‹ Histoire de la magieChapitre 45 sur 51 · LIVRE VII. - CHAPITRE PREMIER.

LIVRE VII. - CHAPITRE PREMIER.

LA MAGIE AU XIXe SIÈCLE.

[Hébreu], Zaîn.

LES MAGNÉTISEURS MYSTIQUES ET LES MATÉRIALISTES.

SOMMAIRE.--Une évocation dans l'église de Notre-Dame.--Les faux prophètes et les faux dieux.

La négation du dogme fondamental de la religion catholique, si poétiquement formulée dans le poème de Faust, avait porté ses fruits dans le monde. La morale privée de sa sanction éternelle devenait douteuse et chancelante. Un mystique matérialiste retourna le système de Swedenborg pour créer sur la terre le paradis des attractions proportionnelles aux destinées. Par les attractions, Fourier entendait les passions sensuelles, auxquelles il promettait une expansion intégrale et absolue. Dieu, qui est la suprême raison, marqua d'un sceau terrible ces doctrines réprouvées: les disciples de Fourier avaient commencé par l'absurdité, ils finirent par la folie.

Ils crurent sérieusement au changement prochain de l'Océan en un vaste bol de limonade, à la création future des antilions et des antiserpents, à la correspondance épistolaire des planètes les [471] unes avec les autres. Nous ne parlons pas de la fameuse queue de trente-deux pieds dont ils voulaient, dit-on, gratifier l'espèce humaine, parce qu'ils ont eu eux-mêmes la générosité de renoncer à cette queue et d'en considérer l'avènement, possible, suivant le maître, comme purement hypothétique.

[Illustration: Plan général de la doctrine des Kabbalistes.]

C'est à de pareilles absurdités que devait conduire la négation de l'équilibre, et il y a au fond de toutes ces folies plus de logique qu'on ne pense. La même raison qui nécessite la douleur dans l'humanité, rend indispensable l'amertume des eaux de la mer; supposez bonne l'expansion intégrale des instincts, et vous ne pourrez plus admettre l'existence des animaux féroces; donnez à l'homme pour toute moralité l'aptitude à satisfaire ses appétits, il aura toujours quelque chose à envier aux orangs-outangs et aux singes. Nier l'enfer, c'est nier le ciel, puisque, suivant la plus haute interprétation du dogme unique d'Hermès, l'enfer est la raison équilibrante du ciel, parce que l'harmonie résulte de l'analogie des contraires. Quod superius, sicut quod inferius, la supériorité existe en raison de l'infériorité; c'est la profondeur qui déterminé la hauteur, et si vous comblez les vallées vous ferez disparaître les montagnes; de même, si vous effacez les ombres, vous anéantirez la lumière qui n'est visible que par le contraste gradué de l'ombre et du jour, et vous produirez l'obscurité universelle par un immense éblouissement; les couleurs même n'existent dans la lumière que par la présence de l'ombre, c'est la triple alliance du jour et de la nuit, c'est l'image lumineuse du dogme, c'est la lumière faite ombre, comme le Sauveur est le Verbe fait homme, et tout cela repose sur la même loi, la loi première de la création, la [472] loi unique et absolue de la nature, celle de la distinction et de la pondération harmonieuse des forces contraires dans l'équilibre universel.

Ce n'est pas le dogme de l'enfer, ce sont les interprétations téméraires de ce dogme qui ont révolté la conscience publique. Ces rêves barbares du moyen âge, ces supplices atroces et obscènes sculptés sur les portiques des églises, cette infâme chaudière où cuisent des chairs humaines à jamais vivantes pour souffrir et à la fumée de laquelle se réjouissent les élus, tout cela est absurde et impie, mais tout cela n'appartient pas au dogme sacré de l'Église. La cruauté attribuée à Dieu est le plus affreux des blasphèmes, et c'est pour cela même que le mal est à jamais sans remède, quand la volonté de l'homme se refuse à la bonté divine. Dieu n'inflige pas plus aux damnés les tortures de la réprobation, qu'il ne donne la mort à ceux qui se suicident.

«Travaille pour posséder, et tu seras heureux, dit à l'homme la justice suprême.

--Je veux posséder et jouir sans travailler!

--Alors tu voleras et tu souffriras.

--Je me révolterai!

--Alors tu te briseras et tu souffriras davantage.

--Je me révolterai toujours!

--Alors tu souffriras éternellement.»

Tel est l'arrêt de la raison absolue et de la souveraine justice; que peut répondre à cela l'orgueil de la folie humaine?

La religion n'a pas de plus grands ennemis que le mysticisme téméraire qui prend les visions de sa fièvre pour des révélations [473] divines. Ce ne sont pas les théologiens qui ont créé l'empire du diable, ce sont les faux dévôts et les sorciers.

Croire à une vision de notre cerveau plutôt qu'à l'autorité de la raison et de la piété publiques, tel est toujours le commencement de l'hérésie en religion, de la folie dans l'ordre de la philosophie humaine; un fou ne serait jamais fou s'il croyait à la raison des autres.

Les visions ne manquent jamais à la piété révoltée, pas plus que les chimères à une raison qui s'excommunie et qui s'égare.

A ce point de vue, le magnétisme a certainement ses dangers: car l'état de crise amène aussi bien les hallucinations que les intuitions lucides.

Nous consacrerons dans ce livre un chapitre spécial aux magnétiseurs, les uns mystiques, les autres matérialistes, et nous les avertirons, au nom de la science, des dangers auxquels ils s'exposent.

Les consultations du sort, les expériences magnétiques et les évocations appartiennent à un seul et même ordre de phénomènes. Or, ce sont des phénomènes dont on ne saurait impunément abuser, il y va de la raison et de la vie.

Il y a trente ou quarante ans, un vicaire de choeur de l'église de Notre-Dame, homme fort pieux et fort estimable d'ailleurs, s'était épris du magnétisme, et se livrait à de fréquentes expériences, il consacrait plus de temps qu'il ne l'aurait peut-être dû, à la lecture des mystiques, et surtout du vertigineux Swedenborg; sa tête bientôt se fatigua, il fut travaillé d'insomnies, il se levait alors pour étudier, ou même lorsque l'étude n'arrivait pas à calmer les agitations de son [474] cerveau, il prenait la clef de l'église et y entrait par la porte rouge, il pénétrait ensuite dans le choeur éclairé seulement par la faible lampe du maître-autel, gagnait sa stalle et y restait jusqu'au matin, abîmé dans des prières et des méditations profondes.

Une nuit, le sujet de sa méditation était la damnation éternelle, il songeait à la doctrine si menaçante du petit nombre des élus, et ne savait comment concilier cette rigoureuse exclusion du plus grand nombre avec la bonté infinie de ce Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés, dit l'Écriture sainte, et qu'ils arrivent à la connaissance de la vérité; il pensait à ce supplice du feu que le plus cruel tyran de la terre ne voudrait pas infliger, s'il le pouvait, pendant une journée seulement, à son plus cruel ennemi, et le doute entrait de tous côtés dans son coeur; puis il se mit à songer aux explications conciliantes de la théologie. L'Église ne définit pas le feu de l'enfer, il est éternel, suivant l'Évangile, mais il n'est écrit mille part que le plus grand nombre des hommes doit le souffrir éternellement. Beaucoup de réprouvés pourront n'avoir à supporter que la peine du dam, c'est-à-dire, la privation de Dieu; enfin l'Église défend absolument de supposer la damnation de personne. Les païens ont pu être sauvés par le baptême de désir, les pécheurs scandaleux par une contrition subite et parfaite, enfin il faut espérer pour tous et prier pour tous, excepté pour un seul, celui de qui le Sauveur a dit qu'il eût été plus avantageux pour cet homme-là de n'être point né.

Le vicaire s'arrêta à cette dernière pensée, et songea tout à coup qu'un seul homme portait ainsi officiellement le poids de la [475] réprobation depuis des siècles; que Judas Iscariote, car c'est de lui qu'il s'agit dans le passage de l'Écriture, après s'être repenti de son forfait jusqu'à en mourir, était devenu le bouc émissaire de l'humanité, l'Atlas de l'enfer, le Prométhée de la damnation, lui que le Sauveur prêt à mourir avait appelé son ami! Ses yeux alors se remplirent de larmes, il lui sembla que la rédemption était sans effet, si elle n'avait pas sauvé Judas; c'est pour celui-là et pour celui-là seul, répétait-il dans son exaltation, que j'aurais voulu mourir une seconde fois, si j'avais été le Sauveur! mais Jésus-Christ n'est-il pas meilleur que moi mille fois? Que doit-il donc faire maintenant dans le ciel, pendant que je pleure son malheureux apôtre sur la terre?... Ce qu'il fait, ajouta le prêtre en s'exaltant de plus en plus, il me plaint et il me console; je le sens, il dit à mon coeur que le paria de l'Évangile est sauvé, et qu'il sera, par la longue malédiction qui pèse encore sur sa mémoire, le rédempteur de tous les parias...--Mais s'il en est ainsi, c'est un nouvel Évangile qu'il faut annoncer au monde... celui de la miséricorde infinie, universelle, au nom de Judas régénéré... Mais je m'égare, je suis un hérétique, un impie!... Non cependant, puisque je suis de bonne foi!... Puis joignant les mains avec ferveur: «Mon Dieu, dit le vicaire, donnez-moi ce que vous ne refusiez pas jadis à la foi, ce que vous ne lui refusez pas encore... un miracle pour me convaincre et me rassurer, un miracle comme gage d'une mission nouvelle...»

L'enthousiaste alors se lève, et dans le silence de la nuit, si formidable, au pied des autels, dans l'immensité de cette église muette et sombre, il prononce à haute voix, d'une voix lente et [476] solennelle, cette évocation: «Toi qu'on maudit depuis dix-huit siècles, et que je pleure, car tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul, afin de nous laisser le ciel, malheureux Judas, s'il est vrai que le sang de ton Maître t'a purifié, si tu es sauvé, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la miséricorde et de l'amour!»

Le vicaire ayant dit ces paroles, et pendant que l'écho éveillé en sursaut les murmurait encore sous les voûtes épouvantées, le vicaire se lève, traverse le choeur, et va s'agenouiller sous la lampe au pied du maître-autel. «Alors, dit-il (car c'est à lui-même que nous devons le récit de cette histoire), alors je sentis positivement et réellement deux mains, deux mains chaudes et vivantes, se poser sur ma tête, comme font celles de l'évêque le jour de l'ordination, je ne dormais pas, je n'étais pas évanoui, et je les sentis; c'était un contact réel et qui dura quelques minutes. Dieu m'avait exaucé, le miracle était fait, de nouveaux devoirs m'étaient imposés, et une vie nouvelle commençait pour moi; à partir du lendemain, je devais être un nouvel homme...»

Le lendemain, en effet, le malheureux vicaire était fou.

Le rêve d'un ciel sans enfer, le rêve de Faust a fait bien d'autres victimes dans ce malheureux siècle de doute et d'égoïsme qui n'est parvenu à réaliser qu'un enfer sans ciel. Dieu même devenait inutile dans un système où tout était permis, où tout était bien. Les hommes arrivés à ne plus craindre un juge suprême trouvèrent bien facile de se passer du Dieu des bonnes gens, moins Dieu, en effet, que les bonnes gens eux-mêmes. Les fous qui s'érigeaient en vainqueurs du diable en arrivèrent à se faire [477] dieux. Notre siècle est surtout celui de ces mascarades prétendues divines, nous en avons connu de toutes les sortes. Le dieu Ganneau, bonne et trop poétique nature, qui eût donné sa chemise aux pauvres, et qui réhabilitait les voleurs, Ganneau qui admirait Lacenaire, et qui n'eût pas tué une mouche; le dieu Cheneau, marchand de boutons de la rue Croix-des-Petits-Champs, qui était visionnaire comme Swedemborg et qui écrivait ses inspirations en style de Jeannot, le dieu Tourreil, bon et excellent homme qui divinise la femme, et veut qu'Adam soit sorti d'Ève; le dieu Auguste Comte, qui conservait de la religion catholique tout, excepté deux choses, deux misères: l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme; le dieu Wronski, vrai savant celui-là, qui eut la gloire et le bonheur de retrouver les premiers théorèmes de la kabbale, et qui, en ayant vendu la communication cent cinquante mille francs à un riche imbécile nommé Arson, déclare dans un de ses livres les plus sérieux que ledit Arson, pour avoir refusé de le payer intégralement, est devenu réellement et en vérité la bête de l'Apocalypse. Voici ce curieux passage que nous tenons à citer, pour qu'on ne nous accuse pas d'injustice envers un homme dont les travaux nous ont été utiles, et dont nous avons fait sincèrement l'éloge dans nos précédentes publications.

Wronski, pour forcer Arson à le payer, avait publié une brochure intitulée Oui ou Non, c'est-à-dire, m'avez-vous acheté, oui ou non, pour cent-cinquante mille francs ma découverte de l'absolu?

[478] Or, voici en quels termes, dans son livre intitulé: Réforme de la philosophie, Wronski[23] rappelle à l'univers entier qui ne s'en soucie guère, la publication de cette brochure; on trouvera par la même occasion dans ce passage un échantillon curieux du style de ce négociant en absolu.

[Note 23: Wronski, Réforme de la philosophie, p. 512.]

«Ce fait de la découverte de l'absolu, qui parait si fortement révolter les hommes, se trouve déjà constaté dans un grand scandale, celui du fameux OUI ou NON, aussi décisif par l'éclatant triomphe de la vérité qui en fut l'issue, qu'il est remarquable par l'apparition soudaine de l'être symbolique dont menace l'Apocalypse, de ce monstre de la création, qui porte au front le nom de MYSTÈRE, et qui, cette fois, craignant d'être frappé mortellement, ne put plus contenir dans l'ombre ses hideuses convulsions, et vint, par la voie des journaux et par toutes les autres voies où l'on entraîne le public, étaler au grand jour sa rage infernale et son extrême imposture, etc.»

Il est bon de savoir que ce pauvre Arson qui est accusé ici de rage infernale et d'extrême imposture avait déjà payé à l'hiérophante quarante ou cinquante mille francs.

L'absolu que Wronski vendait si cher, nous l'avons retrouvé après lui, et nous l'avons donné pour rien à nos lecteurs, car la vérité est due au monde, et nul n'a le droit de se l'approprier et d'en faire métier et marchandise. Puisse cet acte de justice expier la faute d'un homme qui est mort dans un état voisin de la misère, après avoir tant travaillé, non pas pour la science, mais [479] pour s'enrichir au moyen de la science, qu'il n'était peut-être digne ni de comprendre ni de posséder.

Page 1