‹ Histoire de la magieChapitre 15 sur 51 · CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

DES SUPERSTITIONS.

SOMMAIRE.--Leur origine; leur durée.--La sorcellerie est la superstition de la magie.--Superstitions grecques et romaines.--Les présages, les songes, les enchantements, les fascinations.--Le mauvais oeil--Les sorts.--Les envoûtements.

Les superstitions sont des formes religieuses qui survivent aux idées perdues. Toutes ont eu pour raison d'être une vérité qu'on ne sait plus ou qui s'est transfigurée. Leur nom, du latin superstes, signifie ce qui survit: ce sont les restes matériels des sciences ou des opinions anciennes.

La multitude, toujours plutôt instinctive que pensante, s'attache aux idées par les formes, et change difficilement d'habitudes. Lorsqu'on veut combattre les superstitions, il semble toujours au peuple qu'on s'attaque à la religion même; aussi saint Grégoire, l'un des plus grands papes de la chrétienté, ne voulait-il pas qu'on supprimât les usages. Purifiez les temples, écrivait-il à ses missionnaires, mais ne les détruisez pas, «car, tant que la nation verra subsister ses anciens lieux de prière, elle s'y rendra par habitude et vous la gagnerez plus facilement au culte du vrai Dieu.»

[165] «Les Bretons, dit encore ce saint pape, font à certains jours des sacrifices et des festins, laissez-leur les festins, ne supprimez que les sacrifices; laissez-leur la joie de leurs fêtes, mais de païenne qu'elle était, rendez-la doucement et progressivement chrétienne.»

La religion garda presque les noms mêmes des coutumes pieuses qu'elle remplaçait par les saints mystères. Ainsi les anciens célébraient tous les ans un banquet nommé les charisties; ils y invitaient les âmes de leurs ancêtres et faisaient ainsi acte de foi en la vie universelle et immortelle. L'Eucharistie, c'est-à-dire la charistie par excellence, a remplacé les charisties, et nous communions à Pâques avec tous nos amis de la terre et du ciel. Loin de favoriser par de semblables progrès les anciennes superstitions, le christianisme rendait l'âme et la vie aux signes survivants des croyances universelles.

La magie, cette science de la nature qui tient de si près à la religion, puisqu'elle initie les hommes aux secrets de la divinité, la magie, cette science oubliée, vit encore tout entière dans les signes hiéroglyphiques, et en partie dans les traditions vivantes ou superstitions qu'elle a laissées.

Ainsi, par exemple, l'observance des nombres et des jours est une réminiscence aveugle du dogme magique primitif. Le vendredi, jour consacré à Vénus, était regardé par les anciens comme un jour funeste, parce qu'il rappelle les mystères de la naissance et de la mort. On ne commençait rien ce jour-là chez les juifs, mais on achevait tout le travail de la semaine parce qu'il précède le jour du sabbat ou du repos obligatoire. Le nombre treize, qui vient après le cycle parfait de douze, représente aussi la mort [166] après les travaux de la vie. L'article du symbole israëlite relatif à la mort est le treizième. Par suite du démembrement de la famille de Joseph en deux tribus, il se trouvait treize convives à la première pâque d'Israël, dans la terre promise, c'est-à-dire treize tribus au partage des moissons de Chanaan. Une de ces tribus fut exterminée, et ce fut celle de Benjamin, le plus jeune des enfants de Jacob. De là est venue cette tradition que lorsqu'on est treize à table, le plus jeune doit bientôt mourir.

Les mages s'abstenaient de la chair de certains animaux et ne mangeaient pas de sang. Moïse mit leur pratique en précepte, et dit, relativement au sang, que l'âme des animaux s'y trouve unie, et qu'il ne faut pas se nourrir d'âmes animales. Ces âmes animales qui restent dans le sang sont comme un phosphore de lumière astrale coagulée et corrompue qui peut devenir le germe d'un grand nombre de maladies; le sang des animaux suffoqués se digère mal et prédispose aux apoplexies et aux cauchemars. La chair des carnivores est également malsaine à cause des instincts féroces dont elle a été animée, et de ce qu'elle a déjà absorbé de corruption et de mort.

«Lorsque l'âme d'un animal est séparée de son corps avec violence, dit Porphyre, elle ne s'en éloigne pas, et comme les âmes humaines qu'une mort violente a fait périr, elle reste près de son corps. Lors donc qu'on tue les animaux, leurs âmes se plaisent auprès des corps qu'on les a forcés de quitter. Rien ne peut les en éloigner: elles y sont retenues par sympathie. On en a vu plusieurs qui gémissaient près de leurs corps. Ainsi les âmes des hommes dont les corps ne sont point inhumés, restent [167] près de leurs cadavres; c'est de celles-là que les magiciens abusent pour leurs opérations, en les forçant de leur obéir, lorsqu'ils sont les maîtres du corps mort soit en entier, soit en partie. Les théosophes qui sont instruits de ces mystères, et qui savent quelle est la sympathie de l'âme des bêtes pour les corps dont elles sont séparées et avec quel plaisir elles s'en approchent, ont avec raison défendu l'usage de certaines viandes, afin que nous ne soyons pas infestés d'âmes étrangères.»

Porphyre ajoute qu'on peut devenir prophète en se nourrissant de coeurs de corbeaux, de taupes et d'éperviers. Ici le théurgiste d'Alexandrie tombe dans les recettes du petit Albert; mais s'il arrive sitôt à la superstition, c'est qu'il a promptement fait fausse route, car son point de départ était la science.

Les anciens, pour désigner les propriétés secrètes des animaux, disaient que les dieux à l'époque de la guerre des géants avaient pris diverses formes pour se cacher, et qu'ils se plaisaient parfois à les reprendre. Ainsi Diane se change en louve; le soleil en taureau, en lion, en dragon et en épervier; Hécate en cheval, en lionne, en chienne. Le nom de Phérébate a été donné, suivant plusieurs théosophes, à Proserpine parce qu'elle se nourrit de tourterelles. Les tourterelles sont l'offrande ordinaire que les prêtresses de Maïa font à cette déesse qui est la Proserpine de la terre, la fille de la blonde Cérès, nourricière du genre humain. Les initiés d'Éleusis doivent s'abstenir d'oiseaux domestiques, de poissons, de fèves, de pêches et de pommes; ils ne touchent jamais une femme en couches ou qui a ses mois. Porphyre, à qui nous empruntons encore tous ces détails, ajoute la phrase que voici:

[168] «Quiconque a étudié la science des visions, sait que l'on doit s'abstenir de toutes sortes d'oiseaux si l'on veut être délivré du joug des choses terrestres et trouver une place parmi les dieux du ciel.» Mais il n'en dit pas la raison.

Suivant Euripide, les initiés au culte secret de Jupiter en Crète s'abstenaient de la chair des animaux. Voici comment il fait parler ces prêtres; c'est le choeur qui s'adresse au roi Minos:

«Fils d'une Tyrienne de Phénicie, descendant d'Europe et du grand Jupiter, roi de l'île de Crète, fameuse par cent villes; nous venons vers toi, en quittant les temples des dieux construits du bois des chênes et des cyprès façonnés par le fer, nous menons une vie pure.--Depuis le temps que j'ai été fait prêtre de Jupiter idéen, je ne prends plus de part aux repas nocturnes des bacchanales, et je ne mange plus les viandes saignantes, mais j'offre des flambeaux à la mère des dieux: je suis prêtre parmi les curètes revêtus de blanc; je m'éloigne du berceau des hommes, j'évite aussi leurs tombes, et je ne mange rien de ce qui a été animé par le souffle de vie.»

La chair des poissons est phosphorescente, et par conséquent aphrodisiaque. Les fèves sont échauffantes et font rêver creux. On trouverait sans doute une raison profonde à toutes les abstinences, même les plus singulières, en dehors de toutes superstitions. Il est certaines combinaisons d'aliments qui sont contraires aux harmonies de la nature. «Ne faites pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère,» disait Moïse; prescription touchante comme allégorie et sage sous le rapport de l'hygiène.

[169] Les Grecs comme les Romains, mais moins que les Romains, croyaient aux présages; ils regardaient les serpents comme de bon augure lorsqu'ils goûtaient aux offrandes sacrées. S'il tonnait à droite ou gauche, l'augure était favorable ou malheureux. Les éternuements étaient des présages, et ils observaient de même certains autres accidents naturels aussi bruyants, mais moins honnêtes que l'éternuement. Dans l'hymne de Mercure, Homère raconte qu'Apollon, auquel le dieu des voleurs, étant encore au berceau, venait de dérober ses boeufs, prend l'enfant et le secoue pour lui faire avouer le larcin:

Mercure s'avisant d'un étrange miracle, De ses flancs courroucés fit entendre l'oracle; Jusqu'au grand Apollon la vapeur en monta, Et gourmandant l'enfant qu'à terre il rejeta, Bien qu'il eût grand désir d'achever son voyage, Le dieu se détourna, puis lui tint ce langage:

Courage, de Maïa, l'excellente en beauté, Et du grand Jupiter, beau fils emmailloté, Sans doute je pourrais trouver par aventure La trace de mes boeufs, guidé par cet augure, Mais tu me conduiras toujours en attendant.

(Hymnes d'Homère, traduction de Salomon Certon, page 59.)

Chez les Romains tout était présage. Un caillou auquel le pied se heurtait, le cri d'une chouette, l'aboiement d'un chien, un vase brisé, une vieille femme qui vous regardait la première, un animal qu'on rencontrait. Ces vaines terreurs avaient pour principe cette grande science magique de la divination qui ne néglige aucun indice et qui, d'un effet inaperçu du vulgaire, [170] remonte à une série de causes qu'elle enchaîne entre elles. Elle sait, par exemple, que les influences atmosphériques qui font hurler le chien, sont mortelles pour certains malades; que la présence et le tournoiement des corbeaux annoncent des cadavres abandonnés: ce qui est toujours de sinistre augure. Les corbeaux fréquentent plus volontiers les régions du meurtre et du supplice. Le passage de certains oiseaux annonce les hivers rigoureux, d'autres par des cris plaintifs sur la mer donnent le signal des tempêtes. Ce que la science discerne, l'ignorance le remarque et le généralise. La première trouve partout d'utiles avertissements; l'autre s'inquiète de tout et se fait peur à elle-même.

Les Romains étaient aussi grands observateurs de songes; l'art de les expliquer tient à la science de la lumière vitale et à l'intelligence de sa direction et de ses reflets. Les hommes versés dans les mathématiques transcendentales savent bien qu'il n'y a pas d'image sans lumière soit directe, soit reflétée, soit réfractée, et par la direction du rayon dont ils sauront reconnaître le retour sous la brisure, ils parviendront toujours par un calcul exact au foyer lumineux dont ils apprécieront la force universelle ou relative. Ils tiendront compte aussi de l'état sain ou maladif de l'appareil visuel, soit extérieur, soit intérieur, auquel ils attribueront la difformité ou la rectitude apparente des images. Les songes, pour ceux-là, seront toute une révélation. Le songe est un semblant d'immortalité dans cette mort de toutes les nuits que nous appelons le sommeil. Dans les rêves nous vivons de la vie universelle sans conscience de bien ou de mal, de temps ou d'espace. Nous voltigeons sur les arbres, [171] nous dansons sur l'eau, nous soufflons sur les prisons et elles s'écroulent, ou bien nous sommes lourds, tristes, poursuivis, enchaînés, suivant l'état de notre santé, et souvent aussi celui de notre conscience. Tout cela sans doute est utile à observer, mais que peuvent en conclure ceux qui ne savent pas et qui ne veulent rien apprendre?

L'action toute-puissante de l'harmonie pour exalter l'âme et la rendre maîtresse des sens, était bien connue des anciens sages, mais ce qu'ils employaient pour calmer, les enchanteurs en firent usage pour exalter et pour enivrer. Les sorcières de Thessalie et celles de Rome étaient convaincues de ceci: que la lune était arrachée du ciel par les vers barbares qu'elles récitaient et venait tomber sur la terre toute pâle et toute sanglante. La monotonie de leur récitation, les passes de leurs baguettes magiques, leurs tournoiements autour des cercles les magnétisaient, les exaltaient, les amenaient progressivement jusqu'à la fureur, jusqu'à l'extase, jusqu'à la catalepsie. Elles rêvaient alors tout éveillées et voyaient les tombeaux s'ouvrir, l'air se charger de nuées de démons et la lune tomber du ciel.

La lumière astrale est l'âme vivante de la terre, âme matérielle et fatale, nécessitée dans ses productions et dans ses mouvements par les lois éternelles de l'équilibre. Cette lumière qui entoure et pénètre tous les corps peut en annuler la pesanteur et les faire tourner autour d'un centre puissamment absorbant. Des phénomènes qu'on n'a pas assez examinés et qui se reproduisent de nos jours, ont prouvé la vérité de cette théorie. C'est à cette loi naturelle qu'il faut attribuer les tourbillons magiques au centre desquels se plaçaient les enchanteurs. C'est le secret de [172] la fascination exercée sur les oiseaux par certains reptiles et sur les natures sensitives par les natures négatives et absorbantes; les mediums sont en général des êtres malades en qui le vide se fait, et qui attirent alors la lumière comme les abîmes attirent l'eau des tourbillons. Les corps les plus lourds peuvent être alors soulevés comme des pailles, et entraînés par le courant. Ces natures négatives et mal équilibrées, en qui le corps fluidique est informe, projettent à distance leur force d'attraction et s'ébauchent en l'air des membres supplémentaires et fantastiques. Lorsque le célèbre medium Home fait apparaître autour de lui des mains sans corps, il a lui-même les mains mortes et glacées. On pourrait dire que les mediums sont des créatures phénoménales en qui la mort lutte visiblement contre la vie. Il faut juger de même les fascinateurs, les jeteurs de sort, les gens qui ont le mauvais oeil et les envoûteurs. Ce sont des vampires, soit volontaires, soit involontaires; ils attirent la vie qui leur manque et troublent ainsi l'équilibre de la lumière. S'ils le font volontairement, ce sont des malfaiteurs qu'il faut punir; s'ils le font involontairement, ce sont des malades fort dangereux dont les personnes délicates et nerveuses surtout doivent soigneusement éviter le contact.

Voici ce que Porphyre raconte dans la vie de Plotin:

«Parmi ceux qui faisaient profession de philosophes, il y en avait un nommé Olympius, il était d'Alexandrie; il avait été pendant quelque temps disciple d'Ammonius, il traita Plotin avec mépris parce qu'il voulait avoir plus de réputation que lui. Il employa des cérémonies magiques pour lui nuire; mais s'étant aperçu que son entreprise retombait sur lui-même, il convint [173] devant ses amis qu'il fallait que l'âme de Plotin fût bien puissante, puisqu'elle rétorquait sur ses ennemis leurs mauvais desseins. Plotin sentait l'action hostile d'Olympius, et parfois il lui arriva de dire: «Voici Olympius qui a maintenant des convulsions.» Celui-ci ayant éprouvé plusieurs fois qu'il souffrait lui-même les maux qu'il voulait faire souffrir à Plotin, cessa enfin de le persécuter.»

[Illustration: LES SEPT MERVEILLES DU MONDE]

L'équilibre est la grande loi de la lumière vitale: si nous la projetons avec violence, et qu'elle soit repoussée par une nature mieux équilibrée que la nôtre, elle revient sur nous avec une violence égale. Malheur donc à ceux qui veulent employer les forces naturelles au service de l'injustice, car la nature est juste et ses réactions sont terribles.

Page 1