‹ Histoire de la Littérature AnglaiseChapitre 69 sur 75 · CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

La poésie. Tennyson.

I. Son talent et son oeuvre. -- Ses débuts. -- En quoi il s'opposait aux poëtes précédents. -- En quoi il les continuait.

II. Première période. -- Ses portraits de femmes. -- Délicatesse et raffinement de son sentiment et de son style. -- Variété de ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité littéraire et son dilettantisme poétique. -- The Dying Swan. -- The Lotos-Eaters.

III. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa vie. -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique. -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- Locksley Hall. -- Changement de sujet et de style. -- Explosion violente et accent personnel. -- Maud.

IV. Retour de Tennyson à son premier style. -- In Memoriam. -- Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. -- Il faut que le sujet et le talent soient d'accord. -- Quels sujets conviennent à l'artiste dilettante. -- The Princess. -- Comparaison de ce poëme et d'As you like it. -- Le monde fantastique et pittoresque. -- Comment Tennyson retrouve les songes et le style de la Renaissance.

V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de l'ancienne épopée. -- Les Idylles du roi. -- Pourquoi il a renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation de ses modèles et de sa poésie. -- Elaine. -- La mort d'Arthur. -- Manque de passion personnelle et absorbante. -- Flexibilité et désintéressement de son esprit. -- Son talent pour se métamorphoser, pour embellir, et pour épurer.

VI. Son public. -- Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le confort. -- L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En quoi Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France. -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation. -- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi Alfred de Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison des deux mondes et des deux poëtes.

§ 1.

SON TALENT ET SON OEUVRE.

Lorsque Tennyson publia ses premiers poëmes, les critiques en dirent du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une revue, ni même dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand poëte de son pays et de son temps.

On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante génération de poëtes qui venait de s'éteindre avait passé comme un orage. Ainsi que leurs devanciers du seizième siècle, ils avaient emporté et précipité tout jusqu'aux extrêmes. Les uns avaient ramassé les légendes gigantesques, accumulé les rêves, fouillé l'Orient, la Grèce, l'Arabie, le moyen âge, et surchargé l'imagination humaine des couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'étaient guindés dans la métaphysique et la morale, avaient rêvé infatigablement sur la condition humaine, et passé leur vie dans le sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et l'héroïsme, avaient promené parmi les ténèbres et sous les éclairs un cortége de figures contractées et terribles, désespérées par leurs remords, illuminées par leur grandeur. On voulait se reposer de tant d'efforts et de tant d'excès. Au sortir de l'école imaginative, sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes les formes et toutes les idées qui venaient de plaire se retrouvaient chez lui, mais épurées, modérées, encadrées dans un style d'or. Il achevait un âge, il jouissait de ce qui avait agité les autres; sa poésie ressemblait aux beaux soirs d'été; les lignes du paysage y sont les mêmes que pendant le jour; mais l'éclat de la coupole éblouissante s'est émoussé; les plantes rafraîchies se relèvent, et le soleil calme au bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un réseau de rayons roses les bois et les prairies que tout à l'heure il brûlait de sa clarté.

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