I
Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline, Éléonore, Lilian, la Reine de Mai, étaient des personnages de keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake est doré sur tranches, brodé de fleurs et d'ornements, paré, soyeux, rempli de délicates figures toujours fines et toujours correctes, qu'on dirait esquissées à la volée, et qui pourtant sont tracées avec réflexion sur le vélin blanc que leur contour effleure, toutes choisies pour reposer et pour occuper les molles mains blanches d'une jeune mariée ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien des idées et bien des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul de ces portraits-là. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement rehaussée ou nuancée par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses et les réussites du raffinement le plus heureux. La moindre altération brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si consommé, pour peindre les miévreries charmantes, les subites fiertés, les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beauté féminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une galerie. Voici l'enfant folâtre, la petite fée voltigeante qui bat des mains, et «de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et se sauve pendant que ses rires éclatants creusent des fossettes dans les roses enfantines de ses joues.» Voici la blonde pensive qui songe, ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur aérienne et vaporeuse «comme un lis penché sur un buisson de roses et que le soleil mourant traverse de sa lumière,» faiblement souriante, «pareille à une naïade qui au fond d'une source regarde le déclin du jour.» Voici la changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis encore gaie, puis encore fâchée, puis incertaine entre les deux, étranges sourires, «délicieuses colères qui ressemblent à de petits nuages frangés par le soleil[187].» Le poëte revenait avec complaisance sur toutes les choses fines et exquises. Il les caressait si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchés, affectés, presque précieux. Il y mettait trop d'ornement et de ciselures; il avait l'air d'être épicurien en fait de style et aussi en fait de beauté. Il cherchait de jolies scènes rustiques, de touchants souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des élégies, des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les tons et se plaisait à éprouver les émotions de tous les siècles. Il écrivait sainte Agnès, Siméon Stylite, Ulysse, Oenone, sir Galahad, lady Clare, Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour à tour Homère et Chaucer, Théocrite et Spenser, les vieux poëtes anglais et les anciens poëtes arabes. Il animait tour à tour les petits événements réels de la vie anglaise et les grandes aventures fantastiques de la chevalerie éteinte. Il était comme ces musiciens qui mettent leur archet au service de tous les maîtres. Il se promenait dans la nature et dans l'histoire, sans parti pris, sans passion âpre, occupé à sentir, à goûter, à cueillir partout, dans les jardinières des salons comme sur la haie des cottages, les fleurs rares ou champêtres dont le parfum ou l'éclat pouvait le charmer ou l'amuser. On en jouissait avec lui; on respirait les gracieux bouquets qu'il savait si bien faire; on acceptait de préférence ceux qu'il prenait dans la campagne; on trouvait que nulle part son talent n'était plus à l'aise. On admirait combien ce regard minutieux et ce sentiment délicat savaient en saisir et en interpréter les aspects mobiles. On oubliait dans le Cygne mourant que le sujet était presque usé et l'intérêt un peu faible, pour savourer des vers comme ceux-ci:
Quelques pics bleus dans le lointain s'élevaient,--et blanche sur la froide blancheur du ciel--brillait leur couronne de neige.--Un saule se penchait en pleurant sur la rivière,--et secouait le flot quand le vent soupirait.--Au-dessus, dans le vent courait l'hirondelle,--qui se pourchassait elle-même dans ses sauvages caprices;--et plus loin, à travers le marais vert et tranquille,--les canaux enchevêtrés dormaient,--tachés de pourpre, de vert, et de jaune[188].
Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient point tout entier; on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles voluptés des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie et renonçaient à l'action.
Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui descend,--laissent tomber lentement leur voile de fine gaze;--d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés vacillantes,--roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe d'écume.--Ils voyaient la rivière luisante rouler vers l'Océan,--sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de montagnes,--trois tours silencieuses de neige antique--se dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin ombreux,--humecté de rosée, montait au-dessus des taillis entrelacés.
Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement--que les pétales des roses épanouies sur le gazon,--que les rosées de la nuit sur les eaux calmes--entre des parois de granit sombre dans un creux qui luit;--une musique qui se pose plus mollement sur l'âme--que des paupières lassées sur des yeux lassés;--une musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux bienheureux.--Il y a ici de fraîches mousses profondes,--et à travers les mousses rampent les lierres,--et dans le courant pleurent les fleurs aux longues feuilles,--et sur les corniches rocheuses le pavot pend endormi.
Regardez; au milieu du bois, sur la branche,--la feuille pliée sort du bouton,--sollicitée par la brise caressante;--elle devient verte et large et ne prend point de souci,--toute baignée de soleil à midi, et, sous la lune,--nourrie de rosée nocturne; puis elle jaunit,--tombe et descend en flottant à travers l'air.--Regardez; adoucie par la lumière d'été,--la pomme juteuse devenue trop mûre--se détache par une nuit silencieuse d'automne.--Selon la longueur des jours qui lui sont accordés,--la fleur s'épanouit à sa place,--s'épanouit et se flétrit et tombe, et n'a point de travail,--solidement enracinée dans le sol fertile.
Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous caresse de son souffle,--appuyés sur des couches d'amarante et de moly[189],--nos calmes paupières à demi baissées,--sous les voûtes sacrées du ciel sombre,--de suivre la longue rivière brillante qui traîne lentement--ses eaux en quittant la colline empourprée;--d'entendre les échos humides qui s'appellent--de caverne en caverne à travers les épaisses vignes entrelacées;--d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes d'émeraude,--à travers les guirlandes tressées de l'acanthe divine;--entendre et voir seulement dans le lointain la vague étincelante;--rien que l'entendre serait doux;--rien que l'entendre et sommeiller sous les pins[190].
[Note 187:
Frowns perfect-sweet along the brow Light-glooming over eyes divine, Like little clouds sun-fringed.....
So innocent-arch, so cunning-simple, From beneath her gather'd wimple, Glancing with black-beaded eyes, Till the lightning laughters dimple The baby-roses in her cheeks; Then away she flies.....
Whence that aery bloom of thine, Like a lily which the sun Looks thro' in his sad decline, And a rose-bush leans upon? Thou that faintly smilest still, As a Naiad in a well Looking at the set of day.]
[Note 188:
Some blue peaks in the distance rose, And white against the cold-white sky, Shone out their crowning snows. One willow over the river wept, And shook the wave as the wind did sigh; Above in the wind was the swallow, Chasing himself at its own wild will, And far thro' the marish green and still The tangled water-courses slept, Shot over with purple, and green, and yellow.]
[Note 189: Nom de la plante donnée par Mercure à Ulysse.]
[Note 190:
A land of streams! some, like a downward smoke, Slow-dropping veils of the thinnest lawn, did go. And some thro' wavering lights and shadows broke, Rolling a slumbrous sheet of foam below. They saw the gleaming river seaward flow From the inner land: far off, three mountain-tops, Three silent pinnacles of aged snow, Stood sunset-flush'd: and dew'd with showery drops, Up-clomb the shadowy pine above the woven copse....
There is sweet music here, that softer falls Than petal from blown roses on the grass, Or night-dews on still waters between walls Of shadowy granite, in a gleaming pass; Music that gentler on the spirit lies, Than tir'd eyelids upon tir'd eyes; Music that brings sweet sleep down from the blissful skies. Here are cool mosses deep, And thro' the moss the ivies creep, And in the stream the long-leaved flowers weep, And from the craggy ledge the poppy hangs in sleep.
Lo! In the middle of the wood, The folded leaf is woo'd from out the bud With winds upon the branch, and there Grows green and broad, and takes no care, Sun-steep'd at noon, and in the moon Nightly dew-fed; and turning yellow Falls, and floats adown the air. Lo! sweeten'd with the summer light, The full-juiced apple, waxing over-mellow, Drops in a silent autumn night. All its allotted length of days, The flower ripens in its place, Ripens, and fades, and falls, and hath no toil, Fast-rooted in the fruitful soil.....
But, propt on beds of amaranth and moly, How sweet (while warm airs lull us, blowing lowly), With half-dropt eyelids still, Beneath a heaven dark and holy, To watch the long bright river drawing slowly Its waters from the purple hill.-- To hear the dewy echoes calling From cave to cave thro' the thick-twined vine.-- To hear the emerald-color'd water falling Thro' many a wov'n acanthus-wreath divine! Only to hear and see the far-off sparkling brine, Only to hear were sweet, stretch'd out beneath the pine.]