CHAPITRE IV.
ALCHIMISTES.
SOMMAIRE.--Flamel, Trithéme, Agrippa, Guillaume Postel et Paracelse.
Flamel appartient exclusivement à l'alchimie, aussi ne ferons-nous mention de lui que pour parler de ce livre hiéroglyphique d'Abraham le juif, dans lequel l'écrivain de la rue Saint-Jacques-la-Boucherie trouva les clefs absolues du grand oeuvre.
Ce livre était combiné sur les clefs du Tarot et n'était qu'un commentaire hiéroglyphico-hermétique du Sepher Jézirah. Nous voyons, en effet, dans la description qu'en fait Flamel, que les feuillets étaient au nombre de vingt et un, soit vingt-deux avec le titre, et qu'ils se divisaient en trois septénaires, avec une feuille sans écriture à chaque septième page.
Remarquons que l'Apocalypse, ce sublime résumé kabbalistique et prophétique de toutes les figures occultes, partage aussi ses images en trois septénaires, après chacun desquels il se fait un silence dans le ciel, analogie frappante avec la feuille non écrite du livre mystique de Flamel.
Les septénaires de l'Apocalypse sont d'abord sept sceaux à ouvrir, c'est-à-dire sept mystères à connaître et sept difficultés à vaincre; sept trompettes à sonner, c'est-à-dire sept paroles à comprendre, et sept coupes à verser, c'est-à-dire sept substances à volatiliser et à fixer.
[Illustration: LES SEPT PLANÈTES ET LEURS GÉNIES (Magie de Paracelse.)]
[343] Dans le livre de Flamel, le premier septième feuillet porte pour hiéroglyphe la verge de Moïse triomphante des serpents projetés par les enchanteurs de Pharaon et qui s'entre-dévorent, figure analogue au triomphateur du Tarot attelant à son char cubique les sphinx blanc et noir de la magie égyptienne.
Cette figure correspond au septième dogme du symbole de Maïmonides: Nous n'avons qu'un prophète, et c'est Moïse.
Elle représente l'unité de la science et de l'oeuvre; elle représente aussi le mercure des sages qui se forme par la dissolution des mixtes et par Faction réciproque du soufre et du sel des métaux.
La figure du second septénaire était la représentation du serpent d'airain fixé sur une croix. La croix représente le mariage du soufre et du sel purifiés, et la condensation de la lumière astrale; le nombre 14 du Tarot représente un ange, c'est-à-dire l'esprit de la terre mêlant ensemble les liquides d'un vase d'or et d'un vase d'argent. C'est donc le même symbole figuré d'une autre manière.
Au dernier septénaire du livre de Flamel, on voyait le désert, des fontaines et des serpents qui couraient de tous côtés, image de l'espace et de la vie universelle. Dans le Tarot, l'espace est figuré par les quatre signes des points cardinaux du ciel, et la vie par une jeune fille nue qui court dans un cercle. Flamel ne dit pas le nombre des fontaines et des serpents. Il pouvait y avoir quatre fontaines jaillissant d'une même source, comme dans le pantacle édénique, avec quatre, sept, neuf ou dix serpents.
[344] Au quatrième feuillet, on voyait le Temps prêt à trancher les pieds à Mercure. Près de là était un rosier fleuri dont la racine était bleue, la tige blanche, les feuilles rouges et les fleurs d'or. Le nombre quatre est celui de la réalisation élémentaire: le Temps, c'est le nitre atmosphérique; sa faux, c'est l'acide qu'on en peut faire et qui fixe le mercure en le transformant en sel; le rosier, c'est l'oeuvre avec ses trois couleurs successives: c'est le magistère au noir, au blanc et au rouge qui fait germer et fleurir l'or.
Au cinquième feuillet (le nombre cinq est celui du grand mystère), on voyait au pied du rosier fleuri des aveugles fouiller la terre pour y chercher le grand agent qui est partout; quelques-uns, plus avisés, pesaient une eau blanche semblable à de l'air épaissi; au revers de la page on voyait le massacre des Innocents et le soleil et la lune qui venaient se baigner dans leur sang. Cette allégorie, qui exprime en effet le grand secret de l'art hermétique, se rapporte à cet art de prendre l'air dans l'air comme dit Aristée, ou, pour parler une langue intelligible, d'employer l'air comme force en le dilatant au moyen de la lumière astrale, comme on dilate l'eau en vapeur par l'action du feu, ce qui peut se faire à l'aide de l'électricité, des aimants et d'une projection puissante de la volonté de l'opérateur dirigée par la science et le bon vouloir. Le sang des enfants représente cette lumière essentielle que le feu philosophique extrait des corps élémentaires et dans laquelle le soleil et la lune viennent se baigner, c'est-à-dire que l'argent s'y teint en or et que l'or y acquiert un degré de pureté qui en transforme le soufre en véritable poudre de projection.
Nous ne faisons pas ici un traité d'alchimie, bien que cette [345] science soit réellement la haute magie mise en oeuvre, nous en réservons pour d'autres ouvrages plus spéciaux et plus étendus les révélations et les merveilles.
La tradition populaire assure que Flamel n'est pas mort et qu'il a enterré un trésor sous la tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Ce trésor contenu dans un coffre de cèdre revêtu de lames des sept métaux, ne serait autre chose, disent les adeptes illuminés, que l'exemplaire original du fameux livre d'Abraham le juif, avec ses explications écrites de la main de Flamel, et des échantillons de la poudre de projection suffisants pour changer l'Océan en or si l'Océan était du mercure.
Après Flamel vinrent Bernard le Trévisan, Basile Valentin et d'autres alchimistes célèbres. Les douze clefs de Basile Valentin sont à la fois kabbalistiques, magiques et hermétiques. Puis en 1480 parut Jean Trithême qui fut le maître de Cornélius Agrippa et le plus grand magicien dogmatique du moyen âge. Trithême était un abbé de l'ordre de saint Benoît, d'une irréprochable orthodoxie et de la conduite la plus régulière. Il n'eut pas l'imprudence d'écrire ouvertement sur la philosophie occulte comme son disciple l'aventureux Agrippa; tous ses travaux magiques roulent sur l'art de cacher les mystères; quant à sa doctrine, il l'a exprimée par un pantacle, suivant l'usage des vrais adeptes. Ce pantacle, extrêmement rare, se trouve seulement dans quelques exemplaires manuscrits du Traité des causes secondes. Un gentilhomme polonais qui est un esprit élevé et un noble coeur, M. le comte Alexandre Branistki, en possède un curieux exemplaire qu'il a bien voulu nous communiquer.
[346] Ce pantacle est composé de deux triangles unis par la base, l'un blanc et l'autre noir; sous la pointe du triangle noir est couché un fou qui redresse péniblement la tête et regarde avec une grimace d'effroi dans l'obscurité du triangle où se reflète sa propre image; sur la pointe du triangle blanc s'appuie un homme dans la force de l'âge, vêtu en chevalier, ayant le regard ferme et l'attitude d'un commandement fort et paisible. Dans le triangle blanc sont tracés les caractères du tétragramme divin.
On pourrait expliquer ce pantacle par cette légende: «Le sage s'appuie sur la crainte du vrai Dieu, l'insensé est écrasé par la peur d'un faux dieu fait à son image. C'est là le sens naturel et exotérique de l'emblème; mais en le méditant dans son ensemble et dans chacune de ses parties, les adeptes y trouveront le dernier mot de la kabbale, la formule indicible du grand arcane: la distinction entre les miracles et les prodiges, le secret des apparitions, la théorie universelle du magnétisme et la science de tous les mystères.
Trithême a composé une histoire de la magie toute en pantacles, sous ce titre: Veterum sophorum sigilla et imagines magicæ; puis dans sa stéganographie et dans sa polygraphie il donne la clef de toutes les écritures occultes et explique en termes voilés la science réelle des incantations et des évocations. Trithême est en magie le maître des maîtres, et nous n'hésitons pas à le proclamer le plus sage et le plus savant des adeptes.
Il n'en est pas de même de Cornélius Agrippa, qui fut toute sa vie un chercheur et qui ne trouva ni la vraie science ni la paix. Les livres d'Agrippa sont pleins d'érudition et de hardiesse; il [347] était lui-même d'un caractère fantasque et indépendant, aussi passa-t-il pour un abominable sorcier et fut-il persécuté par le clergé et par les princes; il écrivit enfin contre les sciences qui n'avaient pu lui donner le bonheur, et il mourut dans la misère et dans l'abandon.
Nous arrivons enfin à la douce et bonne figure de ce savant et sublime Postel qu'on ne connaît que par son trop mystique amour pour une vieille fille illuminée. Il y a pourtant dans Postel toute autre chose que le disciple de la mère Jeanne; mais les esprits vulgaires sont si heureux de dénigrer pour se dispenser d'apprendre, qu'ils ne voudront jamais y rien voir de mieux. Ce n'est donc pas à ceux-là que nous allons révéler le génie de Guillaume Postel.
Postel était le fils d'un pauvre paysan des environs de Barenton en Normandie: à force de persévérance et de sacrifices il parvint à s'instruire et devint bientôt le plus savant homme de son temps; la pauvreté l'accompagna toujours et la misère même le força parfois de vendre ses livres. Postel, toujours plein de résignation et de mansuétude, travaillait comme un homme de peine pour gagner un morceau de pain et revenait ensuite étudier: il apprit toutes les langues connues et toutes les sciences de son temps; il découvrit des manuscrits précieux et rares, entre autres les Évangiles apocryphes et le Sepher Jezirah; il s'initia lui-même aux mystères de la haute kabbale et dans sa naïve admiration pour cette vérité absolue, pour cette raison suprême de toutes les philosophies et de tous les dogmes, il voulut la révéler au monde. Il parla donc ouvertement la langue des mystères, écrivit un livre ayant pour titre: La clef des choses [348] cachées depuis le commencement du monde. Il adressa ce livre aux Pères du concile de Trente en les conjurant d'entrer dans la voie de la conciliation et de la synthèse universelle. Personne ne le comprit, quelques-uns l'accusèrent d'hérésie, les plus modérés se contentèrent de dire qu'il était fou.
La Trinité, disait-il, a fait l'homme à son image et à sa ressemblance. Le corps humain est double et son unité ternaire se compose de l'union des deux moitiés; l'âme humaine aussi est double: elle est animus et anima, elle est esprit et tendresse; elle a deux sexes, le sexe paternel siège dans la tête, le sexe maternel dans le coeur; l'accomplissement de la rédemption doit donc être double dans l'humanité: il faut que l'esprit par sa pureté rachète les égarements du coeur, puis il faut que le coeur par sa générosité rachète les sécheresses égoïstes de la tête. Le christianisme, ajoutait-il, n'a encore été compris que par les têtes raisonneuses, il n'est pas descendu jusqu'aux coeurs. Le Verbe s'est fait homme, mais c'est quand il se sera fait femme que le monde sera sauvé. C'est le génie maternel de la religion qui apprendra aux hommes les sublimes grandeurs de l'esprit de charité, et alors la raison se conciliera avec la foi parce qu'elle comprendra, expliquera et gouvernera les saintes folies du dévouement.
Voyez maintenant, ajoutait-il, de quoi se compose la religion du plus grand nombre des chrétiens: une partialité ignorante et persécutrice, un entêtement superstitieux et stupide, et surtout la peur, la lâche peur! Et pourquoi cela? Parce qu'ils n'ont pas des coeurs de femme, parce qu'ils ne sentent pas les divins enthousiasmes de l'amour maternel qui leur expliqueraient la [349] religion tout entière. La puissance qui s'est emparée de leur cerveau et qui lie leur esprit, ce n'est pas le Dieu bon, intelligent et longanime, c'est le méchant et sot et couard Satanas, ils ont bien plus de peur du diable que d'amour pour Dieu. Ce sont des cervelles glacées et rétrécies placées comme des tombeaux sur des coeurs morts. Oh! quand la grâce ressuscitera les coeurs, quel réveil pour les intelligences! quelle renaissance pour la raison! quel triomphe pour la vérité! Pourquoi suis-je le premier et presque le seul à le comprendre? Que peut faire un ressuscité seul parmi des morts qui ne peuvent encore rien entendre! Vienne donc, vienne cet esprit maternel qui m'est apparu à Venise dans l'âme d'une vierge inspirée de Dieu, et qu'il apprenne aux femmes du nouveau monde leur mission rédemptrice et leur apostolat de saint et spirituel amour!
Ces nobles inspirations, Postel les devait en effet à une pieuse fille nommée Jeanne, qu'il avait connue à Venise; il fut le confident spirituel de cette âme d'élite et fut entraîné dans le courant de poésie mystique qui tourbillonnait autour d'elle. Lorsqu'il lui donnait la communion, il la voyait rayonnante et transfigurée, elle avait alors plus de cinquante ans, et le pauvre père avoue naïvement qu'il ne lui en eût pas donné quinze, tant la sympathie de leurs coeurs la transfigurait à ses yeux. Etranges égarements de l'amour dans deux âmes pures, mariage mystique de deux virginités, puérilités lyriques, célestes hallucinations; pour comprendre tout cela il faut avoir vécu de la vie ascétique. C'est elle, disait l'enthousiaste, c'est l'esprit de Jésus-Christ vivant en elle qui doit régénérer le [350] monde. Cette lumière du coeur qui doit chasser de tous les esprits le spectre hideux de Satan, ce n'est pas une chimère de mes rêves, je l'ai vue, elle a paru dans le monde, elle s'est incarnée dans une vierge, et j'ai salué en elle la mère du monde à venir! Nous analysons ici Postel plutôt que nous ne le traduisons, mais l'abrégé rapide que nous donnons de ses sentiments et de son langage ne suffit-il pas pour faire comprendre que tout cela était dit au figuré et que suivant la judicieuse remarque du savant jésuite Desbillons, dans sa notice sur la vie et les ouvrages de Postel, rien n'était plus loin de sa pensée que de faire, comme on l'a prétendu, une seconde incarnation et une divinité de cette pauvre soeur hospitalière qui l'avait uniquement séduit par l'éclat de ses humbles vertus. Nous croyons bien sincèrement que les calomniateurs et les railleurs du bon Postel ne valaient pas la mère Jeanne.
Les relations mystiques de Postel et de cette religieuse durèrent environ cinq ans, après lesquels la mère Jeanne mourut. Elle avait promis à son confesseur de ne jamais se séparer de lui et de l'assister quand elle serait dégagée des chaînes de la vie présente. «Elle m'a tenu parole, dit Postel, elle est venue depuis me visiter à Paris, elle m'a illuminé de sa lumière, elle a concilié ma raison avec ma foy. Sa substance et corps spirituel, deux ans depuis son ascension au ciel, est descendu en moy, et s'est partout mon corps sensiblement estendu, tellement que c'est elle et non pas moy qui vit en moy.»
Depuis cette époque, Postel ne s'appela jamais plus autrement que le ressuscité, il signait Postellus restitutus, et de fait un singulier phénomène s'accomplit en lui, ses cheveux de blancs [351] qu'ils étaient redevinrent noirs, ses rides s'effacèrent et la couleur vermeille de la jeunesse se répandit sur son visage, pâli et exténué par les austérités et les veilles; ses biographes moqueurs prétendent qu'il se teignait les cheveux, et qu'il se fardait: comme si ce n'était pas assez d'en avoir fait un fou, ils veulent encore qu'un homme d'un si noble et si généreux caractère ait été un jongleur et un charlatan.
Il y a quelque chose de plus prodigieux que l'éloquente déraison des coeurs enthousiastes, c'est la bêtise ou la mauvaise foi des esprits sceptiques et froids qui les jugent.
«On s'est imaginé, écrit le père Desbillons, et je vois qu'on croit encore aujourd'hui, que la régénération, qu'il suppose avoir été faite par la mère Jeanne, est le fondement de son système; le système dont il ne s'est jamais départi, si ce n'est peut-être quelques années avant sa mort, subsistait en entier avant qu'il eût entendu parler de cette mère Jeanne. Il s'était mis dans la tête que le règne évangélique de Jésus-Christ, établi par les apôtres, ne pouvait plus ni se soutenir parmi les chrétiens, ni se propager parmi les infidèles, que par les lumières de la raison.... A ce principe, qui le regardait personnellement, il en joignait un autre qui consistait dans la destination d'un roi de France à la monarchie universelle, il fallait lui préparer les voies par la conquête des coeurs et la conviction des esprits, afin qu'il n'y eût plus dans le monde qu'une seule croyance, et que Jésus-Christ y régnât par un seul roi, par une seule loi et une seule foi.»
Voilà ce qui prouve, suivant le père Desbillons, que Postel était fou.
[352] Fou, pour avoir pensé que la religion doit régner sur les esprits par la raison suprême de son dogme, et que la monarchie, pour être forte et durable, doit enchaîner les coeurs par les conquêtes de la prospérité publique de la paix.
Fou, pour avoir cru à l'avènement du règne de celui à qui nous demandons tous les jours que son règne arrive.
Fou, parce qu'il croyait à la raison et à la justice sur la terre!...
Eh bien, ils disent vrai: le pauvre Postel était fou.
La preuve de sa folie, c'est qu'il écrivit, comme nous l'avons dit, aux pères du concile de Trente, pour les supplier de bénir tout le monde et de ne lancer d'anathèmes contre personne.
Autre folie; il essaya de convertir les jésuites à ses idées, et de leur faire prêcher la concorde universelle entre les hommes, la paix entre les souverains, la raison aux prêtres et la bonté aux princes de ce monde.
Enfin, dernière et suprême folie, il négligea les biens de la terre et la faveur des grands, vécut toujours humblement et pauvrement, ne posséda jamais rien que sa science et ses livres, et n'ambitionna jamais autre chose que la vérité et la justice.
Dieu fasse paix à l'âme du pauvre Guillaume Postel!
Il était si doux et si bon, que ses supérieurs ecclésiastiques eurent pitié de lui, et pensant probablement, comme on l'a dit plus tard de La Fontaine, qu'il était plus bête que méchant, ils se contentèrent de le renfermer dans un couvent pour le reste de ses jours. Postel les remercia du calme qu'ils procuraient ainsi à la fin de sa vie et mourut paisiblement en rétractant tout ce [353] que ses supérieurs voulurent. L'homme de la concorde universelle ne pouvait être un anarchiste, et avant toute chose c'était le plus sincère des catholiques et le plus humble des chrétiens.
On retrouvera un jour les ouvrages de Postel, et on les lira avec étonnement.
Passons à un autre fou, celui-ci s'appelle Théophraste Auréole Bombast, et on le connaît dans le monde magique sous le nom célèbre de Paracelse.
Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit de ce maître dans notre dogme et rituel de la haute magie, nous ajouterons seulement quelques remarques sur la médecine occulte dont Paracelse fut le rénovateur.
Cette médecine vraiment universelle repose sur une vaste théorie de la lumière, que les adeptes nomment l'or fluide ou potable. La lumière, cet agent créateur, dont les vibrations donnent à toutes choses le mouvement et la vie; la lumière latente dans l'éther universel, rayonnante autour des centres absorbants, qui s'étant saturés de lumière projettent à leur tour le mouvement et la vie, et forment ainsi des courants créateurs; la lumière astralisée dans les astres, animalisée dans les animaux, humanisée dans les hommes; la lumière qui végète dans les plantes, qui brille dans les métaux, qui produit toutes les formes de la nature, et les équilibre toutes par les lois de la sympathie universelle, c'est cette lumière qui produit les phénomènes du magnétisme devinés par Paracelse, c'est elle qui colore le sang en se dégageant de l'air, aspiré et renvoyé par le soufflet hermétique des poumons; le sang alors devient un véritable élixir de vie où des globules [354] vermeils et aimantés de lumière vivante nagent dans un fluide légèrement doré. Ces globules sont de véritables semences prêtes à prendre toutes les formes du monde dont le corps humain est l'abrégé, ils peuvent se subtiliser et se coaguler, renouvelant ainsi les esprits qui circulent dans les nerfs, et la chair qui s'affermit autour des os; ils rayonnent au dehors ou plutôt en se spiritualisant ils se laissent entraîner par les courants de la lumière, et circulent dans le corps astral, ce corps intérieur et lumineux que l'imagination dilate chez les extatiques, en sorte que leur sang va quelquefois colorer à distance des objets que leur corps astral pénètre pour se les identifier. Nous démontrerons dans un ouvrage spécial sur la médecine occulte, tout ce que nous avançons ici, quelque étrange et quelque paradoxal que cela puisse paraître d'abord aux hommes de science. Telles étaient les bases de la médecine de Paracelse, il guérissait par sympathie de lumière, il appliquait les médicaments non au corps extérieur et matériel qui est tout passif, et qu'on peut même tailler et déchirer sans qu'il sente rien quand le corps astral se retire, mais à ce médium intérieur, à ce corps, principe des sensations dont il ravivait la quintessence par des quintessences sympathiques. Ainsi, par exemple, il guérissait les blessures en appliquant de puissants réactifs au sang répandu dont il renvoyait vers le corps l'âme physique et la séve purifiée. Pour guérir un membre malade, il faisait un membre de cire auquel il attachait, par la puissance de sa volonté, le magnétisme du membre malade; il appliquait à cette cire le vitriol, le fer et le feu, et réagissait ainsi par l'imagination et la correspondance magnétique sur le malade lui-même dont ce membre de cire était devenu l'appendice et le [355] supplément. Paracelse connaissait LES MYSTÈRES DU SANG, il savait pourquoi les prêtres de Baal, pour faire descendre le feu du ciel, se faisaient des incisions avec des couteaux; il savait pourquoi les Orientaux qui veulent inspirer à une femme de l'amour physique, répandent leur sang devant elle; il savait comment le sang répandu crie vengeance ou miséricorde et remplit l'air d'anges ou de démons. C'est le sang, en effet, qui est l'instrument des rêves, c'est lui qui fait abonder les images dans notre cerveau pendant le sommeil, car le sang est plein de lumière astrale. Les globules en sont bisexuels, aimantés et ferrés, sympathiques et répulsifs. De l'âme physique du sang, on peut faire sortir toutes les formes et toutes les images du monde... Lisons le récit d'un voyageur estimé:
«A Baroche, dit le voyageur Tavernier, les Anglais ont un fort beau logis, et je me souviens qu'y arrivant un jour, en revenant d'Agra à Surate, avec le président des Anglais, il vint aussitôt des charlatans lui demander s'il voulait qu'ils lui montrassent quelques tours de leur métier: ce qu'il eut la curiosité de voir.
»La première chose qu'ils firent fut d'allumer un grand feu, et de faire rougir des chaînes de fer dont ils s'entortillèrent le corps, faisant semblant qu'ils en ressentaient quelque douleur, mais n'en recevant au fond aucun dommage. Ensuite, ils prirent un petit morceau de bois, et, l'ayant planté en terre, ils demandèrent à quelqu'un de la compagnie quel fruit il voulait avoir. On leur dit que l'on souhaitait des mangues, et alors un de ces charlatans, se couvrant d'un linceul, s'accroupit contre [356] terre jusqu'à cinq ou six reprises.--J'eus la curiosité de monter à une chambre pour voir d'en haut par une ouverture du linceul, ce que cet homme faisait, et j'aperçus que, se coupant la chair sous les aisselles avec un rasoir, il frottait de son sang le morceau de bois. A chaque fois qu'il se relevait, le bois croissait a vue d'oeil, et, à la troisième, il en sortit des branches avec des bourgeons. A la quatrième fois, l'arbre fut couvert de feuilles, et, à la cinquième, on lui vit des fleurs.
»Le président des Anglais avait alors son ministre avec lui, l'ayant mené à Amadabat pour baptiser un enfant du Commandeur hollandais, et dont il avait été prié d'être le parrain; car il faut remarquer que les Hollandais ne tiennent point de ministres que dans les lieux où ils ont ensemble des marchands et des soldats. Le ministre anglais avait protesté d'abord qu'il ne pouvait consentir que des chrétiens assistassent à de semblables spectacles; et dès qu'il eut vu que, d'un morceau de bois sec, ces gens-là faisaient venir, en moins d'une demi-heure, un arbre de quatre ou cinq pieds de haut, avec des feuilles et des fleurs comme au printemps, il se mit en devoir de l'aller rompre, et dit hautement qu'il ne donnerait jamais la communion à aucun de ceux qui demeureraient davantage à voir ces choses. Cela obligea le président de congédier ces charlatans.»
Le docteur Clever de Maldigny, à qui nous empruntons cette citation, regrette que les mangues se soient arrêtées en si beau chemin, mais il n'entreprend pas d'expliquer le phénomène. Nous croyons que c'était une fascination par le magnétisme de la lumière rayonnante du sang; c'était ce que nous avons défini ailleurs: un phénomène d'électricité magnétisée, identique avec [357] celui qu'on nomme palingénésie, et qui consiste à faire apparaître une plante vivante dans un vase qui contient la cendre de cette même plante morte depuis longtemps.
Tels étaient les secrets que connaissait Paracelse, et c'est en employant aux usages de la médecine ces forces cachées de la nature, qu'il se fit tant d'admirateurs et tant d'ennemis. Paracelse était loin d'ailleurs d'être un bonhomme comme Postel, il était naturellement agressif et batailleur; son génie familier était caché, disait-il, dans le pommeau de sa grande épée, et il ne la quittait jamais. Sa vie fut une lutte incessante; il voyageait, il disputait, il écrivait, il enseignait. Il était plus curieux de résultats physiques que de conquêtes morales, aussi fut-il le premier des magiciens opérateurs et le dernier des sages adeptes. Sa philosophie était toute de sagacité, aussi l'intitulait-il lui-même philosophia sagax. Il a plus deviné que personne sans avoir jamais rien su complètement. Rien n'égale ses intuitions, si ce n'est la témérité de ses commentaires. C'était l'homme des expériences hardies, il s'enivrait de ses opinions et de sa parole, il s'enivrait même autrement, si l'on en croit ses chroniqueurs. Les écrits qu'il a laissés sont précieux pour la science, mais il faut les lire avec précaution; on peut l'appeler le divin Paracelse, en prenant cet adjectif dans le sens de divinateur, c'est un oracle, mais ce n'est pas un vrai maître; c'est comme médecin surtout qu'il est grand, puisqu'il avait trouvé la médecine universelle: il ne put toutefois conserver sa propre vie, et il mourut encore jeune, épuisé par ses travaux et par ses excès, laissant après lui un nom d'une gloire fantastique et douteuse, fondée sur des [358] découvertes dont ses contemporains ne profitèrent pas. Il mourut sans avoir dit son dernier mot, et il est un de ces personnages mystérieux dont on peut dire comme d'Hénoch et de saint Jean: Il n'est pas mort, et il reviendra visiter la terre avant le dernier jour!