CHAPITRE II.
APPARITION DES BOHÉMIENS NOMADES.
SOMMAIRE.--Moeurs et habitudes des Bohémiens nomades.--Ils viennent à la Chapelle, près Paris, où ils sont prêchés et excommuniés par l'évêque.--Leur science divinatoire et leur tarot.
Au commencement du XVe siècle, on vit se répandre en Europe des bandes de voyageurs basanés et inconnus. Appelés par les uns Bohémiens, parce qu'ils disaient venir de la Bohême, connus par d'autres sous le nom d'Égyptiens, parce que leur chef prenait le titre de duc d'Egypte, ils exerçaient la divination, le larcin et le maraudage. C'étaient des hordes nomades, bivouaquant sous des huttes qu'ils se construisaient eux-mêmes; leur religion était inconnue; ils se disaient pourtant chrétiens, mais leur orthodoxie était plus que douteuse. Ils pratiquaient entre eux le communisme et la promiscuité, et se servaient pour leurs divinations d'une série de signes étranges représentant la forme allégorique et la vertu des Nombres.
[Illustration: TAROTS ÉGYPTIENS PRIMITIFS.]
D'où venaient-ils? De quel monde maudit et disparu étaient-ils les épaves vivantes? Étaient-ce, comme le croyait le peuple superstitieux, les enfants des sorcières et des démons? Quel [315] sauveur expirant et trahi les avait condamnés à marcher toujours? Était-ce la famille du juif errant? n'était-ce pas le reste des dix tribus d'Israël perdues dans la captivité et enchaînées pendant longtemps par Gog et par Magog, dans des climats inconnus? Voilà ce qu'on se demandait avec inquiétude en voyant passer ces étrangers mystérieux, qui d'une civilisation disparue semblaient n'avoir gardé que les superstitions et les vices. Ennemis du travail, ils ne respectaient ni la propriété ni la famille; ils traînaient après eux des femelles et des petits, et troublaient volontiers par leur prétendue divination la paix des honnêtes ménages. Écoutons parler le chroniqueur qui raconte leur premier campement dans le voisinage de Paris:
«L'année suivante, 1427, le dimanche d'après la mi-août, qui fut le 17 du mois, arrivent aux environs de Paris douze d'entre eux se disant pénitenciers, savoir un duc, un comte et dix hommes, tous à cheval, lesquels se disent très bons chrétiens et originaires de la basse Égypte; ils affirment avoir été chrétiens autrefois, que d'autres chrétiens les ont subjugués et ramenés au christianisme; que ceux qui s'y sont refusés ont été mis à mort, et que ceux au contraire qui se sont fait baptiser sont demeurés seigneurs du pays comme devant sur leur parole d'être bons et loyaux et de garder la foi de Jésus-Christ jusqu'à la mort; ils ajoutent qu'ils ont roi et reine dans leur pays, lesquels demeurent en leur seigneurie, parce qu'ils se sont faits chrétiens. Et aussi, disent-ils, quelques temps après nous être faits chrétiens, les Sarrazins vinrent nous assaillir. Grand nombre, peu fermes dans notre foi, sans endurer la guerre, sans défendre leur pays comme ils le devaient, se soumirent, se firent [316] Sarrazins et abjurèrent notre Seigneur; et aussi, disent-ils, l'empereur d'Allemagne, le roi de Pologne et autres seigneurs ayant appris qu'ils avaient si facilement renoncé à la foi et s'étaient faits si tôt Sarrazins et idolâtres, leur coururent sus, les vainquirent facilement, comme s'ils avaient à coeur de les laisser dans leur pays pour les ramener au christianisme; mais l'empereur et les autres seigneurs, par délibération du conseil statuèrent qu'ils n'auraient jamais terre en leur pays, sans le consentement du pape; que pour cela ils devaient aller à Rome, qu'ils y étaient tous allés, grands et petits et à grand'peine pour les enfants; qu'ils avaient confessé leur péché; que le pape, les ayant ouïs, leur avait donné pour pénitence, par délibération du conseil, d'aller sept ans par le monde sans coucher dans aucun lit; qu'il avait ordonné que tout évêque et abbé portant crosse leur donnât, une fois pour toutes, dix livres tournois comme subvention à leurs dépenses; qu'il leur avait remis des lettres où tout ceci était relaté, leur avait donné sa bénédiction et que depuis cinq ans déjà ils couraient le monde.
»Quelques jours après, le jour de saint Jehan Décolace, c'est-à-dire le 29 août, arriva le commun, lequel on ne laissa point entrer dedans Paris, mais par justice fut logé à la Chapelle-Saint-Denis. Leur nombre se montait à environ cent vingt personnes, tant hommes que femmes et enfants. Ils assurent qu'en quittant leur pays ils étaient de mille à douze cents; que le reste était mort en route avec le roi et la reine; que ceux qui avaient survécu espéraient posséder encore des biens en ce monde, [317] car le Saint-Père leur avait promis pays bon et fertile, quand ils auraient achevé leur pénitence.
»Lorsqu'ils furent à la Chapelle, on ne vit jamais plus de gens à la bénédiction du Landit, tant de Saint-Denis, de Paris que de ses environs la foule accourait pour les voir. Leurs enfants, garçons et filles, étaient on ne peut plus habiles faiseurs de tours. Ils avaient presque tous les oreilles percées, et à chaque oreille un ou deux anneaux d'argent; et ils disaient que c'était gentillesse en leur pays; ils étaient très noirs, avaient les cheveux crépus. Les femmes étaient les plus laides et les plus noires qu'on pût voir; toutes avaient le visage couvert de plaie, les cheveux noirs comme la queue d'un cheval, pour toute robe une vieille flaussoie ou schiavina, liée sur l'épaule par une corde ou un morceau de drap, et dessous un pauvre roquet ou une chemise pour tout habillement. Bref, c'étaient les plus pauvres créatures que de mémoire d'âge on eût jamais vues en France. Et néanmoins leur pauvreté, ils avaient parmi eux des sorcières qui regardaient les mains des gens et disaient à chacun ce qui lui était arrivé et ce qui devait lui advenir; et elles jetaient le désordre dans les ménages, car elles disaient au mari: «Ta femme... ta femme... ta femme t'a »fait coux,» à la femme: «Ton mari... t'a faite... »coulpe;» et, qui pis est, en parlant aux gens par art magique, par l'ennemi d'enfer ou par habileté, elles vidaient leurs bourses et emplissaient les leurs;» et le bourgeois de Paris qui rend compte de ces faits ajoute: «Et vraiment je fus trois ou quatre fois pour parler à eux, mais oncques ne m'aperçus d'un denier de perte; mais ainsi le disait le peuple partout, tant que la nouvelle en vint à [318] l'évêque de Paris, lequel y alla, et même avec lui un frère mineur, nommé le petit Jacobin, lequel, par le commandement de l'évêque, fit là une belle prédication en excommuniant tous ceux et celles qui se faisaient et avaient cru et montré leur mains. Et convint qu'ils s'en allassent, et si partirent le jour de Notre-Dame de septembre, le 8, et s'en allèrent vers Pontoise.»
On ignore s'ils continuèrent leur voyage en se dirigeant toujours ainsi vers le nord de la capitale, mais il est certain que leur souvenir est resté dans un des coins du département du Nord.
«Il existe en effet dans un bois près du village de Hamel, et à cinq cents pas d'un monument de six pierres druidiques, une fontaine appelée Cuisine des sorciers; et, dit la tradition, c'est là que se reposaient et se désaltéraient les Cara maras, lesquels sont assurément les Caras'mar, c'est-à-dire les bohémiens, sorciers et devins ambulants auxquels les anciennes chartes du pays de Flandre accordaient le droit d'être nourris par les habitants.
»Ils ont quitté Paris, mais à leur place il en vint d'autres, et la France n'est pas moins exploitée par eux que les autres pays. On ne les voit débarquer ni en Angleterre, ni en Ecosse, et pourtant ils sont bientôt dans ce dernier royaume plus de cent mille[16]. On les y appelle ceard et caird, ou comme qui dirait artisans, monouvriers, parce que, ce mot écossais est dérivé du ker, sanscrit d'où viennent le verbe faire, Ker-aben des Bohémiens et le latin cerdo (savetier), ce qu'ils ne sont [319] pas. Si on ne les voit pas non plus à cette époque au nord de l'Espagne, où les chrétiens s'abritent contre la domination musulmane, c'est sans doute qu'ils se plaisent mieux au sud avec les Arabes, mais, sous Jean II, on les distingue bien de ces derniers, sans savoir pourtant d'où ils viennent. Quoi qu'il en soit, à partir de cette époque, ils sont généralement connus sur tout le continent européen. Une des bandes du roi Sindel s'est présentée à Ratisbonne en 1433, et Sindel lui-même campe en Bavière avec sa réserve en 1439. Il semble venir alors de Bohême, car les Bavarois, oublieux de ceux de 1433 qui se sont donnés pour Égyptiens, les appellent Bohémiens. C'est sous ce nom qu'ils reparaissent en France et y sont connus désormais. Bon gré, mal gré, on les supporte. Les uns courent les montagnes et cherchent l'or dans les rivières, les autres forgent des fers de cheval et des chaînes de chiens; ceux-ci, plus maraudeurs que pèlerins, se glissent et furètent partout et partout volent et escamotent. Il en est qui prennent le parti de se fixer et qui, fatigués de toujours dresser et lever leurs tentes, se creusent des bordeils, huttes carrées de quatre à six pieds, sous terre, et recouvertes d'une toiture de branchages dont l'arête, à cheval sur deux poteaux en Y, ne s'élève guère à plus de deux pieds au-dessus du sol. C'est dans cette tanière, dont il n'est guère resté en France d'autre souvenir que le nom, que s'entasse pêle-mêle toute une famille; c'est dans ce bouge, qui n'a d'autre ouverture que la porte et un trou pour la fumée, que le père forge, que les enfants, accroupis autour du feu, font aller le soufflet, et que la mère fait aller le pot où ne bout jamais que [320] le fruit de quelques larcins; c'est dans ce repaire, où pendent, à de longs clous de bois, quelques vieilles nippes, une bride et un havresac, dont tous les meubles consistent en une enclume, des pinces et un marteau, c'est là, dis-je, que se donnent rendez-vous la crédulité et l'amour, la demoiselle et le chevalier, la châtelaine et le page; c'est là qu'ils viennent ouvrir leur mains blanches et nues aux regards pénétrants de la sibylle; c'est là que l'amour s'achète, que le bonheur se vend, que le mensonge se paie; c'est de là que sortent les saltimbanques et les tireurs de cartes, la robe étoilée et le bonnet pointu du magicien, les truands et l'argot, les danseuses de la rue et les filles de joie. C'est le royaume de fainéantise et de trupherie, de la villonie et des franches lipées; ce sont gens à tout faire pour ne rien faire, comme dit un naïf conteur du moyen âge; et un savant aussi distingué que modeste, M. Vaillant, auteur d'une Histoire spéciale des Rom-Muni ou Bohémiens, dont nous citons ici quelques pages, bien qu'il leur donne une grande importance dans l'histoire sacerdotale de l'ancien monde, n'en fait pas un portrait flatté. Aussi nous raconte-t-il comment ces protestants étranges des civilisations primitives, traversant les âges avec une malédiction sur le front et la rapine dans les mains, ont excité d'abord la curiosité puis la défiance, puis enfin la proscription et la haine des chrétiens du moyen âge. On comprit combien pouvait être dangereux ce peuple sans patrie, parasite du monde entier et citoyen de nulle part; ces bédouins qui traversaient les empires comme des déserts, ces voleurs errants, et qui s'insinuaient partout sans se fixer jamais. Aussi bientôt devinrent-ils pour le peuple, des sorciers, [321] des démons même, des jeteurs de sorts, des enleveurs d'enfants, et il y avait du vrai dans tout cela; on les accusa partout de célébrer en secret d'affreux mystères. Bientôt la rumeur devient générale, on les fait responsables de tous les meurtres ignorés, de tous les enlèvements mystérieux; comme les Grecs de Damas accusèrent les Juifs d'avoir tué un des leurs pour en boire le sang; et l'on assure qu'ils préfèrent les jeunes garçons et les jeunes filles de douze à quinze ans. C'est sans doute un sûr moyen de les faire prendre en horreur et d'éloigner d'eux la jeunesse; mais ce moyen est odieux; car le peuple et l'enfant ne sont que trop crédules, et la peur engendrant la haine, il en naît la persécution. Ainsi, c'en est fait! non-seulement on les évite, on les fuit, mais on leur refuse le feu et l'eau; l'Europe est devenue pour eux les Indes, et tout chrétien s'est fait contre eux un Brahmane. En certains pays, si quelque jeune fille, en ayant pitié, s'approche de l'un d'eux pour lui mettre dans la main une pièce de monnaie: «Prenez garde, ma mie, lui crie la gouvernante éperdue, c'est un Katkaon, un ogre qui viendra vous sucer le sang cette nuit pendant votre sommeil;» et la jeune fille recule en frissonnant; si quelque jeune garçon passe assez près d'eux pour que son ombre se dessine sur la muraille auprès de laquelle ils sont assis, où toute une famille mange ou se repose au soleil: «Au large! enfant, lui crie son pédagogue, ces Strigoï (vampires) vont prendre votre ombre; et votre âme ira danser avec eux le sabbat toute l'éternité.» C'est ainsi que la haine du chrétien ressuscite contre eux les lémures et les farfadets, les vampires et les ogres; et chacun de gloser sur [322] leur compte.--Ne seraient-ce pas, dit l'un, les descendants de ce Mambrès qui osa rivaliser de miracle avec Moïse? Ne sont-ils pas envoyés par le roi d'Egypte pour inspecter par le monde les enfants d'Israël et leur rendre leur sort pénible?--Je croirais, dit un autre, que ce sont les bourreaux dont s'est servi Hérode pour exterminer les nouveau-nés de Bethléem.--Vous vous trompez, dit un troisième, ces païens n'entendent pas un mot d'égyptien, leur langue en renferme, au contraire, beaucoup d'hébreux. Ce ne sont donc que les impurs rejetons de cette race abjecte qui dormait en Judée dans les sépulcres après avoir dévoré les cadavres qu'ils renfermaient.--Erreur! erreur! s'écrie un quatrième: ce sont tout bonnement ces mécréants de Juifs eux-mêmes que l'on a torturés, chassés et brûlés en 1348, pour avoir empoisonné nos puits et nos citernes, et qui reviennent pour recommencer.--Eh! qu'importe? ajoute le dernier, Égyptiens ou Juifs, Esséniens ou Chusiens, Pharaoniens ou Caphtoriens, Balistari d'Assyrie ou Philistins de Kanaan, ce sont des renégats, ils l'ont dit en Saxe, en France, partout, il faut les pendre et les brûler.»
[Note 16: Borrew.]
Bientôt on enveloppe dans leur proscription ce livre étrange qui leur sert à consulter le sort et à rendre des oracles. Ces cartons bariolés de figures incompréhensibles et qui sont (on ne s'en doute pas) le résumé monumental de toutes les révélations de l'ancien monde, la clef des hiéroglyphes égyptiens, les clavicules de Salomon, les écritures primitives d'Hénoch et d'Hermès. Ici l'auteur que nous venons de citer, fait preuve d'une sagacité singulière, il parle du tarot en homme qui ne le comprend pas encore parfaitement, mais qui l'a profondément étudié; aussi voyons ce qu'il en dit:
[323] «La forme, la disposition, l'arrangement de ces tablettes et les figures qu'elles représentent, bien que diversement modifiées par le temps, sont si manifestement allégoriques, et les allégories en sont si conformes à la doctrine civile, philosophique et religieuse de l'antiquité, qu'on ne peut s'empêcher de les reconnaître pour la synthèse de tout ce qui faisait la foi des anciens peuples. Par tout ce qui précède, nous avons suffisamment donné à entendre qu'il est une déduction du livre sidéral d'Hénoch qui est Hénochia; qu'il est modelé sur la roue astrale d'Athor, qui est Astaroth; que, semblable à l'ot-tara indien, ours polaire ou arc-tura du Septentrion, il est la force majeure (tarie) sur laquelle s'appuient la solidité du monde et le firmament sidéral de la terre; que, conséquemment, comme l'ours polaire dont on a fait le char du soleil, le chariot de David et d'Arthur, il est, l'heur grec, le destin chinois, le hasard égyptien, le sort des Rômes; et qu'en tournant sans cesse autour de l'ours du pôle, les astres déroulent à la terre le faste et le néfaste, la lumière et l'ombre, le chaud et le froid, d'où découlent le bien et le mal, l'amour et la haine qui font le bonheur et le malheur des hommes.
«Si l'origine de ce livre se perd dans la nuit des temps, au point que l'on ne sache ni où ni quand il fut inventé, tout porte à croire qu'il est d'origine indo-tartare et que, diversement modifié par les anciens peuples, selon les nuances de leurs doctrines et le caractère de leurs sages, il était un des livres de leurs sciences occultes, et peut-être même l'un de leurs livres sybillins. Nous avons suffisamment fait entrevoir la route [324] qu'il a pu tenir pour arriver jusqu'à nous; nous avons vu qu'il avait dû être connu des Romains, et qu'il avait pu leur être apporté non-seulement aux premiers jours de l'empire, mais déjà même dès les premiers temps de la république, par ces nombreux étrangers qui, venus d'Orient et initiés aux mystères de Bacchus et d'Isis, apportèrent leur science aux héritiers de Numa.»
M. Vaillant ne dit pas que les quatre signes hiéroglyphiques du tarot, les bâtons, les coupes, les épées et les deniers ou cycles d'or, se trouvent dans Homère, sculptés sur le bouclier d'Achille, mais suivant lui:
«Les coupes égalent les arcs ou arches du temps, les vases ou vaisseaux du ciel.
«Les deniers égalent les astres, les sidères, les étoiles; les épées égalent les feux, les flammes, les rayons; les bâtons égalent les ombres, les pierres, les arbres, les plantes.
«L'as de coupe est le vase de l'univers, arche de la vérité du ciel, principe de la terre.
«L'as de denier est le soleil, oeil unique du monde, aliment et élément de la vie.
«L'as d'épée est la lance de Mars, source de guerres, de malheurs, de victoires.
«L'as de bâton est l'oeil du serpent, la houlette du pâtre, l'aiguillon du bouvier, la massue d'Hercule, l'emblème de l'agriculture.
«Le 2 de coupe est la vache, io ou isis, et le boeuf apis ou mnevis.
«Le 3 de coupe est isis, la lune, dame et reine de la nuit.
«Le 3 de denier est osiris, le soleil, seigneur et roi du jour.
[325] »Le 9 de denier est le messager Mercure ou l'ange Gabriel.
»Le 9 de coupe est la gestation du bon destin, d'où naît le bonheur.»
»Enfin, nous dit M. Vaillant, il existe un tableau chinois composé de caractères qui forment de grands compartiments en carré long, tous égaux, et précisément de la même grandeur que les cartes du tarot. Ces compartiments sont distribués en six colonnes perpendiculaires, dont les cinq premières renferment quatorze compartiments chacune, en tout soixante et dix; tandis que la sixième qui n'est remplie qu'à moitié, n'en contient que sept. D'ailleurs, ce tableau est formé d'après la même combinaison du nombre 7; chaque colonne pleine est de 2 fois 7 = 14, et celle qui ne l'est qu'à demi en contient sept. Il ressemble si bien au tarot, que les quatre couleurs du tarot emplissent ses quatre premières colonnes; que de ses 21 atouts 14 emplissent la cinquième colonne, et les 7 autres atouts la sixième. Cette sixième colonne des 7 atouts est donc celle des six jours de la semaine de création. Or, selon les Chinois, ce tableau remonte aux premiers âges de leur empire, au dessèchement des eaux du déluge par Iao; on peut donc conclure qu'il est ou l'original ou la copie du tarot, et, dans tous les cas, que le tarot est antérieur à Moïse, qu'il remonte à l'origine des siècles, à l'époque de la confection du Zodiaque, et conséquemment qu'il compte 6,600 ans d'existence[17].
[Note 17: Pour tout ce qui est du tarot, voir Court de Gebelin, 1 vol. in-8, et le Dogme et rituel de la haute magie, par Éliphas Lévi. 1856, 2 vol. in-8, avec 23 figures.]
[326] »Tel est ce tarot des Rômes, dont par antilogie les Hébreux ont fait la torah ou loi de Jéhova. Loin d'être alors un jeu, comme aujourd'hui, il était un livre, un livre sérieux, le livre des symboles et des emblèmes, des analogies ou des rapports des astres et des hommes, le livre du destin, à l'aide duquel le sorcier dévoilait les mystères du sort. Ses figures, leurs noms, leur nombre, les sorts qu'on en tirait, en firent naturellement, pour les chrétiens, l'instrument d'un art diabolique, d'une oeuvre de magie; aussi conçoit-on avec quelle rigueur ils durent le proscrire dès qu'il leur fut connu par les abus de confiance que l'indiscrétion des Sagi commettait sur la crédulité publique. C'est alors que, la foi en sa parole se perdant, le tarot devint jeu, et que ses tablettes se modifièrent selon le goût des peuples et l'esprit du siècle. C'est de ce jeu des tarots que sont issues nos cartes à jouer, dont les combinaisons sont aussi inférieures à celles du tarot que le jeu de dames l'est au jeu d'échecs. C'est donc à tort que l'on fixe l'origine des cartes modernes au règne de Charles VI; car dès 1332, les initiés à l'ordre de la bande, établi par Alphonse XI, roi de Castille, faisaient déjà serment de ne pas jouer aux cartes. Sous Charles V, dit le Sage, saint Bernard de Sienne condamnait au feu les cartes, dites alors triomphales, du jeu de triomphe que l'on jouait déjà en l'honneur du triomphateur Osiris ou Ormuzd, l'une des cartes du tarot; d'ailleurs, ce roi lui-même les proscrivait, en 1369, et le petit Jean de Saintré ne fut honoré de ses faveurs que parce qu'il n'y jouait pas.
»Alors on les appelait, en Espagne, naïpes, et mieux, en Italie, naïbi, parce que les naïbi sont les diablesses, les sybilles, les pythonisses.»
[327] M. Vaillant, que nous venons de laisser parler, suppose donc que le tarot a été modifié et changé, ce qui est vrai pour les tarots allemands à figures chinoises: mais ce qui n'est vrai ni pour les tarots italiens qui sont seulement altérés dans quelques détails, ni pour les tarots de Besançon, dans lesquels on retrouve encore des traces des hiéroglyphes égyptiens primitifs. Nous avons dit, dans notre Dogme et Rituel de la haute magie, combien furent malencontreux les travaux d'Etteilla ou d'Alliette sur le tarot. Ce coiffeur illuminé n'ayant réussi, après trente ans de combinaisons, qu'à créer un tarot bâtard dont les clefs sont interverties, dont les nombres ne s'accordent plus avec les signes, un tarot, en un mot, à la convenance d'Etteilla et à la mesure de son intelligence qui était loin d'être merveilleuse.
Nous ne croyons pas, avec M. Vaillant, que les bohémiens fussent les propriétaires légitimes de cette clef des initiations. Ils la devaient sans doute à l'infidélité ou à l'imprudence de quelque kabbaliste juif. Les bohémiens sont originaires de l'Inde, leur historien l'a prouvé avec assez de vraisemblance. Or, le tarot que nous avons encore et qui est celui des bohémiens, est venu de l'Égypte en passant par la Judée. Les clefs de ce tarot, en effet, se rapportent aux lettres de l'alphabet hébraïque, et quelques-unes des figures reproduisent même la forme des caractères de cet alphabet sacré.
Qu'était-ce donc que ces bohémiens? C'était, comme l'a dit le poète:
Le reste immonde D'un ancien monde;
c'était une secte de gnostiques indiens que leur communisme [328] exilait de toute la terre. C'étaient, comme ils le disaient presque eux-mêmes, des profanateurs du grand arcane, livrés à une malédiction fatale. Troupeau égaré par quelque faquir enthousiaste, ils s'étaient faits voyageurs sur la terre, protestant contre toutes les civilisations au nom d'un prétendu droit naturel qui les dispensait presque de tout devoir. Or, le droit qui veut s'imposer en s'affranchissant du devoir, c'est l'agression, c'est le pillage, c'est la rapine, c'est le bras de Caïn levé contre son frère, et la société qui se défend semble venger la mort d'Abel.
En 1840, des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, las, disaient-ils, d'être trompés par les journalistes et de servir d'instruments aux ambitions des beaux parleurs, résolurent de fonder eux-mêmes et de rédiger un journal d'un radicalisme pur et d'une logique sans faux-fuyants et sans ambages.
Ils se réunirent donc et tinrent conseil pour établir carrément leurs doctrines; ils prenaient pour base la devise républicaine: liberté, égalité et le reste. La liberté leur semblait impossible avec le devoir de travailler, l'égalité avec le droit d'acquérir, et ils conclurent au communisme. Mais l'un d'eux fit observer que dans le communisme les plus intelligents présideraient au partage et se feraient la part du lion. Il fut donc arrêté que personne n'aurait droit à la supériorité intellectuelle. Quelqu'un remarqua que la beauté physique même constitue une aristocratie, et l'on décréta l'égalité de la laideur. Puis, comme on s'attache à la terre en la cultivant, il fut décidé que les vrais communistes ne pouvant être [329] agriculteurs, n'ayant que le monde pour patrie et l'humanité pour famille, ils devaient s'organiser en caravanes et faire éternellement le tour du monde. Ce que nous racontons ici n'est pas une parabole, nous avons connu les personnages présents à cette délibération, nous avons lu le premier numéro de leur journal intitulé l'Humanitaire, qui fut poursuivi et supprimé en 1841 (voir les procès de presse de cette époque). Si ce journal eût pu continuer, si la secte naissante eût recruté des adeptes, comme faisait alors même l'ancien procureur Cabet pour l'émigration icarienne, une nouvelle bande de bohémiens se fût organisée et la truanderie errante compterait un peuple de plus.