, _Le droit canon et le droit naturel dans l'affaire Mortara_, 1858.

[254] _Univers_, 24 octobre 1858. Guéroult constatait tristement que le moyen âge a le courage de ses convictions, «tandis que le dix-neuvième siècle est poltron, légèrement hypocrite, qu'il s'incline jusqu'à terre devant des dogmes qu'il a désertés dans le fond de son cœur.» (_Etudes_, p. 212).

[255] _La question romaine_, début.

A côté des journaux, quelques revues s'étaient fondées, modestes et peu connues, pour maintenir la tradition de la libre recherche philosophique; mais leur faible notoriété permit au gouvernement de frapper sans scrupule les recueils qui s'attaquaient trop franchement aux croyances religieuses. _L'Avenir_, créé par Eugène Pelletan, compta parmi ses collaborateurs des philosophes, surtout Vacherot et Jules Barni; c'était la _Liberté de penser_ qui ressuscitait, mais avec la prudence et les précautions nécessaires en 1855. Cela n'empêchait pas Vacherot d'exprimer complètement sa pensée: répondant au gallican Huet, qui jugeait encore une conciliation possible, il déclara nettement que la démocratie ne peut s'accorder avec le catholicisme, ni même avec le simple christianisme évangélique, celui-ci impliquant toujours «autorité, anathème, excommunication»[256]. _L'Avenir_ fut supprimé au bout d'un an. Même indépendance dans la _Revue philosophique et religieuse_, fondée par des saint-simoniens à la recherche d'une religion, mais ouverte aussi à des philosophes d'esprit différent, comme Littré ou Renouvier. Le grand public s'intéressa davantage à un recueil plus littéraire, plus accessible pour lui, la _Revue de Paris_. Vacherot y termina les articles commencés dans _L'Avenir_. «La Science, concluait-il, voilà la lumière, l'autorité, la religion du XIXe siècle».[257] Ces deux recueils furent supprimés par le pouvoir après l'attentat d'Orsini.

[256] _L'Avenir_, 11 novembre 1855.

[257] 1er juin 1856, Barni, Ulbach, Jozeau traitèrent aussi dans ce recueil les questions religieuses.

Journaux et revues étaient plus surveillés que les livres. Quand la tribune et la presse font silence, le livre demeure le plus sûr moyen de diffusion pour les idées indépendantes. Voulant combattre la réaction, plusieurs écrivains se remirent à étudier le dix-huitième siècle et découvrirent des trésors d'esprit et de bon sens chez ces philosophes si dédaignés par les hommes de 1830. Un disciple de Cousin, mais disciple indépendant qui avait refusé le serment après le coup d'Etat, Bersot, parla du temps des encyclopédistes avec un mélange de défiance et de sympathie; la sympathie l'emportait[258]. Un jeune publiciste libéral qui débutait à ce moment, Lanfrey, ne fit pas les mêmes réserves; son livre sur _L'Eglise et les philosophes du XVIIIe siècle_ retrace avec enthousiasme la longue bataille soutenue contre le fanatisme. C'était aussi un pur voltairien que le journaliste Erdan qui, dans la _France mystique_, traça le tableau ironique et vivant des nombreuses petites sectes religieuses nées à Paris depuis 1830; chemin faisant, il s'amusait à citer maintes épigrammes de Voltaire contre le catholicisme. Cette audace fit condamner en 1856 l'auteur à la prison, le livre au pilon. Mais la crainte de la répression n'empêcha pas divers théoriciens d'entreprendre l'exposé sincère et sérieux de leurs opinions: les plus remarquables furent Jules Simon, Vacherot et Proudhon.

[258] _Etudes sur le XVIIIe siècle_, 1855. «J'aime le dix-huitième siècle: il avait deux qualités françaises, les deux qualités de la jeunesse: il était aimable et généreux.» (I, p. 506.)

Jules Simon était comme Bersot, un éclectique de gauche. Moins hardi que lui comme philosophe, il ressemblait à Cousin par son attachement au spiritualisme, par la façon dont il conciliait le respect de l'Eglise avec l'indépendance de la raison; sa virtuosité d'écrivain et d'orateur égalait celle de son maître. Il se distinguait de lui par ses convictions républicaines et par un intérêt très grand pour les questions sociales. Sa protestation courageuse contre le coup d'Etat, en l'éloignant de la Sorbonne, lui avait assuré l'estime de tous les libéraux. Ils lurent avidement son livre sur _La religion naturelle_ (1856). Jules Simon expose les trois dogmes de cette religion, l'existence de Dieu, la Providence, l'immortalité de l'âme; il en expose le culte, c'est-à-dire des heures déterminées pour la prière, pour l'examen de conscience: ce culte n'a pas besoin d'être public, et la prière sera, non pas une requête invitant Dieu à transgresser les lois de la nature par un miracle, mais une effusion de l'âme, un remerciement à l'auteur du monde.

Une société libérale de Belgique invita Jules Simon à venir faire une série de conférences consacrées à la liberté de conscience; un nouveau livre sortit de là. Jules Simon y parle avec admiration de la morale chrétienne[259], mais il montre combien les ultramontains sont éloignés de l'esprit de l'Evangile. D'abord ils ont invoqué les doctrines contraires aux leurs, quand ils espéraient en profiter; ce fut la campagne pour la liberté de l'enseignement. Plus tard, ils ont dévoilé peu à peu leur véritable pensée. «Par bravade, on en est venu à glorifier l'inquisition, à justifier la Saint-Barthélemy, à chercher tout ce qui pouvait offenser la raison publique, à raconter des miracles absurdes, sur la foi du premier venu, au risque de blesser la conscience des catholiques et de fournir des armes aux incrédules, à faire revivre des superstitions qu'on croyait abolies, à nous remettre sous les yeux, avec une persistance insensée, cette théorie de l'abêtissement dont Pascal avait livré le secret dans un jour de désespoir»[260]. Jules Simon est en religion ce qu'il sera toute sa vie, un libéral et un modéré; l'intolérance religieuse, qui maintient le dogme et la discipline de l'Eglise, lui paraît acceptable, comme à Vinet, pourvu qu'elle n'ait d'autre sanction que l'excommunication; mais il déteste l'intolérance civile, l'appel fait par une Eglise quelconque à l'appui du pouvoir temporel.

[259] «Je suis rempli à la fois de respect et d'admiration pour le christianisme, cette doctrine si simple et si profonde, qui enseigne si clairement l'unité de Dieu et l'immortalité de l'âme, dont la morale est si pure, si pleine de charité, dont l'autorité sur les plus grands esprits et sur les foules est si imposante depuis tant de siècles.» (_La liberté de conscience_, p. 10.)

[260] _Ibid._, p. 236.

Vacherot n'avait pas les ménagements de Jules Simon pour le catholicisme. Taine a tracé l'inoubliable portrait de ce philosophe indifférent au bien-être, timide et silencieux devant le public, mais énergique et indomptable dès qu'il s'agissait de défendre la liberté de sa pensée, d'exposer les conséquences les plus audacieuses de ses réflexions[261]. Dès 1850, alors que ses fonctions officielles semblaient encore devoir lui imposer quelque réserve, il avait écarté avec dédain les compromis chers à l'éclectisme. «Si la philosophie de notre temps, écrivait-il, veut être prise au sérieux, il faut qu'à l'exemple du siècle dernier, elle parle haut et clair sur toutes choses, avec plus de respect pour les doctrines du passé, mais avec non moins d'indépendance et de résolution... La science n'a rien de commun avec la politique; elle n'en connaît ni les ménagements ni les compromis. Tout autre intérêt que celui de la vérité lui est indifférent; tout autre joug lui est intolérable»[262]. Ce fier langage, Vacherot l'a justifié par sa vie entière, et ce fut sa pensée toute franche sur les grandes questions contemporaines qu'il exposa dans le livre intitulé la _Démocratie_. Il y réserve une place importante aux conditions morales du régime démocratique, surtout au problème de l'éducation. Celle-ci jusqu'à présent, dit-il, s'est faite par la religion. Mais la religion se déclare infaillible, repose sur l'autorité, engendre l'intolérance, n'admet pas le changement; c'est juste le contraire de ce qui convient à la démocratie, fondée sur la liberté, la tolérance et le progrès. L'éducation religieuse complétait logiquement l'ancien régime, aujourd'hui elle engendre l'anarchie. Le protestantisme, à la rigueur, peut se concilier avec la démocratie, parce qu'il admet seulement l'autorité de la Bible; le catholicisme, qui reconnaît l'autorité de l'Eglise, ne pourra jamais préparer les hommes au _self government_. Essayons donc de nous passer de la religion; nous ne pourrons y arriver qu'en organisant pour toutes les classes, pour tous les âges, un puissant enseignement moral. «Malheur à une société où la religion n'aurait d'autre héritière que la morale naturelle! Il lui faudrait bien vite en revenir au catéchisme de l'Eglise, sous peine de périr»[263].

[261] C'est «Monsieur Paul» dans _Les philosophes classiques du XIXe siècle_.

[262] _Histoire critique de l'école d'Alexandrie_, t. III, avant-propos.

[263] _La Démocratie_, l. I, chap. III.

L'opposition entre la démocratie et le catholicisme fait le fond de l'ouvrage publié à la même date par Proudhon, _De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise_. Après le 2 décembre il avait accueilli avec résignation le coup d'Etat, en invitant le nouveau maître de la France à se tenir en garde contre le pouvoir des prêtres[264]. Depuis lors ce pouvoir n'avait fait que grandir. Aussi la _Justice_ est-elle destinée à combattre les essais de conciliation, les compromis hypocrites ou sincères des politiques. Proudhon écarte avec dédain les polémiques secondaires sur la valeur comparée des divers cultes ou sur les fautes commises par le clergé; il veut aller au fond des choses. Toutes les religions sont inspirées par l'idée de la transcendance; le système de la Révolution est celui de l'immanence. La religion la plus logique, la plus complète est le catholicisme; aucune autre n'a su comme lui se servir de tous les moyens pour humilier, pour rabaisser l'homme. La Révolution est logique aussi, en proclamant que le mal vient des fautes des hommes, en leur apprenant à le corriger, en édifiant une morale affranchie de la croyance en Dieu. Les partisans de la Révolution doivent se délivrer de l'idée de l'Absolu. Cette idée existe, et l'athéisme vulgaire, en la niant, commet la même sottise que les utopistes qui, pour détruire l'égoïsme, suppriment la famille et la propriété, ou qui, pour sauver la liberté, veulent abolir l'Etat et les lois. La Révolution affirme l'absolu, qui pour elle se nomme la Justice, mais elle refuse d'en faire une idole; ainsi elle laisse une place à la métaphysique, sans vouloir s'y asservir[265].

[264] _La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat_, 1852.

[265] 9e étude, p. 23 sqq.

Les idées seraient claires, continue Proudhon, les discussions seraient loyales sans les mensonges des conciliateurs, qui ont envahi la société. L'exégèse biblique emploie toutes les ruses pour s'accommoder aux découvertes scientifiques: sur le déluge, sur l'âge des patriarches, sur l'unité de la langue primitive, elle accepte successivement tous les systèmes. On prétend même adoucir les dogmes; la casuistique des jésuites excelle à ces accommodements. Les philosophes sont plus perfides encore avec leurs avances à l'Eglise: Cousin s'entend avec l'archevêque de Paris, Renan veut conserver la religion pour le peuple. Les savants justifient les mythes par la science positive: l'un affirme l'existence du couple adamique, l'autre fait une géologie approuvée par l'archevêché; un historien adopte la chronologie biblique pour les temps antérieurs à Cyrus[266]. Mêmes inconséquences chez les littérateurs, chez les journalistes. Le brave Eugène Sue nous recommande l'unitarisme de Channing[267]. Le _Journal des Débats_, si élégamment rédigé, défend d'une manière singulière le spiritualisme contre l'Eglise, l'Evangile contre le pape, le gallicanisme contre les ultramontains. Le _Siècle_, «plaidant à la fois pour la démocratie et pour l'Evangile, affirmant _ex æquo_ la liberté et la religion, le travail et la charité, Saint-Simon et le Christ, déblatérant au nom de Dieu contre les prophéties et les miracles, est à la hauteur de sa clientèle[268].» On a même voulu rendre la Révolution complice de ces mensonges, la présenter comme l'achèvement de la Révélation. Laissons là ces tentatives puériles. «Chrétien ou républicain, voilà le dilemme». Renonçons à parler de socialisme chrétien, de foi positive, de république féodale, d'empire démocratique, de mariage libre; autant de mots qui hurlent de se trouver accouplés. Soyons plus francs, si nous voulons échapper à l'abêtissement dont l'Eglise menace la France[269].

[266] _Ibid._, p. 82 sqq.

[267] «Après trois cents ans d'ironie, nous renierions la foi de Rabelais, de Voltaire, de Diderot, de Danton, la vieille, l'inexpugnable foi gauloise! Et pourquoi, grand Dieu! pour une logomachie américaine» (_ibid._, p. 90).

[268] 7e étude, p. 90.

[269] «Avec un personnel de 82.000 agents, qui dans vingt ans aura doublé;

Avec un revenu de 100 millions, qui triplera;

Avec le privilège de l'enseignement primaire, l'adultération et la répression de l'enseignement supérieur, le bâillonnement de la presse, la censure des livres, le triage des bibliothèques, la corruption du corps enseignant;

Avec la connivence de la bourgeoisie et l'appui de 400.000 baïonnettes;

L'Eglise en vingt ans aura fait de la France émasculée et domptée ce qu'elle a fait de l'Italie, de l'Espagne, de l'Irlande, ce qu'elle est en train de faire de la Belgique, une société _abêtie_; société composée de prolétaires, de privilégiés et de prêtres, qui, ne produisant plus de citoyens ni penseurs, destituée de sens moral, armée seulement contre les libertés du monde, finira par soulever contre elle l'indignation des races dissidentes, et se faire jeter aux gémonies de l'histoire.» (5e étude, p. 183.)

L'ouvrage de Proudhon avait paru le 22 avril 1858; cinq jours après, le parquet le fit saisir, et l'auteur fut condamné à trois ans de prison, 4.000 francs d'amende, et à la suppression du livre. Il protesta dans un nouvel écrit, pour montrer qu'il avait attaqué l'Eglise, mais non la morale, qu'il n'avait pas même outragé la religion, puisque la libre pensée moderne s'assimile tous les éléments bienfaisants du christianisme[270]. L'ouvrage austère de Vacherot ne fut pas mieux traité que le fougueux pamphlet de Proudhon; le philosophe, condamné à la prison, purgea sa peine à Sainte-Pélagie, tandis que Proudhon fuyait en Belgique. La jeunesse intellectuelle était ainsi préparée à saluer dans ces adversaires du catholicisme triomphant les victimes de la persécution.

[270] «La science des religions a tué de nos jours le libertinage. Le respect philosophique des cultes, le seul que nous commande la loi de 1819, commence à Dupuis, l'auteur de _L'origine des cultes_... De la religion nous reprenons et nous nous assimilons tout, l'idée, le mythe, le sentiment, l'âme, en un mot: nous ne laissons à l'Eglise que la lettre morte, la momie». _La Justice poursuivie par l'Eglise._ _Œuvres_, XX, (p. 218-220).

La puissance du clergé dans la société politique devait porter ses adversaires à soutenir la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cependant l'idée n'est encore formulée que rarement. Si les révolutionnaires violents de Londres en parlaient comme d'une nécessité, leur manifeste passait à peu près inaperçu en France[271]. Jules Simon, avec ses principes libéraux, ne pouvait combattre la doctrine de la séparation; mais il déclara préférer dans la pratique le maintien du Concordat complété par les articles organiques[272]. Les libéraux du _Journal des Débats_ furent moins timides; ce sont eux qui ont rendu droit de cité en France à l'idée oubliée depuis un quart de siècle. Laboulaye, résumant le livre de Jules Simon, affirma, contrairement à l'opinion du philosophe, que l'antipathie traditionnelle du peuple français pour l'intervention des prêtres dans la politique le préparait à ce régime nouveau, annoncé par Bunsen et Vinet[273]. «Puisse l'avenir ne pas nous donner tort! ajoutait Laboulaye; puisse-t-il éviter au monde le triste spectacle de ces Eglises qui se jettent dans les bras de l'Etat, pour qu'il fasse à leur profit la police des consciences[274]!». Prévost-Paradol défendit la même cause. Converti au protestantisme par amour de la liberté, il fit l'introduction du livre de Samuel Vincent qu'on voulait rééditer. Il y parle de la religion en général avec respect, avec sympathie, car elle sert à élever l'homme au-dessus des basses préoccupations matérielles[275]; mais elle doit ménager les droits de l'individu. Pour cela, il faut qu'elle vive séparée de l'Etat. Ce régime, qui a réussi aux Etats-Unis, peut convenir aussi au peuple français. «Bien qu'il soit téméraire de faire aucune prédiction en ce qui touche la conduite d'un peuple si mobile, il n'y a pas une présomption trop grande à espérer que notre génération ne disparaîtra pas du monde avant d'avoir vu s'opérer parmi nous la séparation complète et définitive des cultes et de l'Etat[276]».

[271] V. la _Lettre au peuple_, manifeste publié en 1852 par le groupe de la «Commune révolutionnaire», à Londres; c'est l'œuvre de Félix Pyat.

[272] Il énumère les difficultés de la séparation: que deviendront les édifices religieux? Comment pourra s'organiser le paiement du culte par les fidèles? Ne vaut-il pas mieux conserver le Concordat qu'émanciper une association formidable, dans un pays où il n'y a pas d'association, que donner la pleine liberté de son action au «seul pouvoir en France qui n'émane pas du pouvoir central». Et voici la conclusion: «Dans un Etat libre, il faut donner la liberté au clergé; dans un Etat où les libertés fondamentales n'existent pas, la lutte étant trop inégale, il faut s'en tenir à un concordat, le faire le meilleur possible..., et tenir la main à ce qu'il soit exécuté strictement» (_La liberté de conscience_, introduction).

[273] «Il n'est aucun peuple qui soit aussi bien préparé à la séparation de l'Eglise et de l'État» (_La liberté religieuse_, p. 71).

[274] _Ibid._, préface.

[275] «Tout système religieux, si imparfait qu'il puisse être, qui élève les regards de l'homme hors de ce monde et qui lui montre en dehors de ce monde quelque chose à adorer, rend service à la dignité humaine et diminue d'autant nos chances d'abaissement.» (_Du protestantisme en France_, introduction, p. XXXIII).

[276] _Ibid._, p. XXII.