III
C'était à la bourgeoisie, au pays légal, que s'adressait l'enseignement secondaire. L'Université avait excité sous la Restauration les défiances des libéraux, qui lui reprochaient de devenir trop cléricale, et des catholiques militants, qui avaient réussi jusqu'en 1828 à éluder le monopole en se servant des petits séminaires. La Charte de 1830 promit une loi sur la liberté d'enseignement. Mais sous Louis-Philippe les défenseurs de l'Etat laïque cessèrent de tenir l'Université en suspicion; ils la louèrent comme une des plus belles œuvres de Napoléon. Parmi les défenseurs du nouveau roi, beaucoup abandonnèrent la liberté de l'enseignement comme ils abandonnaient la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Les attaques des hommes de l'_Avenir_, les philippiques de Lacordaire contre le monopole n'eurent pas de résultat immédiat; la rupture de Lamennais avec Rome fit, au contraire, négliger pendant quelques années les projets conçus par lui. L'Université d'ailleurs était remarquable depuis 1830 par la largeur avec laquelle ses chefs accueillaient les hommes des opinions les plus diverses[122]. Elle ne se ferma point au clergé; les ecclésiastiques introduits dans ses cadres par la Restauration y restèrent toutes les fois qu'ils le voulaient. Le fougueux anticlérical Isambert s'en plaignit en 1831 à la Chambre des députés; bien qu'on fût alors en pleine lutte contre le clergé carliste, les hommes du parti du mouvement, Barthe et Odilon Barrot, lui répondirent qu'on devait accepter les professeurs capables, prêtres ou laïques[123]. La monarchie de Juillet demeura fidèle à cette règle. Environ cinquante collèges communaux avaient comme principaux des prêtres à la veille de 1848. Dans quelques-uns des plus importants collèges royaux, des lycées d'aujourd'hui, à Caen, à Bordeaux, à Grenoble, on voit des proviseurs ecclésiastiques. Les professeurs prêtres étaient plus rares que les administrateurs; cependant le collège royal de Lyon conserva pendant de longues années un professeur de philosophie célèbre, l'abbé Noirot. Les aumôniers enfin jouissaient d'une grande influence.
[122] «Ne nous lassons pas de répéter qu'aux environs de 1830 l'Université de France a offert le spectacle réel d'une société idéale, d'une société où toutes les opinions et tous les cultes se rencontraient non seulement sans se combattre, mais avec une parfaite bonne grâce.» (Alfred de Mézières dans le _Temps_, 17 février 1914.) Cet esprit universitaire existait déjà sous la Restauration, même dans un collège «bien pensant» comme Sainte-Barbe; un ancien élève de cette maison, Victor Duruy, l'a rappelé: «Il me serait impossible de dire si mes professeurs étaient catholiques, protestants ou libres-penseurs; je ne leur ai connu qu'une religion, celle de l'honnête et du beau.» (Cité par Hauser dans _Grande Revue_, 25 octobre 1913.)
[123] Séance du 21 janvier 1831.
Il y eut donc, entre 1832 et 1842, une époque d'accalmie où l'Eglise et l'Etat parurent disposés à vivre en bons termes. Cette alliance plaisait aux deux hommes qui se trouvaient désignés par leur passé pour être les représentants de l'Université dans les conseils du gouvernement: c'étaient Guizot et Cousin. Guizot, pendant son long séjour au ministère de l'instruction publique, prit toutes les mesures propres à satisfaire le clergé, tout en conservant l'indépendance de l'enseignement laïque[124]. Sorti du gouvernement, il reprit sa plume de publiciste pour célébrer cette alliance. Grande est sa joie en présence du réveil religieux, devenu si nécessaire pour contenir les désirs sans bornes que la transformation de la société a fait naître; ce réveil ne saurait inquiéter personne, car le catholicisme, le protestantisme et la philosophie peuvent coexister dans la France actuelle. Le catholicisme a proclamé que le spirituel est distinct du temporel; aujourd'hui la société moderne affirme que l'Etat est incompétent sur les rapports de Dieu avec l'homme[125]; donc l'accord sur ce point est facile. Sans doute le gouvernement de l'Église, qui a pour caractère l'infaillibilité, considère toute résistance comme coupable; mais l'Eglise pourra conserver ce principe dans la sphère religieuse, tandis que l'Etat maintiendra la liberté de conscience et de pensée dans la sphère sociale. En traitant bien l'Eglise, la société civile remédiera au mal actuel, qui est l'affaiblissement de l'autorité: «Le catholicisme est la plus grande, la plus sainte école de respect qu'ait jamais vue le monde». Le protestantisme, de son côté, peut se développer librement aujourd'hui, avec ses multiples sectes qui assurent un refuge à la liberté de conscience. Les deux religions, loin de se combattre, doivent s'allier et songer uniquement à convertir les incroyants: «Catholiques ou protestants, prêtres ou simples fidèles, qui que vous soyez, si vous êtes croyants, ne vous inquiétez pas les uns des autres, inquiétez-vous de ceux qui ne croient point. Là est le champ; là est la moisson». Le moment est favorable, car la philosophie a mené sa victoire assez loin pour être libre de confesser que la morale humaine a besoin de la religion, «que le plus fier esprit peut s'humilier devant Dieu, et qu'il y a de la philosophie dans la foi»[126].
[124] Il aida, par exemple, Jean-Marie de la Mennais à développer la congrégation des Petits Frères, qui donnait un enseignement rudimentaire dans les villages de l'Ouest. (V. Laveille, _Jean-Marie de la Mennais_, II, p. 47.)
[125] «C'est là ce qu'il y a de vrai dans cette déplorable et confuse parole, tant commentée: _la loi est athée_.» (_Du catholicisme, du protestantisme et de la philosophie en France_, dans _Méditations et études morales_.)
[126] Un écrivain démocrate, Francisque Bouvet, fit à Guizot une réponse tout inspirée par l'évangélisme républicain. Le catholicisme, dit-il, empêchait le principe chrétien de produire ses effets sociaux; le protestantisme a supprimé ces obstacles; la philosophie a fait passer le christianisme dans la pratique. (_Du catholicisme, du protestantisme et de la philosophie en France_, 1840.)
Victor Cousin était devenu depuis 1830 un des administrateurs de l'enseignement secondaire; dans le Conseil royal de l'instruction publique, ses collègues le laissaient maître de décider sur tout ce qui concernait la philosophie. Cette puissance même le rendit prudent, plus soucieux que jamais de vivre en bons termes avec l'Eglise. Ayant quitté sa chaire, n'écrivant plus de livres dogmatiques, il se mit à corriger ses anciens ouvrages, à effacer les formules dangereuses. Aux professeurs de philosophie, ses anciens élèves, il ne cessait de recommander la modération, la réserve, tout en les invitant à maintenir l'indépendance de la raison. Jules Simon, son disciple irrespectueux, a présenté l'amusant résumé de ces conversations où il engageait tel futur professeur, si les catholiques lui cherchaient querelle, à se rendre chez l'évêque pour engager avec lui un débat théologique[127]. Au clergé, le philosophe prodiguait les attentions, les paroles flatteuses, les menus services; il voulait que le supérieur de Saint-Nicolas du Chardonnet fût examinateur à l'agrégation; grâce à lui, Guéranger fut aidé lorsqu'il restaura l'ordre des Bénédictins, Lacordaire faillit devenir professeur à la faculté de théologie de Paris; le Père Girard, le célèbre pédagogue de Fribourg, obtint un prix et la décoration de la Légion d'Honneur[128]. Par contre, les professeurs qui soulevaient les critiques du clergé restaient rarement dans le collège où l'on s'était plaint d'eux. A Caen, le grave et audacieux Vacherot fut ainsi attaqué, bientôt déplacé, parce que les élèves du grand séminaire suivaient les cours de philosophie du collège royal; on eut soin de lui donner pour successeur Jules Simon, qui était alors connu comme catholique[129]. Lorsque Jouffroy prit au Conseil de l'instruction publique la place de Cousin, il montra le même souci de rassurer les catholiques par ses choix[130].
[127] Jules Simon, _Victor Cousin_, p. 89.
[128] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, II, pp. 338, 343, 344, 391.
[129] V., dans les _Mémoires_ de l'Académie de Caen, les lettres de Jules Simon (1896) et le récit des tribulations de Vacherot par Pouthas (1905).
[130] Il envoya Mourier à Besançon à la place d'un professeur jugé dangereux. (Mourier, _Notes et souvenirs_, p. 26.)
Ces avances devaient demeurer sans résultat. Le parti catholique, libéré de la solidarité compromettante qui l'avait uni à Lamennais, reparut bientôt énergique, audacieux, invoquant deux principes nouveaux, l'ultramontanisme et le libéralisme: l'ultramontanisme qui lui faisait rejeter les compromis gallicans chers à beaucoup d'évêques; le libéralisme qui lui permit de revendiquer pour l'Église les libertés formulées par la société moderne. Les catholiques militants n'étaient pas d'accord sur toutes choses, mais un lien les unissait, l'antipathie contre l'Université. Ils lui reprochèrent particulièrement ce dont elle était le plus fière, le mélange des individus d'opinions et de croyances différentes: mélange des élèves qui discutaient avec la chaleur de la jeunesse l'existence de Dieu et les dogmes religieux[131]; mélange des professeurs, dont la plupart, sans être irréligieux, se montraient des catholiques assez tièdes, et surtout peu disposés à sacrifier la liberté des non catholiques; mélange des administrateurs qui étaient ici des prêtres, là des incroyants[132].
[131] Montalembert a conté que, dans sa classe, l'existence de Dieu fut votée par les élèves à la majorité d'une voix. (Lecanuet, _Montalembert_, I, p. 27.)
[132] C'était vrai, non seulement pour les proviseurs, mais pour les recteurs. On trouve parmi eux des prêtres, comme l'abbé Daniel à Caen; des laïques très fervents, comme Loyson, le père d'Hyacinthe Loyson; des voltairiens, comme Odilon Ranc, le grand-oncle du journaliste Ranc (V. Ranc, _Souvenirs_, p. 9); des philosophes anticatholiques, tels que Patrice Larroque (v. Georges Weill dans _Revue internationale de l'enseignement_, 1914).
Le monopole universitaire souleva une opposition furieuse. Il comportait pour les pensions libres la nécessité de l'autorisation préalable; en fait, elle ne fut jamais refusée à aucun prêtre offrant des garanties d'honorabilité. Cousin a pu l'affirmer devant la Chambre des pairs sans être démenti. Mais le monopole entraînait aussi pour les établissements privés une charge financière, une contribution proportionnelle au nombre de leurs élèves. C'était une faute grave d'avoir confié à l'Université le soin de lever elle-même cet impôt, qui exaspéra la bourgeoisie catholique[133]. La bataille s'engagea en 1843; elle a été racontée souvent, et il est inutile d'en refaire le récit. Bornons-nous à montrer comment l'esprit laïque fut défendu contre les attaques de l'Église et de ses partisans.
[133] «Cet impôt, que l'Université percevait elle-même, et auquel on ne voyait guère d'autre but que celui de rétribuer les places de son état-major, lui valut dans la bourgeoisie quasi la même impopularité que le fameux impôt des 45 centimes a valu, chez les paysans, à la république de 1848.» (Cournot, _Des institutions d'instruction publique_, p. 279.)
Le grand conflit fut précédé par quelques escarmouches qui mirent aux prises, dans certaines villes, catholiques et universitaires. Les plus ardents parmi ces derniers furent les professeurs de philosophie, oublieux des conseils de prudence que Victor Cousin leur prodiguait. A Bordeaux, par exemple, Bersot discuta dans une brochure les conférences de Lacordaire; attaqué aussitôt par L'_Ami de la Religion_, dénoncé à Paris par son chef hiérarchique, un recteur tout dévoué à l'Église, il revendiqua énergiquement les droits de la raison; le gouvernement le soutint contre le recteur, mais le changea de poste[134]. La même année, à Lyon, Francisque Bouillier, qui venait de publier un abrégé des théories de Kant, subissait les critiques répétées du journal catholique local, le _Réparateur_; un véritable espionnage fut organisé contre lui[135]. A Caen, Charma luttait énergiquement contre le clergé[136]; à Toulouse, Gatien-Arnoult tenait tête à l'archevêque[137]; à Strasbourg, toujours en 1842, le professeur italien Ferrari était accusé de communisme par le journal catholique _L'Alsace_[138]. D'autres universitaires, comme Zévort à Rennes, Bonnet à Mâcon, passaient par des épreuves semblables[139]. Ce fut un prélude à l'attaque générale que Parisis, Veuillot, Montalembert menèrent depuis 1843 contre l'Université.
[134] V. Hémon, _Bersot et ses amis_, p. 34 sqq. Cf. Vauthier dans _Revue internationale de l'enseignement_, 1911.
[135] Latreille, _Francisque Bouillier_, p. 49 sqq.
[136] V. Pouthas, dans _Mémoires_ de l'Académie de Caen, 1906, p. 127 sqq.
[137] Celui-ci, d'Astros, publia un mandement spécial contre les doctrines philosophiques du professeur.
[138] Dejob dans _Bulletin italien_ de Bordeaux, avril-juin 1913. Un autre Italien au service de la France, Libri, mena rude campagne contre le clergé (Dejob, _ibid._, juillet-septembre 1912).
[139] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, I, p. 500.
Cette même année, Victor Cousin essayait encore de maintenir la paix et disait à la Chambre des pairs: «à l'heure où nous parlons, il ne s'enseigne dans aucune classe de philosophie d'aucun collège du royaume aucune proposition qui directement ou indirectement puisse porter atteinte à la religion catholique[140]». Mais attaqué sans relâche, accusé de panthéisme, il se décida en 1844 à combattre les catholiques militants, à se présenter comme le défenseur de l'Université. L'Etat, disait-il, s'est toujours, et dans tous les pays, réservé le droit de surveiller, de diriger l'enseignement; Napoléon a su réaliser brillamment l'œuvre nationale de la Révolution en créant l'Université. Va-t-on revenir là-dessus, créer des collèges catholiques, protestants, juifs? «Dès l'enfance, nous apprendrons à nous fuir les uns les autres, à nous renfermer dans des camps différents, des prêtres à notre tête; merveilleux apprentissage de cette charité civile qu'on appelle le patriotisme!» L'Université, quoi qu'on dise, donne l'éducation[141]. C'est elle qui assure l'unité de notre pays. «C'est parce qu'elle est avant tout une grande institution morale et politique, qui imprime à tous ses établissements un esprit commun et les dirige vers une fin commune, le service et l'amour de la patrie, telle que nos pères nous l'ont faite; c'est à ce titre qu'à toutes les époques de réaction elle a été si violemment attaquée, d'abord en 1815, puis en 1821, enfin aujourd'hui[142]».
[140] Discours du 15 mai 1843.
[141] «Je regarde comme le lieu commun le plus frivole, le plus contraire à toute expérience et à la nature des choses, cette séparation, si fort à la mode aujourd'hui dans un certain monde, de l'instruction et de l'éducation, et je soutiens, avec tout ce qu'il y a jamais eu d'hommes d'Etat, de moralistes et d'hommes d'école consommés, que partout où il y a une instruction véritablement saine et forte, il y a déjà un grand fonds d'éducation.»
[142] Discours du 21 avril 1844. Ce discours, et tous les autres prononcés par Cousin sur le même sujet, sont réunis dans _Défense de l'Université et de la philosophie_.
L'orateur de l'Université remonta plusieurs fois à la tribune pour défendre la même cause, pour justifier la neutralité de l'enseignement philosophique[143]. Il montra que le clergé, pour créer des maisons à lui, ferait appel forcément à la seule congrégation capable de les diriger, celle des jésuites. Tous les établissements privés, dit-il, disparaîtront; la France ne connaîtra plus que «deux éducations essentiellement contraires, l'une cléricale et au fond jésuitique, l'autre laïque et séculière. De là deux générations séparées l'une de l'autre dès l'enfance, imprégnées de bonne heure de principes opposés, et un jour peut-être ennemies[144]».
[143] «Toutes les fois que vous entendrez accuser l'enseignement philosophique d'être vague, vaporeux, sans caractère religieux déterminé, sachez que ce qu'on vous demande, c'est que le caractère religieux soit si bien déterminé, que ce soit celui d'une communion particulière qui repoussera les élèves de toutes les autres communions» (3 mai 1844).
[144] 22 mai 1844.
Cousin pouvait être récusé comme défenseur de l'Université, car c'était sa propre cause qu'il défendait. L'homme qui exprima le mieux les sentiments de la bourgeoisie fut Thiers, dans son rapport de 1844 au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi sur l'enseignement secondaire[145]. Il faut, dit Thiers, concilier deux droits également légitimes, celui de l'État et celui du père de famille. L'État ne saurait imposer sa marque à tous les élèves, mais il doit maintenir l'unité du pays, ne pas autoriser un enseignement préparant les jeunes Français à croire que la Révolution fut un long crime, Napoléon un usurpateur, et la révocation de l'édit de Nantes une mesure salutaire. On supprimera l'autorisation préalable, mais à ceux qui veulent ouvrir des collèges on demandera des garanties, représentées par un brevet de capacité ou des grades, et l'on continuera d'exiger qu'ils n'appartiennent point aux congrégations non autorisées. La surveillance des établissements privés revient à l'Université, qui a les mêmes titres que nos grands corps judiciaires à représenter l'Etat. Elle ne mérite pas les calomnies dont on la poursuit. Parmi les professeurs, beaucoup pratiquent, tous respectent la religion, mais sans vouloir l'imposer; parmi les élèves, la grande majorité se compose de pratiquants; l'Université forme d'aussi bons chrétiens que les maisons ecclésiastiques. Quant aux petits séminaires, le chiffre de 20.000 élèves qui leur est accordé suffit amplement aux besoins du clergé. Conservons donc les ordonnances de 1828, approuvées par Charles X. Maintenons notre enseignement d'État: «l'esprit de notre révolution veut que la jeunesse soit élevée par nos pareils, par des laïques animés de nos sentiments, animés de l'amour de nos lois». L'Eglise, qui a triomphé de la persécution, «ne triomphera pas de la raison calme, respectueuse, mais inflexible».
[145] Ce rapport a été reproduit dans les _Discours parlementaires_ de Thiers, t. VI.
Ce rapport excita un véritable enthousiasme dans tous les partis dynastiques, même chez les conservateurs qui luttaient contre la politique de Thiers. Il leur plaisait par le mélange des formules respectueuses envers la religion et des déclarations d'indépendance en face du clergé[146]. Il leur plaisait par son attachement au gallicanisme; cette doctrine, de plus en plus combattue par le groupe catholique militant, leur apparaissait comme le meilleur compromis qu'on eût trouvé entre les prétentions contradictoires des deux puissances. Plusieurs universitaires attachés au catholicisme s'indignaient des attaques dirigées contre le corps auquel ils appartenaient. Saint-Marc Girardin avait dès 1843 reproché au clergé militant d'employer comme armes «l'interprétation poussée jusqu'à l'absurdité, le talent de tronquer et de falsifier les écrits sous prétexte de les extraire, la haine de la bonne foi et de la vérité, les armes enfin des jésuites»[147]. Des hommes politiques libéraux, pleins de sympathie pour la religion, tenaient le même langage. Tocqueville, par exemple, avait rapporté des États-Unis cette idée qu'une alliance est possible, qu'elle est nécessaire, entre la religion et la liberté; il s'attristait de voir cette cause compromise par des hommes qui réclamaient la domination[148]. Le successeur et l'admirateur des légistes français, Dupin, apportait la même ardeur qu'eux à combattre les jésuites et à défendre les principes du gallicanisme[149].
[146] Thiers parla de même dans son interpellation du 2 mai 1845 sur l'existence illégale des jésuites: «Respect de notre auguste religion, respect des droits sacrés de l'Etat, telle est la double inspiration sous laquelle nous devons penser et parler dans cette question.»
[147] _Journal des Débats_, 15 mai 1843. C'est Cuvillier-Fleury, écrivant au duc d'Aumale, qui lui signala cet article écrit par Saint-Marc, «le plus religieux des hommes». Et le jeune prince répondait à son maître: «Je suis tout à fait du parti de l'Université dans sa querelle avec le clergé. Vous le savez, je suis un catholique sincère et convaincu; j'aime ma religion, je respecte ses ministres. Mais je crois les prêtres peu aptes à former des hommes pratiques, et je me défie de leurs habitudes envahissantes. Les jeunes gens qui sortent des séminaires ne sont pas plus moraux que ceux qui sortent des collèges; ils sont moins francs, moins énergiques.» (_Correspondance_, I, 26 mai 1843.)
[148] «Au lieu de se rattacher au droit commun et de se borner à en réclamer l'exercice, on a montré la pensée de dominer l'éducation tout entière, sinon de la diriger.» (_Œuvres et correspondances inédites_, I, p. 122.) Devant la Chambre, il reprocha au ministère «d'attirer à lui le catholicisme, de mettre la main sur le clergé», de chercher à rétablir l'union intime entre l'Eglise et l'Etat, et de réveiller ainsi contre l'Eglise les antipathies et les défiances de tous ceux qui aimaient la liberté religieuse (28 avril 1845).
[149] Le 2 mai 1845, à la Chambre, il appuya l'interpellation de Thiers. Le clergé, disait-il, est hors de cause: «c'est pour lui que nous combattons en cherchant à l'isoler, à le séparer de ceux qui le compromettent.» Parmi les congrégations il déclare n'en vouloir qu'aux jésuites.
Le chef du gouvernement, Guizot, partageait les opinions de ses émules sur le besoin de concilier l'indépendance de l'État et les droits de l'Église; il avait déclaré accepter les principes formulés par Thiers. Mais il tendait à faire plus grande qu'eux la part de l'Église, à la désarmer par ses concessions et ses prévenances. En 1845 un ambassadeur habile, Rossi, parvint à clore le débat sur les jésuites par un arrangement direct avec Rome. En 1846 Guizot soutint devant la Chambre des députés que le ministère devait, non pas défendre l'Université contre le clergé, comme le demandait Thiers, mais, «s'élever au-dessus de la lutte, la dominer et la pacifier»[150]. Son collègue au ministère de l'instruction publique, Salvandy, s'inspira des mêmes idées: bienveillant pour les instituteurs dont il voulut améliorer la condition matérielle, et pour les professeurs, qu'il combla de prévenances, il s'attachait néanmoins plus encore à satisfaire les catholiques, à écarter de l'Université les fonctionnaires qui leur portaient ombrage[151]. Son attitude souleva les protestations des professeurs indépendants qui allaient fonder la _Liberté de penser_[152]. Mais elle était acceptée par le pays légal. Celui-ci avait manifesté une fois de plus sa répulsion pour les jésuites; bourgeois et ouvriers dévoraient le _Juif errant_ d'Eugène Sue et frémissaient devant les méfaits de Rodin[153]. La fermeture de quelques collèges autorisée par Rome en 1845, le désaveu infligé par certains catholiques aux violences de Montalembert et de Veuillot apaisèrent cette hostilité. Plusieurs défenseurs de l'Université approuvaient le gouvernement de protéger la religion, de poursuivre les écrits hostiles au christianisme[154]. Les républicains eux-mêmes évitaient en général d'attaquer le parti catholique et n'objectaient rien contre le principe de la liberté d'enseignement[155]. Quant aux défenseurs de la monarchie de Juillet, l'accord entre une Eglise à tendances gallicanes et un État indépendant, mais amical et courtois, demeura leur idéal jusqu'en 1848.
[150] Séance du 31 janvier 1846.
[151] Patrice Larroque fut ainsi relevé de ses fonctions de recteur (Georges Weill, art. cité). Un normalien israélite, Eugène Manuel, fut invité, à cause de sa religion, à ne pas choisir l'enseignement de la philosophie. (Manuel, _Lettres de jeunesse_, p. 57.)
[152] Amédée Jacques, dans l'avant-propos de cette Revue (15 décembre 1847), écrivait: «Ne voyons-nous pas renaître l'intolérance religieuse au mépris des lois, et une sorte d'hypocrisie officielle se glisser peu à peu dans nos mœurs, comme pour rivaliser avec l'esprit réactionnaire de la Restauration?»
[153] Ballanche, parlant du succès «scandaleusement européen» de ce livre, disait: «Toute la terre le dévore; il voyage plus rapidement que le choléra.» (_Correspondance des deux Ampère_, 1875, II, p. 134.)
[154] Le jury condamna en 1844 un écrit du polémiste antichrétien Toussaint Michel, _Caducité des religions prétendues révélées_. Cuvillier-Fleury, en l'annonçant au duc d'Aumale, approuva ce verdict: «Le clergé mérite la même protection que l'Université.» (_Correspondance_, I, p. 271.)
[155] V. Georges Weill, _Les républicains et l'enseignement sous Louis-Philippe_ (_Revue internationale de l'enseignement_, 1899).