‹ Histoire de la Littérature AnglaiseChapitre 71 sur 75 · II

II

Ce charmant rêveur n'était-il qu'un dilettante? On aimait à se le figurer ainsi; on le trouvait trop heureux pour lui permettre les passions violentes. La gloire lui était venue aisément et vite: il en avait joui dès trente ans. La reine avait consacré la faveur publique en le nommant poëte lauréat. Un grand romancier l'avait déclaré plus véritablement poëte que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'étudiant logeait ses livres dans sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annoté et un manuel de philosophie scolastique. Les jeunes dames les trouvaient dans leur corbeille de mariage. On le disait riche, adoré des siens, admiré de ses amis, aimable, exempt d'affectation, naïf même. Il vivait à la campagne, principalement dans l'île de Wight, parmi des livres et des fleurs, à l'abri des tracasseries, des rivalités et des assujettissements du monde, et l'on imaginait volontiers sa vie comme un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donnés.

On regarda de plus près cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer de passion sous cette surface unie. Un vrai tempérament poétique n'en manque jamais. Il sent trop vivement pour être paisible. Quand on vibre au moindre attouchement, on palpite et on frémit sous les grands chocs. Déjà çà et là, dans ses peintures de la campagne et de l'amour, un vers éclatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et calme. Il avait senti cet étrange épanouissement de puissances inconnues qui subitement tient l'homme immobile[191] les yeux fixes devant la beauté qui se révèle. Le propre du poëte, c'est d'être toujours jeune et éternellement vierge: Pour nous autres, gens du commun, les choses sont usées; soixante siècles de civilisation ont terni leur fraîcheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous ne les apercevons plus qu'à travers un voile de phrases toutes faites; nous nous servons d'elles, nous ne les comprenons plus; nous ne voyons plus en elles des fleurs splendides, mais de bons légumes; la riche forêt primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien aligné et trop connu. Au contraire, le poëte est devant ce monde comme le premier homme au premier jour. En un instant nos catalogues, nos raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des préjugés disparaît de sa mémoire; les choses lui semblent neuves; il est étonné et il est ravi; un flot impétueux de sensations arrive en lui et l'oppresse; c'est la séve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrêtée chez nous, recommence à couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la vérité est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau être inertes, la nature est toujours vivante; ce soleil qui se lève est aussi grand qu'à la première aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui pullulent, ces passions qui frémissent, ces forces qui précipitent le tourbillon tumultueux des êtres, aspirent et combattent du même élan qu'à leur naissance; le coeur immortel de la nature palpite encore, soulevant son enveloppe brute, et ses battements retentissent dans le coeur du poëte quand ils n'ont plus d'écho chez nous. Celui-ci les a sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a osé les faire entendre. Nous avons retrouvé l'accent libre de l'émotion pleine, et nous avons reconnu une voix d'homme dans ces vers sur Locksley Hall:

Sa joue était pâle et plus mince qu'il ne fallait pour son âge;--et ses yeux, avec une attention muette, étaient suspendus à tous mes mouvements.

Et je lui dis: «Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la vérité.--Fie-t'en à moi, cousine. Tout le courant de mon être va vers toi.»

Sur sa joue et sur son front pâles vint une couleur avec une lumière,--comme j'ai vu jaillir soudain une rougeur rose dans la nuit du nord.

Et elle se tourna,--son sein secoué par un soudain orage de soupirs.--Toute son âme brillait comme une aube dans la profondeur de ses yeux noirs.

Elle me dit: «J'ai caché mon sentiment, craignant qu'il ne me fît tort.»--Elle me dit: «M'aimes-tu, cousin?» Et pleurant: «Il y a longtemps que je t'aime.»

L'Amour prit le sablier du Temps et le retourna dans ses mains étincelantes.--Chaque moment, sous la secousse légère, s'écoula en sables d'or....

Bien des matins, sur la bruyère, nous avons entendu les taillis frémir;--et son souffle faisait affluer dans mes veines toute la plénitude du printemps.

Bien des soirs, auprès des eaux nous avons suivi les grands navires,--et nos âmes s'élançaient l'une dans l'autre à l'attouchement de nos lèvres.

Ô ma cousine au coeur faible! ô mon Amy qui n'es plus mienne!--Ô la triste, la triste bruyère! Ô le stérile, le stérile rivage!

Plus fausse que tout ce que le rêve peut sonder, plus fausse que tout ce que les chansons ont chanté,--poupée sous la menace d'un père, esclave d'une langue de mégère.

Est-ce bien de te souhaiter heureuse?--Après m'avoir connu,--descendre jusqu'à un coeur plus étroit que le mien!

Et cela sera. Tu vas t'abaisser jusqu'à son niveau jour par jour.--Ce qu'il y a de délicat en toi deviendra grossier pour s'assimiler à son limon.

Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouplée à un rustre,--et la pesanteur de sa nature te fera tomber aussi bas que lui.

Il te tiendra, quand sa passion aura usé sa force nouvelle,--pour quelque chose d'un peu mieux que son chien, et qu'il aimera un peu plus que son cheval.

Qu'est-ce qu'il a? Ses yeux sont appesantis et vitreux; oublie que c'est de vin.--Va à lui; c'est ton devoir; embrasse-le; prends sa main dans la tienne.

Peut-être que monseigneur est las, que sa cervelle est surchargée;--amuse-le de tes plus légères imaginations, caresse-le de tes plus délicates pensées.

Il te répondra à propos, et des choses aisées à comprendre....--Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi, quand je t'aurais tuée de mes mains[192].

Ceci est bien franc et bien fort. Maud parut, qui l'était davantage. La verve y éclatait avec toutes ses inégalités, toutes ses familiarités, tous ses abandons, toutes ses violences. Le poëte si correct, si mesuré, se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce livre est le journal intime d'un jeune homme triste, aigri par de grands malheurs de famille, par de longues méditations solitaires, qui peu à peu se sent pris d'amour, ose le dire, et se trouve aimé. Il ne chante pas, il parle; ce sont les mots risqués, négligés, de la conversation ordinaire; ce sont les détails de la vie domestique; c'est la description d'une toilette, d'un dîner politique, d'un sermon, d'une messe de village. La prose de Dickens et de Thackeray ne serrait pas de plus près les moeurs réelles et présentes. Et tout à côté la poésie la plus magnifique foisonnait et fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de nos vulgarités. Le sourire d'une jeune fille parée, un éclair de soleil sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un coup dans les âmes passionnées ces illuminations subites. Quels vers que ceux où il se peint dans son petit jardin sombre, «écoutant la marée et le rugissement sinistre de ses lourdes lames, puis le cri de la grève désespérée que la vague arrache et entraîne;» tantôt contemplant au bout de l'horizon «la mer, fleur d'azur liquide, et son silencieux croissant, anneau étoilé de saphirs, anneau de mariage de la terre[193]!» Quelle fête dans son coeur quand il est aimé! quelle folie dans ses cris, dans cette ivresse, dans cette tendresse qui voudrait se répandre sur tous les êtres et appeler tous les êtres au spectacle et au partage de son bonheur! comme à ses yeux tout se transfigure! et comme incessamment il se transforme lui-même! De la gaieté, puis des extases, puis des miévreries, puis de la satire, puis des effusions, tous les prompts mouvements, toutes les variations brusques, comme d'un feu qui pétille et flamboie, et renouvelle à chaque instant sa forme et sa teinte; que l'âme est riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris et insulté par le frère, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait. Il s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que celui de la grande ville affairée, indifférente, et d'un homme seul poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours bruyants, le long du brouillard jaunâtre, sous le soleil morne qui se lève au-dessus de la rivière comme un boulet rouge, et on écoute, le coeur serré, les profonds sanglots, l'agitation insensée d'une âme qui veut et ne peut s'arracher à ses souvenirs. Le désespoir croît, et à la fin la rêverie devient vision: «Mort, mort, mort depuis longtemps!--Et mon coeur est une poignée de poussière,--et les roues passent par-dessus ma tête,--et mes os sont secoués douloureusement,--car ils les ont jetés dans un étroit tombeau,--seulement trois pieds au-dessous de la rue,--et les pieds des chevaux frappent, frappent,--les pieds des chevaux frappent--frappent jusque dans mon crâne et dans ma cervelle,--avec un flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.--Ô mon Dieu, pourquoi ne m'ont-ils pas enterré assez profondément!--Était-ce humain de me faire une tombe si rude,--à moi qui ai toujours eu le sommeil léger?--Peut-être ne suis-je encore qu'à demi mort.--Alors je ne suis pas tout à fait muet.--Je crierai aux pas qui vont sur ma tête,--et quelqu'un sûrement, quelque bon coeur viendra--pour m'enterrer, pour m'enterrer--plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant[194]....» Il se ranime pourtant, et peu à peu se relève. La guerre vient, la guerre libérale et généreuse, la guerre contre la Russie, et le grand coeur viril se guérit par l'action et par le courage de la profonde blessure de l'amour.

«Et j'étais debout sur le pont d'un navire géant, et je mêlais mon souffle--à celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de bataille.--Désormais la pensée noble sera plus libre sous le soleil,--et le coeur d'une nation battra d'un seul désir.--Car la longue, la longue gangrène de la paix est ôtée et lavée,--et à présent, le long des abîmes de la Baltique et de la Crimée,--sous la gueule grimaçante des mortelles forteresses, on voit flamboyer--la fleur de la guerre, rouge de sang avec un coeur de feu[195].»

Cette explosion de sentiment a été la seule; Tennyson n'a pas recommencé. Malgré la fin qui était morale, on cria qu'il imitait Byron; on s'emporta contre ces déclarations amères; on crut retrouver l'accent révolté de l'école satanique; on blâma ce style décousu, obscur, excessif; on fut choqué des crudités et des disparates; on rappela le poëte à son premier style si bien proportionné. Il fut découragé, quitta la région des orages et rentra dans son azur. Il eut raison, il y était mieux qu'ailleurs. Une âme fine peut s'emporter, atteindre parfois la fougue des êtres les plus violents et les plus forts; des souvenirs personnels, dit-on, lui avaient fourni la matière de Maud et de Locksley Hall; avec une délicatesse de femme, il avait eu des nerfs de femme. L'accès passé, il retomba «dans ses langueurs dorées,» dans son tranquille rêve. Après Locksley Hall, il avait écrit la Princesse; après Maud, il écrivit les Idylles du Roi.

[Note 191: Voir the Pictures.]

[Note 192:

Then her cheek was pale and thinner than should be for one so young, And her eyes on all my motions with a mute observation hung.

And I said, "my cousin Amy, speak, and speak the truth to me, Trust me, cousin, all the current of my being sets to thee."

On her pallid cheek and forehead came a colour and a light, As I have seen the rosy red flushing in the northern night.

And she turn'd--her bosom shaken with a sudden storm of sighs-- All the spirit deeply dawning in the dark of hazel eyes--

Saying, "I have hid my feelings fearing they should do me wrong;" Saying, "Dost thou love me, cousin?" weeping, "I have loved thee long."

Love took up the glass of Time, and turn'd it in his glowing hands; Every moment, lightly shaken, ran itself in golden sands.

Love took up the harp of life, and smote on all the chords with might; Smote the chord of self, that, trembling, pass'd in music out of sight.

Many a morning on the moorland did we hear the copses ring, And her whisper throng'd my pulses with the fulness of the spring.

Many an evening by the waters did we watch the stately ships, And our spirits rushed together at the touching of the lips.

O my cousin, shallow-hearted! O my Amy, mine no more! O the dreary, dreary moorland! O the barren, barren shore!

Falser than all fancy fathoms, falser than all songs have sung, Puppet to a father's threat, and servile to a shrewish tongue.

Is it well to wish thee happy?--having known me--to decline On a range of lower feelings and a narrower heart than mine!

Yet it shall be: thou shalt lower to his level day by day, What is fine within thee growing coarse to sympathise with clay.

As the husband is, the wife is: thou art mated with a clown, And the grossness of his nature will have weight to drag thee down.

He will hold thee, when his passion shall have spent its novel force, Something better than his dog, a little dearer than his horse.

What is this? his eyes are heavy: think not they are glazed with wine. Go to him: it is thy duty: kiss him: take his hand in thine.

It may be my lord is weary, that his brain is overwrought: Soothe him with thy finer fancies, touch him with thy lighter thought.

He will answer to the purpose, easy things to understand-- Better thou wert dead before me, tho' I slew thee with my hand!]

[Note 193:

A million emeralds break from the ruby-budded lime In the little grove where I sit--Ah, wherefore cannot I be Like things of the season gay, like the bountiful season bland, When the far-off sail is blown by the breeze of a softer clime, Half-lost in the liquid azure bloom of a crescent of sea, The silent sapphire-spangled marriage ring of the land?]

[Note 194:

Dead, long dead, Long dead! And my heart is a handful of dust, And the wheels go over my head, And my bones are shaken with pain; For in a shallow grave they are thrust, Only a yard beneath the street, And the hoofs of the horses beat, beat, The hoofs of the horses beat, Beat into my scalp and my brain With never an end to the stream of passing feet, Driving, hurrying, marrying, burying,

Clamour and rumble and ringing and clatter.... O me! why have they not buried me deep enough? Is it kind to have made me a grave so rough, Me, that was never a quiet sleeper? May be still I am but half-dead. Then I cannot be wholly dumb; I will cry to the steps above my head, And somebody, surely, some kind heart will come, To bury me, bury me Deeper, ever so little deeper.]

[Note 195:

And I stood on a giant deck and mix'd my breath With a loyal people shouting a battle-cry.... Yet God's just doom shall be wreak'd on a giant liar, And many a darkness into the light shall leap, And shine in the sudden making of splendid names, And noble thought be freer under the sun, And the heart of a people beat with one desire; For the long, long canker of peace is over and done, And now by the side of the Black and the Baltic deep, And deathful-grinning mouths of the fortress, flames The blood-red blossom of war with a heart of fire.]

Page 1