‹ Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècleChapitre 7 sur 28 · II

II

Une seule question, celle de l'enseignement, devait amener des chocs nouveaux entre partisans de l'Eglise et de l'Etat. L'instruction primaire attira l'attention de tous au lendemain de 1830. Elle avait été très négligée: les partis politiques s'étaient occupés beaucoup moins de multiplier les écoles que de choisir entre l'enseignement simultané, pratiqué par les Frères, et l'enseignement mutuel, préféré dans les écoles laïques. Personne d'ailleurs à cette époque ne songeait à demander que les écoles primaires fussent entièrement soustraites à la surveillance du clergé. Ce qui frappait les observateurs de bonne foi, c'était le petit nombre de gens sachant lire; aussi vit-on Guernon-Ranville, membre du ministère Polignac, franc-maçon égaré parmi ces amis de la Congrégation, préparer une loi sur l'enseignement primaire. L'idée fut reprise au lendemain de la révolution, alors que la sympathie pour le peuple animait encore la plupart des vainqueurs; une enquête poursuivie dans toutes les parties de la France révéla un état de choses lamentable, une ignorance aggravée par le mépris des paysans pour l'instruction[102]. Les nombreux projets soumis aux Chambres aboutirent à la loi de 1833, loi bienfaisante qui eut pendant quelques années d'excellents résultats.

[102] Cette enquête est résumée dans le livre de Lorain, _Tableau de l'instruction primaire en France_, 1837.

Cette loi fut rédigée de manière à ménager les susceptibilités et les intérêts de l'Eglise. Elle assura la liberté de l'instruction primaire, donc la possibilité pour les catholiques de créer des écoles indépendantes; elle permit aux communes, en gardant un silence complet sur ce point, de choisir entre les maîtres laïques et congréganistes; enfin le programme des écoles élémentaires comprit nécessairement l'instruction morale et religieuse. On reconnaît ici l'œuvre de Guizot. Ce protestant convaincu n'avait jamais cessé de dire et de penser qu'une alliance est bonne entre le gouvernement français et l'Eglise catholique; seulement il avait insisté avant 1830 sur la nécessité de maintenir la séparation du spirituel et du temporel. Depuis 1830, arrivé au pouvoir, effrayé par les projets sociaux des républicains, il sentait le besoin de mettre surtout en lumière l'utilité sociale des croyances chrétiennes. Sa foi sincère l'empêchait de penser qu'il faut une religion pour le peuple; c'est dans toutes les classes qu'elle devait se faire accepter pour que la société fût vraiment saine. Ces idées apparurent pendant la discussion de la loi de 1833. Guizot combattit l'amendement d'après lequel le curé ou le pasteur ne seraient pas membres de droit du comité local chargé de surveiller l'école. On ne doit pas, disait-il, exclure ainsi le magistrat moral et religieux de la commune, car l'instruction morale et religieuse doit accompagner sans cesse l'instruction qui s'adresse à l'intelligence; le clergé, si l'on veut l'exclure de l'école publique, fondera une école rivale[103].--La Chambre des députés, où vivait encore l'esprit de défiance contre les prêtres, donna tort au ministre sur ce point, mais la Chambre des pairs lui assura gain de cause.

[103] «L'instruction morale et religieuse s'associe à l'instruction tout entière, à tous les actes du maître d'école et des enfants... Le développement intellectuel séparé du développement moral et religieux devient un principe d'orgueil, d'insubordination, d'égoïsme, et par conséquent de danger pour la société.» Evitons que le clergé fonde des écoles: «Il vaut cent fois mieux avoir la lutte en dedans qu'au dehors». (Séance du 30 avril 1833).

Quand la loi fut promulguée, Guizot en adressa le texte à tous les instituteurs avec une circulaire explicative. Cette circulaire, digne de l'auteur et digne du sujet qu'il traitait, rappela en beaux termes l'étendue de leurs devoirs et la grandeur de leur mission; mais elle ajouta que cette besogne monotone, souvent pénible, ne pouvait obtenir sa récompense que de Dieu. «Aussi voit-on que, partout où l'enseignement primaire a prospéré, une pensée religieuse s'est unie, dans ceux qui le répandent, au goût des lumières et de l'instruction. Puissiez-vous, Monsieur, trouver dans de telles espérances, dans ces croyances dignes d'un esprit sain et d'un cœur pur, une satisfaction et une confiance que peut-être la raison seule et le seul patriotisme ne vous donneraient pas!» Il n'y avait là qu'un souhait; mais le souhait formulé par le ministre de l'instruction publique dans une circulaire officielle ressemblait à un ordre. Guizot parlait aussi des rapports à entretenir avec le curé ou le pasteur. L'instituteur devait ici éviter l'hypocrisie tout comme l'impiété. «Rien d'ailleurs, ajoutait le ministre, n'est plus désirable que l'accord du prêtre et de l'instituteur; tous deux sont revêtus d'une autorité morale; tous deux peuvent s'entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu'on fasse, pour l'obtenir, quelques sacrifices, et j'attends de vos lumières et de votre sagesse que rien d'honorable ne vous coûtera pour réaliser cette union, sans laquelle nos efforts pour l'instruction populaire seraient souvent infructueux[104]». Guizot voulait donc des instituteurs modestes, dociles, soumis aux notables de la commune et aux curés. Voilà pourquoi, dans beaucoup de villages, le desservant accueillit assez bien cet auxiliaire nouveau qui devait faire l'école sous sa direction[105].

[104] Guizot a reproduit cette circulaire du 18 juillet 1833 au tome III de ses _Mémoires_.

[105] Brouard, _Essai d'histoire critique de l'instruction primaire_, p. 73.

Il serait faux de dire que le gouvernement de Louis-Philippe a jamais regretté la loi de 1833. Mais à mesure que s'effaçait l'esprit de 1830, que la politique du pouvoir devenait de plus en plus nettement une politique de classe, les gens réfléchis de la bourgeoisie orléaniste commençaient à se méfier des nouveaux éducateurs du peuple. L'Académie des sciences morales et politiques mit au concours cette question: «Les réformes à apporter à l'institution des écoles normales et primaires en vue de l'éducation morale de la jeunesse». Le prix fut remporté en 1840 par Barau, un universitaire, principal de collège, qui se consacra désormais aux travaux pédagogiques et fut longtemps considéré comme un des guides les plus sûrs de l'enseignement primaire public. Barau est un défenseur de l'enseignement laïque; il est d'autant plus curieux de voir quelle méfiance lui inspirent les écoles normales. Elles forment des hommes également indépendants de l'Etat et de l'Eglise, du maire et du curé; voilà un double danger pour le régime censitaire. Il va presque jusqu'à regretter le régime antérieur à 1833; l'instruction était alors faible, mais pure; l'instituteur était un villageois humble et sans fiel. Au contraire, les normaliens, si l'on ne diminue pas leurs prétentions, deviendront tous des mécontents et des agités. Et puis ils doivent inspirer confiance au clergé, puisque celui-ci joue un rôle indispensable dans l'enseignement primaire[106]. Formons donc des instituteurs modestes, pieux, et les prêtres les accepteront[107].

[106] «L'enseignement secondaire et supérieur est profondément empreint d'un caractère politique; c'est la chose du gouvernement, ou tout au moins de la cité: il répugne donc à toute influence sacerdotale... Mais l'enseignement élémentaire est une chose purement sociale; et puisque la société pour cette œuvre appelle la religion à son aide, elle doit accepter loyalement les conditions de cette alliance.» (Barau, _De l'éducation morale de la jeunesse_, p. 39.)

[107] «S'ils n'ont pas de reproches sérieux à faire aux maîtres formés par les écoles normales, ils ne les aimeront peut-être jamais beaucoup, mais ils les accepteront sans répugnance» (p. 44).

Le rapport sur ce concours fut présenté à l'Académie par Jouffroy. Il montra l'importance et la gravité de la question qui se posait: le contraste est formidable entre la grandeur morale de la mission de l'instituteur et l'humilité de sa condition matérielle. Cet homme, à qui l'on confie l'âme de l'enfance, doit se résigner à une tâche pénible dans un pauvre village, avec un salaire qui lui donne à peine du pain. Nous sommes donc, dit Jouffroy, en présence de ce dilemme: «ou vous refuserez aux maîtres la lumière, et alors ils pourront avoir l'humilité de leur condition, mais ils n'auront pas la capacité de leur tâche; ou vous la leur donnerez, et alors vous aurez créé en eux du même coup la capacité et la révolte». Entre ces deux solutions, laquelle va choisir Jouffroy? Le rédacteur du _Globe_ aurait sans doute préféré la seconde; mais le philosophe devenu député, défenseur du juste milieu, adopte la première. Il se rallie aux conclusions de Barau, approuve l'idée de supprimer «tout le luxe matériel et intellectuel» des écoles normales. De même, tout en repoussant la pensée de confier l'instruction primaire au clergé, l'académicien déclare qu'il faut «créer un instituteur qui lui convienne en même temps qu'il conviendra à l'Etat»[108].

[108] V. l'étude faite sur ce rapport de Jouffroy par Félix Pécaut (_L'éducation publique et la vie nationale_, p. 178 sqq.) Lorain aussi demandait qu'on assurât l'appui du clergé aux écoles primaires. (_Tableau de l'instruction primaire_, ch. VIII.)

Les craintes des partisans du juste milieu n'étaient pas sans fondement: les instituteurs, sortis du peuple, vivant en contact avec lui, assez instruits pour sentir les injustices dont il souffrait, devinrent les partisans naturels de la démocratie. En même temps, la tutelle des curés, qu'on leur imposait, les rendit hostiles à l'Eglise. Parmi les élèves des écoles normales, beaucoup n'avaient pas la foi[109]; plusieurs d'entre eux, arrivant dans les communes où ils devaient enseigner, se trouvaient en désaccord avec les curés. Un d'eux, par exemple, personnage au caractère indocile, sortit de l'école normale de Versailles à la fois athée et spiritualiste; nommé dans une commune, il y fut invité aussitôt par le curé à jouer dans des conférences d'apologétique le rôle de l'avocat du diable; sur son refus, le prêtre l'obligea bientôt à quitter le village[110]. Bien d'autres parmi les maîtres d'école tenaient tête au clergé; arrêtons-nous à deux d'entre eux, qui ont exprimé avec vigueur les sentiments et les aspirations des éducateurs populaires.

[109] «Alors, comme aujourd'hui, la plupart des instituteurs n'avaient pas la foi religieuse qu'on les forçait d'enseigner.» (Chevallier, _Souvenirs d'un vieil instituteur_, p. 23 sqq.) Chevallier raconte aussi comment les élèves de l'école normale de Poitiers s'entendirent pour ne pas présenter le billet de confession réclamé par l'aumônier. Barau dit qu'à l'école normale d'Evreux, en 1838, vingt élèves refusèrent de se confesser, jusqu'à ce que le directeur fût intervenu.

[110] Lefrançais, _Souvenirs d'un révolutionnaire_, p. 19.

Claude Tillier, qui avait fait dans un collège ses études secondaires, était un écrivain de valeur; les lettrés n'ignorent point _Mon oncle Benjamin_, et ses livres sont encore lus, en Allemagne peut-être plus qu'en France[111]. Fixé dans la Nièvre comme maître d'école, puis comme journaliste, il dut se mêler aux mesquines querelles des petites communes; mais toujours il domine son milieu et s'élève aux idées générales sur la religion et la société. L'anticléricalisme existe chez lui, mais avec des traits originaux. Il voit dans l'Evangile l'œuvre de Dieu: «c'est un code de morale écrit de sa main et signé de son nom qu'il a fait tomber des cieux sur la terre[112]». La religion fait du bien aux hommes: «bien loin, dit-il, de l'attaquer moi-même, je regarderais comme un mauvais citoyen celui qui tâcherait d'en détourner le peuple[113]». Ajoutons que Tillier ne partage pas l'horreur de ses amis pour les jésuites, et raconte plaisamment les vains efforts qu'il a faits pour en découvrir un, afin de voir si ce personnage était, comme le dit Béranger, moitié renard et moitié loup. Chimérique est la puissance qu'on leur attribue[114]; même leur habileté si vantée ne les préserve pas de singulières erreurs. N'ont-ils pas laissé passer en 1830 l'occasion de gagner le peuple[115]?

[111] Sur Claude Tillier, v. les travaux de Marius Gérin, surtout ses _Etudes sur Claude Tillier_ (1902) et son édition des _Pamphlets_ (1906).

[112] _Pamphlets_, p. 320.

[113] _Ibid._, p. 328.

[114] «Sur la partie vivante de la Nation, celle qui a une tête d'homme et un cœur de citoyen, ils n'ont point de prise; elle glisse sous leur étreinte comme une outre imbibée d'huile.» (_Pamphlets_, p. 488.)

[115] «A leur place, j'aurais pris franchement la cocarde du peuple; cette liberté qu'il venait de baptiser avec son sang, j'aurais voulu, moi, la baptiser avec mon eau bénite; je l'aurais portée sur mon autel, et je l'aurais mise sous la protection de ce Christ, mort non seulement pour la rédemption des pécheurs, mais aussi pour l'affranchissement du genre humain.» (_ibid._, p. 488.)

Mais si Tillier se sépare ainsi des libéraux de 1830, il pense comme eux que le prêtre n'a pas le droit de refuser les sacrements. C'est une indignité, selon lui, d'avoir fermé les portes de l'église de Nevers au corps d'une brave femme qui s'est suicidée[116]. Les prêtres se déconsidèrent en luttant contre le progrès; les Frères ne donnent qu'une instruction mécanique. Le nouveau clergé répand le culte des reliques et la croyance aux miracles[117]. Claude Tillier, qui aime la Révolution, qui glorifie les héros des quatorze armées, qui admire Napoléon, reproche surtout à l'Église de ne point donner une éducation nationale et patriotique. Patrie, démocratie, liberté, voilà trois termes qu'il unit toujours; et cet ennemi des curés aspire au jour où le prêtre voudra bénir la démocratie française et comprendre le lien qui unit l'Evangile avec la Déclaration des droits de l'homme[118].

[116] «Votre ministère, à vous, prêtres, c'est de prier; vous êtes payés par l'Etat pour prier, comme le cantonnier est payé pour entretenir les routes; quand vous ne priez point, vous ne gagnez point l'argent qu'on vous donne.» (_ibid._, p. 387.)

[117] «Il lève de l'argent par toute la France; il recrute publiquement des congrégations; il a ses prédicateurs embrigadés, des journaux qu'il subventionne, des écrivains qu'il salarie! Avant de bouleverser la France, il met tout sens dessus dessous dans la sacristie. Il fait des saints; il fabrique des miracles; en guise de cocardes il vend des médailles; il promet le ciel à ceux qui le suivent.» (_ibid._, p. 629.)

[118] «J'ai quelquefois entendu dire que le christianisme avait fait son temps. Il l'a à peine commencé... La croix est partout; mais la liberté et l'égalité doivent être agenouillées au pied de la croix, et la liberté et l'égalité ne sont nulle part» (p. 330).--«Je ne connais point, dit-il ailleurs, de rôle plus honorable que celui d'un pasteur régnant sur sa paroisse par l'ascendant de ses vertus» (p. 247).

Arsène Meunier représente mieux que Tillier l'opinion moyenne des instituteurs français. Maître d'école dès l'âge de quinze ans et demi, fixé longtemps à Nogent-le-Rotrou (1820-1832), il devint directeur de l'école normale d'Evreux où il resta dix ans, malgré des conflits répétés avec le clergé de cette ville. Venu ensuite à Paris comme instituteur libre, Meunier fonda en 1845 l'_Echo des instituteurs_, journal destiné à dire avec une entière franchise les vœux et les doléances de ses collègues. Sa polémique, vive et audacieuse contre le gouvernement conservateur, est dirigée surtout contre les Frères des écoles chrétiennes. Ces éducateurs sont inférieurs aux laïques, parce qu'ils n'ont en réalité ni famille ni patrie, tandis que les autres sont pères et citoyens[119]. Les Frères sont avant tout des moines, et s'appliquent à faire revivre «les stupides crédulités et les stupides terreurs» du passé. La discipline morale qu'on vante chez eux est gravement compromise quand leurs élèves, sortis de l'école, subissent l'influence de la famille et du milieu social.

[119] «Sans cesse stimulé par tous les mobiles qui agissent sur la volonté de l'homme, ayant la conscience qu'il concourt, pour sa modeste part, au progrès général de l'humanité, à la fois loi du monde et loi de Dieu, l'instituteur laïque est plein d'une noble ardeur et d'un saint enthousiasme.» (_Lutte du principe clérical et du principe laïque dans l'enseignement_, p. 27.)

Et pourtant, continue Meunier, cet enseignement néfaste se développe sans cesse. Le gouvernement protège les Frères contre les conseils municipaux et leur permet, au mépris de la loi, d'enseigner sans brevet. Les autorités locales commencent naturellement à suivre l'exemple venu d'en haut. Et puis les Frères ont la gratuité, institution excellente, nécessaire dans un pays de petits propriétaires et de pauvres gens comme la France; la chose leur est possible parce qu'ils reçoivent quantité de donations. Tantôt créant des écoles libres, tantôt se chargeant des écoles communales, parfois même installés dans les écoles normales, ils sont partout. Les instituteurs laïques leur résistent et refusent de plier devant eux. «Pourriez-vous citer un seul instituteur jésuite? Non. Pourriez-vous citer un seul légitimiste? Non. Pourriez-vous enfin en trouver un seul qui partage les idées, les opinions ou les sentiments du clergé sur quelque sujet que ce soit? Je vous en défie»[120]. Et pourtant ces instituteurs sont mal soutenus par les maires, tyrannisés par des inspecteurs incompétents, méprisés par les bourgeois. Il faudra bien finir par comprendre que l'école doit appartenir, non à la commune, mais à l'Etat, que le maître doit être déchargé de l'enseignement religieux; le prêtre sera libre de le donner à l'église[121].

[120] _Ibid._, p. 264.

[121] «L'Etat est laïque, par conséquent l'instruction donnée en son nom doit être laïque; et si ce mot ne paraît pas clair, nous dirons qu'il signifie pour nous que l'enseignement public, sans être irréligieux, doit faire abstraction de toute religion positive.» (_Ibid._, p. 387.)