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CHAPITRE III.

LÉGENDE ET HISTOIRE DE RAYMOND LULLE.

SOMMAIRE.--Ses travaux, son grand art, pourquoi on l'appelle le Docteur illuminé.--Ses théories en philosophie hermétique.--La magie chez les Arabes.--Idées de Raymond Lulle sur l'Antéchrist et sur la science universelle.

L'Église, comme nous l'avons dit, avait proscrit l'initiation en haine des profanations de la gnose. Quand Mahomet arma dans l'Orient le fanatisme contre la foi, à la piété qui ignore et qui prie, il vint opposer la crédulité sauvage qui combat. Ses successeurs prirent pied dans l'Europe et menacèrent bientôt de l'envahir. «La Providence nous châtie, disaient les chrétiens;» et les musulmans répondaient: «La fatalité est pour nous.»

[330] Les juifs kabbalistes, qui craignaient d'être brûlés comme sorciers dans les pays catholiques, se réfugièrent près des Arabes qui étaient à leurs yeux des hérétiques, mais non pas des idolâtres. Ils en admirent quelques-uns à la connaissance des mystères, et l'islamisme, déjà triomphant par la force, put aspirer bientôt à triompher aussi par la science de ceux que l'Arabie lettrée appelait avec dédain les Barbares de l'Occident.

Le génie de la France avait opposé aux envahissements de la force les coups de son marteau terrible. Un doigt ganté de fer avait tracé une ligne devant la marée montante des armées mahométanes, et la grande voix de la victoire avait crié au flot: Tu n'iras pas plus loin.

Le génie de la science suscita Raymond Lulle qui revendiqua pour le Sauveur, fils de David, l'héritage de Salomon, et qui appela pour la première fois les enfants de la croyance aveugle aux splendeurs de la connaissance universelle.

Il faut voir avec quel mépris parlent encore de ce grand homme les faux savants et les faux sages! Mais aussi l'instinct populaire l'a vengé. Le roman et la légende se sont emparés de son histoire. On nous le représente amoureux comme Abailard, initié comme Faust, alchimiste comme Hermès, pénitent et savant comme saint Jérôme, voyageur comme le Juif errant, pieux et illuminé comme saint François d'Assises, martyr enfin comme saint Etienne, et glorieux dans la mort comme le Sauveur du monde.

Commençons par le roman; c'est un des plus touchants et des plus beaux que nous connaissions: Un jour de dimanche de l'année 1250, [331] à Palma, dans l'Ile de Majorque, une dame sage et belle, nommée Ambrosia di Castello, native de Gênes, se rendait à l'église.

Un cavalier de haute mine et richement vêtu passait dans la rue; il voit la dame, il s'arrête comme foudroyé; elle entre dans l'église et va disparaître dans l'ombre du porche. Le cavalier, sans savoir ce qu'il fait, lance son cheval et entre après elle au milieu des fidèles effrayés: grande rumeur et grand scandale. Le cavalier est connu; c'est le seigneur Raymond Lulle, sénéchal des Îles et maire du palais: il a une femme et trois enfants; deux fils, l'un, nommé Raymond comme lui; l'autre, Guillaume, et une fille nommée Madeleine. Madame Ambrosia di Castello est également mariée et jouit, de plus, d'une réputation sans tache. Raymond Lulle passait alors pour un grand séducteur. Son entrée équestre dans l'église de Palma fit grand bruit dans la ville. Ambrosia, toute confuse, consulta son mari qui était sans doute un homme sage et qui ne trouva pas que sa femme fût offensée parce que sa beauté avait tourné la tête d'un jeune et brillant seigneur; mais il conseilla à Ambrosia de guérir son fol adorateur par la folie même dont elle était cause. Déjà Raymond Lulle avait écrit à la dame pour s'excuser ou pour s'accuser davantage. «Ce qu'elle lui avait inspiré, disait-il, était étrange, surhumain, fatal: il respectait son honneur, ses affections qu'il savait appartenir à un autre. Mais il était touché de la foudre, il lui fallait des dévouements, des sacrifices à faire, des miracles à accomplir, des pénitences de stylite, des prouesses de chevalier errant.»

Ambrosia lui répondit:

[332] «Pour répondre à un amour que vous dites surhumain, il me faudrait une existence immortelle.

»Il faudrait que cet amour héroïquement et pleinement sacrifié à notre devoir pendant toute la vie des êtres qui nous sont chers (et je désire qu'elle soit longue), pût créer une éternité pour nous au moment où Dieu et le monde nous permettraient de nous aimer.

»On dit qu'il existe un élixir de vie; tâchez de le trouver, et quand vous serez sûr de votre découverte, venez me voir.

»Jusque-là, vivez pour votre femme et vos enfants, comme je vivrai pour mon mari que j'aime, et si vous me rencontrez dans la rue, ne me reconnaissez même pas.»

C'était un congé gracieux qui remettait, comme on le voit, notre amoureux aux calendes grecques; mais il ne l'entendit pas ainsi, et, à partir de ce jour, le brillant seigneur disparut pour faire place à un sombre et grave alchimiste. Don Juan était devenu Faust. Des années se passèrent. La femme de Raymond Lulle mourut, Ambrosia di Castello, à son tour, fut veuve; mais l'alchimiste semblait l'avoir oubliée pour ne s'occuper plus que du grand oeuvre.

Un jour, enfin, la veuve étant seule, on lui annonce Raymond Lulle: elle voit entrer un vieillard pâle et chauve qui tenait à la main une fiole pleine d'un élixir rouge comme le feu; il s'avance en chancelant et la cherche des yeux: elle est devant lui et il ne la reconnaît pas, car dans sa pensée elle est toujours jeune et belle comme dans l'église de Palma. «C'est moi, dit-elle enfin, que me voulez-vous?» A l'accent de cette voix, l'alchimiste tressaille, il la reconnaît, il croit la voir jeune [333] encore, il se jette à ses pieds, et, lui tendant la fiole avec délire: «Tenez, dit-il, prenez, buvez, c'est la vie. J'ai mis là-dedans trente ans de la mienne, mais je l'ai essayé, j'en suis sûr, c'est l'élixir d'immortalité!

--Comment l'avez-vous essayé? dit Ambrosia avec un triste sourire.

--Depuis deux mois, dit Raymond, après avoir bu une quantité d'élixir pareille à celle-là, je me suis abstenu de toute nourriture. La faim m'a tordu les entrailles, mais non-seulement je ne suis pas mort, je puis dire que je sens en moi plus de vie et plus de force que jamais.

--Je vous crois, dit Ambrosia, mais cet élixir qui conserve la vie ne fait pas revenir la jeunesse, mon pauvre ami, regardez-vous,» et elle lui présentait un miroir.

Raymond Lulle recula. Jamais, depuis trente ans, il n'avait songé à se regarder.

«Maintenant, Raymond, regardez-moi, dit Ambrosia en découvrant ses cheveux blancs; puis, détachant l'agrafe de sa robe, elle lui montra son sein qui avait été presque entièrement rongé par un cancer: Est-ce cela, ajouta-t-elle, que vous voulez immortaliser?»

Puis, voyant l'alchimiste consterné:

«Écoutez-moi, dit-elle, depuis trente ans je vous aime et je ne veux pas vous condamner à la prison perpétuelle dans le corps d'un vieillard; ne me condamnez pas, à votre tour. Faites-moi grâce de cette mort qu'on nomme la vie. Laissez-moi me transformer pour revivre, retrempons-nous dans la jeunesse éternelle. Je ne veux pas de votre élixir qui prolonge la nuit de la tombe, j'aspire à l'immortalité.»

[334] Raymond Lulle jeta alors à terre la fiole qui se brisa.

«Je vous délivre, dit-il, et je reste en prison pour vous. Vivez dans l'immortalité du ciel, moi, je suis condamné pour jamais à la mort vivante de la terre.»

Puis, cachant son visage dans ses mains, il s'enfuit en fondant en larmes.

Quelques mois après, un moine de l'ordre de saint François assistait Ambrosia di Castello à ses derniers moments: ce moine, c'était Raymond Lulle. Ici, le roman se termine et la légende va commencer.

Cette légende ne faisant qu'un seul homme des trois ou quatre Raymond Lulle qui ont existé à différentes époques, donne à l'alchimiste repentant plusieurs siècles d'existence et d'expiation. Le jour où naturellement le pauvre adepte devait mourir, il ressentait toutes les angoisses de l'agonie, puis, dans une crise suprême, il sentait la vie le reprendre, comme le vautour de Prométhée reprenait son festin renaissant. Le Sauveur du monde, qui déjà lui tendait la main, rentrait tristement dans le ciel qui se refermait, et Raymond Lulle se retrouvait sur la terre sans espoir de jamais mourir.

Il se mit à prier et dévoua son existence aux bonnes oeuvres; Dieu lui accordait toutes ses grâces excepté la mort, et que faire des autres sans celle-là qui doit les compléter et les couronner toutes? Un jour l'arbre de la science lui apparut chargé de ses fruits lumineux; il comprit l'être et ses harmonies, il devina la kabbale, il jeta les bases et traça le plan d'une science universelle, et depuis ce temps on ne l'appela plus que le docteur illuminé.

[335] Il avait trouvé la gloire. Cette fatale récompense du travail que Dieu dans sa miséricorde n'envoie guère aux grands hommes qu'après leur mort parce qu'elle enivre et empoisonne les vivants. Mais Raymond Lulle qui n'avait pu mourir pour lui faire place devait craindre encore de la voir mourir avant lui, et cette gloire ne lui semblait être qu'une dérision de son immortelle infortune.

Il savait faire de l'or et il pouvait acheter le monde et tous ses monuments sans pouvoir s'assurer la jouissance d'un seul tombeau.

C'était le pauvre de l'immortalité. Partout il allait mendiant la mort et personne ne pouvait la lui donner.

Il avait pris corps à corps la philosophie des Arabes, il luttait victorieusement contre l'islamisme et avait tout à redouter du fanatisme des sectaires; tout à redouter, c'est-à-dire peut-être quelque chose à espérer, et ce qu'il espérait, c'était la mort.

Il prit pour domestique un jeune Arabe des plus fanatiques et se posa devant lui en fléau de la doctrine de Mahomet. L'arabe assassina son maître, c'était ce que Raymond Lulle attendait, mais il n'en mourut pas comme il l'avait espéré, ne put obtenir la grâce de son assassin et eut un remords sur la conscience au lieu de la délivrance et de la paix.

A peine guéri de ses blessures, il s'embarque et part pour Tunis; il y prêche publiquement le christianisme, mais le bey admirant sa science et son courage le défend contre la fureur du peuple et le fait embarquer avec tous ses livres. Raymond Lulle revient, prêche à Bône, à Bougie et dans d'autres villes d'Afrique; les musulmans stupéfaits n'osent mettre la main sur lui. Il retourne [336] enfin à Tunis, et amassant le peuple dans les rues, il s'écrie qu'il a été déjà chassé du pays, mais qu'il y revient afin de confondre les dogmes impies de Mahomet et de mourir pour Jésus-Christ. Cette fois toute protection est impossible, le peuple furieux le poursuit, c'est une véritable sédition; il fuit pour les exciter davantage, il est déjà brisé de coups, inondé de sang, couvert de blessures, et il vit toujours. Il tombe enfin littéralement enseveli sous une montagne de pierres.

La nuit suivante, deux marchands génois, nommés Etienne Colon et Louis de Pastorga, passant en pleine mer, virent une grande lumière s'élever du port de Tunis. Ils s'approchèrent et virent un monceau de pierres qui projetait au loin cette miraculeuse splendeur; ils cherchèrent sous ces pierres et y trouvèrent Raymond Lulle brisé et vivant, ils l'embarquèrent sur leur vaisseau et le ramenèrent à Majorque, sa patrie. Mais en vue de cette île le martyr expira enfin, Dieu l'avait délivré par un miracle et sa pénitence était accomplie.

Telle est l'odyssée du Raymond Lulle fabuleux: venons maintenant aux réalités historiques.

Raymond Lulle le philosophe et l'adepte, celui qui mérita le surnom de docteur illuminé, était le fils de ce sénéchal de Majorque, célèbre par sa passion malheureuse pour Ambrosia di Castello. Il ne composa pas l'élixir d'immortalité, mais il fit de l'or en Angleterre pour le roi Edouard III; cet or fut appelé l'or de Raymond, et il en existe encore des pièces fort rares à la vérité, que les curieux nomment des raymondines.

M. Louis Figuier suppose que ces raymondines sont les nobles à la [337] rose, frappés sous le règne d'Edouard III, et avance assez légèrement peut-être que l'alchimie de Raymond Lulle n'était qu'une sophistication de l'or, difficile à reconnaître dans un temps ou les procédés chimiques étaient beaucoup moins perfectionnés que de nos jours. Ce savant n'en reconnaît pas moins la valeur scientifique de Raymond Lulle, et voici comment il le juge (Doctrine et travaux des alchimistes, p. 82):

«Raymond Lulle, dont le génie s'exerça dans toutes les branches des connaissances humaines, et qui exposa dans son livre, Ars magna, tout un vaste système de philosophie résumant les principes encyclopédiques de la science de son temps, ne pouvait manquer de laisser aux chimistes un utile héritage. Il perfectionna et décrivit avec soin divers composés qui sont très en usage en chimie. C'est à lui que nous devons la préparation du carbonate de potasse au moyen du tartre et au moyen des cendres du bois, la rectification de l'esprit de vin, la préparation des huiles essentielles, la coupellation de l'argent et la préparation du mercure doux.»

D'autres savants, convaincus de la pureté de l'or des nobles à la rose, ont pensé que la chimie pratique ayant, au moyen âge, des procédés fort imparfaits, les transmutations de Raymond Lulle et des autres adeptes n'étaient autre chose que la séparation de l'or caché dans les mines d'argent, et purifié au moyen de l'antimoine, qui est désigné en effet par un grand nombre de symboles hermétiques, comme l'élément efficient et principal de la poudre de projection.

Nous conviendrons avec eux que la chimie n'existait pas au moyen âge, et nous ajouterons qu'elle fut créée par les adeptes ou [338] plutôt que les adeptes, gardant pour eux les secrets de la synthèse, ce trésor des sanctuaires magiques, enseignèrent à leurs contemporains quelques-uns des procédés de l'analyse, procédés qui ont été perfectionnés depuis, mais qui n'ont pas encore conduit nos savants à retrouver cette antique synthèse qui est à proprement parler la philosophie hermétique.

Raymond Lulle a renfermé dans son testament philosophique tous les principes de cette science, mais d'une manière voilée, comme c'était l'usage et le devoir de tous les adeptes: aussi composa-t-il une clef de ce testament, puis une clef de la clef, c'est-à-dire un codicille qui est, selon nous, le plus important de ses écrits sur l'alchimie. Les principes qu'on y trouve et les procédés qui y sont exposés n'ont rien de commun avec la sophistication des métaux purs, ni avec la séparation des alliages. C'est une théorie conforme aux principes de Geber et d'Arnauld de Villeneuve pour la pratique, et aux plus hautes conceptions de la kabbale pour la doctrine. Les esprits sérieux qui ne se laissent pas décourager par le discrédit où l'ignorance fait parfois tomber les grandes choses, doivent, pour continuer après les plus puissants génies de l'ancien monde la recherche de l'absolu, étudier d'abord et méditer kabbalistiquement le codicille de Raymond Lulle.

Toute la vie de ce merveilleux adepte, le premier initié après saint Jean qui ait été voué à l'apostolat hiérarchique de la sainte orthodoxie, toute sa vie, disons-nous, se passa en fondations pieuses, en prédications, en travaux scientifiques immenses. Ainsi, l'an 1276 il fonda à Palma un collège de franciscains voués à l'étude des langues orientales et surtout de [339] la langue arabe, avec la mission spéciale de réfuter les livres des docteurs mahométans, et de prêcher aux Maures la foi chrétienne. Jean XXI confirma cette institution par un bref daté de Viterbe, le 16 des calendes de décembre, la première année de son pontificat.

Depuis l'an 1293 jusqu'à l'an 1311, il sollicite et obtient du pape Nicolas IV et des rois de France, de Sicile, de Chypre, de Majorque, l'établissement de plusieurs collèges pour l'étude des langues. Partout il enseigne son grand art qui est une synthèse universelle des connaissances humaines, et qui a pour but d'amener les hommes à n'avoir plus qu'une seule langue comme ils n'auront qu'une pensée. Il vient à Paris, et en émerveille les plus savants docteurs; puis il va en Espagne, s'arrête à Complute, et y fonde une académie centrale pour l'étude des langues et des sciences; il réforme plusieurs couvents, voyage en Italie et recrute des soldats pour un nouvel ordre militaire dont il sollicite l'institution à ce même concile de Vienne qui condamne les templiers. C'est la science catholique, c'est la vraie initiation de saint Jean qui veut reprendre à des mains infidèles le glaive défenseur du temple. Les grands de la terre se moquent du pauvre Raymond Lulle, et font malgré eux tout ce qu'il désire. Cet illuminé qu'on appelle par dérision Raymond le fantastique, semble être le pape des papes et le roi des rois: il est pauvre comme Job, et il fait l'aumône aux souverains; on le dit fou, et il confond les sages. Le plus grand politique du temps, le cardinal Ximenès, esprit aussi vaste que sérieux, ne parle de lui qu'en l'appelant le divin Raymond Lulle et le docteur très illuminé. Il mourut, suivant Génébrard, en 1314, ou [340] en 1315, suivant l'auteur de la préface des Méditations de l'ermite Blaquerne. Il était âgé de quatre-vingts ans, et la fin de sa laborieuse et sainte existence arriva le jour de la fête et du martyre des apôtres saint Pierre et saint Paul.

Disciple des grands kabbalistes, Raymond Lulle voulait établir une philosophie universelle et absolue, en substituant aux abstractions conventionnelles des systèmes la notion fixe des réalités de la nature, et aux termes ambigus de la scholastique, un verbe simple et naturel. Il reprochait aux définitions des savants de son temps d'éterniser les disputes par leurs inexactitudes et leurs amphibologies. L'homme est un animal raisonnable, dit Aristote; l'homme n'est pas un animal, peut-on répondre, et il est rarement raisonnable. De plus, animal et raisonnable sont deux termes qui ne sauraient s'accorder. Un fou, selon vous, ne serait pas un homme, etc. Raymond Lulle définit les choses par leur nom même et non par des synonymes ou des à peu près; puis il explique les noms par l'étymologie. Ainsi à cette question: qu'est-ce que l'homme? il répondra: ce mot, pris dans une acception générale, signifie la condition humaine; pris dans une acception particulière, il désigne la personne humaine. Mais qu'est-ce que la personne humaine? --Originairement, c'est la personne que Dieu a faite en donnant un souffle de vie à un corps tiré de la terre (humus); actuellement, c'est vous, c'est moi, c'est Pierre, c'est Paul, etc. Les gens habitués au jargon scientifique vont alors se récrier et diront au docteur illuminé que tout le monde en pourrait dire autant, qu'il raisonne comme un enfant; qu'avec cette méthode tout le monde serait savant, et qu'on préférerait [341] le bon sens des gens du peuple à toute la doctrine des académies: c'est bien ce que je veux, répondrait simplement Raymond Lulle. De là le reproche de puérilité adressé à toute la théorie savante de Raymond Lulle, et elle était puérile en effet, puérile comme la morale de celui qui a dit: si vous ne devenez semblables à des petits enfants, vous n'entrerez jamais dans le royaume du ciel. Le royaume du ciel, n'est-ce pas aussi le royaume de la science, puisque toute la vie céleste des hommes et de Dieu n'est qu'intelligence et amour!

Raymond Lulle voulait opposer la kabbale devenue chrétienne à la magie fataliste des Arabes, les traditions de l'Égypte à celles de l'Inde, la magie de lumière à la magie noire; il disait que dans les derniers temps, les doctrines de l'Antéchrist seraient un réalisme matérialisé, et qu'alors ressusciteraient toutes les monstruosités de la mauvaise magie; il préparait donc les esprits au retour d'Hénoch, c'est-à-dire à la révélation dernière de cette science, dont la clef est dans les alphabets hiéroglyphiques d'Hénoch, et dont la lumière conciliatrice de la raison et de la foi précédera le règne messianique et universel du christianisme sur la terre. Pour les vrais kabbalistes et les voyants, cet homme était donc un grand prophète, et pour les sceptiques qui savent du moins respecter les grands caractères et les hautes aspirations, c'était un sublime rêveur.

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