CHAPITRE CXXIX.
LES SALONS ET LE FORUM
Le beau moderne est fondé sur cette dissemblance générale qui sépare la vie de salon de la vie du forum.
Si nous rencontrons jamais Socrate ou Épictète dans les Champs-Élysées, nous leur dirons une chose dont ils seront bien scandalisés, c'est qu'un grand caractère ne fait pas chez nous le bonheur de la vie privée.
Léonidas, qui est si grand lorsqu'il trace l'inscription: Passant, va dire à Sparte[355], etc., pouvait être, et j'irai plus loin, était certainement un amant, un ami, un mari fort insipide.
Il faut être homme charmant dans une soirée, et le lendemain gagner une bataille, ou savoir mourir.
Dans ce qu'on appelle en France le bon air, la partie qui tient à ce dont le caractère moderne diffère du caractère antique durera jusqu'à ce qu'une révolution du globe nous rende malheureux et sauvages. La partie qui vient de la mode et du caprice, bien moins considérable qu'on ne le croirait, n'est qu'un effet passager des formes de gouvernements. Un article de la constitution de 1814 proscrit les habits de deux cents louis qu'on portait il y a quarante ans. Si l'on a des élections, on voudra bien se distinguer, mais non offenser.
Toute la distinction des conditions, nuance si essentielle au bonheur d'aujourd'hui, est presque dans la manière de porter les vêtements[356].
Or, il y a mouvement, nous sommes hors des arts du dessin; il y a vêtement, donc il n'y a plus de sculpture[357].
Ici près est une des sources des caricatures. Les dessinateurs mettent en contraste les deux parties de nos mœurs. Ils entassent toutes les recherches de la mode sur des corps manquant de ce bon air primitif, et qui tient à l'essence des mœurs modernes[358]. C'est Potier revêtu de l'habit de Fleury. Nous sentons qu'avec notre frac tout uni nous valons mieux que le prince Mirliflore, et nous rions quand un accident imprévu vient prouver à lui sa bêtise, et à nous notre supériorité.
Le bon air moderne a paru en France avant de se montrer ailleurs; mais il est, comme la langue, en chemin pour faire le tour du monde. En tout pays, les gens d'esprit préféreront le grand Condé au maréchal de Berwick.
Le bon air commença à faire quelques petits séjours parmi nous lorsque la poudre à canon permit aux gentilshommes français de n'être plus des athlètes. On sentit que l'esprit est absolument nécessaire au beau idéal humain. Il faut de l'esprit même pour souffrir, même pour aimer, dirais-je aux Allemands.
Le Méléagre plaira à Naples comme à Londres. Oui, mais plaire également partout, n'est-ce pas une preuve qu'on ne plaît infiniment nulle part?
Gustave III, l'abbé Galiani, Grimm, le prince de Ligne, le marquis Caraccioli[359], tous les gens d'esprit qui ont aperçu en France cette perfection passagère de la société n'ont cessé de l'adorer. Tant qu'on ne fera pas de tous les hommes des anges, ou des hommes passionnés pour le même objet, comme en Angleterre, ce qu'ils auront de mieux à faire pour se plaire sera d'être Français comme on l'était dans le salon de madame du Deffand.
Le malheur des modernes, c'est que la découverte de l'imprimerie n'ait pas précédé de deux siècles celle des manuscrits. La chevalerie eût vécu davantage. Alors, tout par les femmes. Chez les Grecs, comme chez les Turcs, tout sans les femmes. Nous fussions arrivés plus vite à notre beau idéal.
Mais, dira-t-on, un de nos jeunes colonels de l'ancien régime était d'un ridicule outré en se promenant dans Hyde-Park.
Non, c'était de l'odieux, couleur du ridicule dans les républiques. D'ailleurs, distinguez l'expression des qualités agréables qui manquaient aux anciens, et la mode. C'est par sa manière de marcher ou de monter à cheval, délicieuse à Paris[360], que ce jeune seigneur égayait John Bull. A Paris, il fallait plaire aux femmes; à Londres et en Pologne, aux électeurs. Donnez-lui quarante ans, vous lui aurez ôté tout ce qui tenait à la mode, c'est-à-dire à cette partie des manières qui na pas d'influence sur l'idéal moderne, dont tour à tour elle exagère tous les éléments[361].
Si la constitution de 1814 tient, l'anecdote de madame Michelin sera horrible dans un demi-siècle[362]. La rouerie aura le sort de l'escroquerie au jeu, dont nous avons vu périr la gloire. Elle fut une grâce dans le chevalier de Grammont à la cour de Louis XIV, et n'était plus qu'une turpitude dans M. de G***, aux chasses de Compiègne, sous Louis XVI.
Si l'élégance, de son sceptre léger, mais inflexible, défend à la force de se montrer dans les figures d'hommes, que sera-ce pour un autre sexe? La force n'y aurait qu'une manière de plaire, car notre manière de juger les jolies femmes en est encore à l'apogée des mœurs monarchiques. Les charmantes figures de Raphaël et du Guide nous semblent un peu lourdes. Nous préférons les proportions de la Diane chasseresse[363]; mais, dans nos climats, la sensibilité, comme la voix, est un luxe de santé. Nous admettrons un peu plus de force. En Italie, l'on ne fait pas cette faute. En France, l'opinion, occupée d'autre chose, s'est tue sur la beauté pendant trente ans, et s'est laissé mener par les beaux-arts[364].
[355] Voir le beau tableau de M. David. Chose singulière dans l'école française, la tête de Léonidas a une expression sublime!
[356] Voyez à l'école de natation: on ne peut distinguer les conditions. On sait qu'une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois. Pour les arts, toute l'agitation politique entre l'aristocratie de 1770 et la constitution de 1816 se réduit à changer cette phrase, c'est un homme bien né, en celle-ci: c'est un gentleman (un homme aisé, qui a reçu une bonne éducation).
[357] Le bon air est beaucoup dans la manière de porter les vêtements, et la sculpture antique exige le nu.
[358] Ce n'est pas dans nos histoires, presque toutes vendues d'avance par l'auteur à l'autorité, ou à sa propre considération[xxix], que sont nos mœurs, mais dans les Mémoires, et encore mieux dans les lettres imprimées par hasard[xxx].
[xxix] Le père Daniel, Voltaire, etc.
[xxx] Saint-Simon, Motteville, Staal, Duclos, Lettres de Fénelon, de madame du Deffand, etc.
[359] Qui ne connaît sa réponse à Louis XVI, qui lui faisait compliment sur sa place de vice-roi de Sicile? «Ah! sire, la plus belle place de l'Europe est celle que je quitte: la place Vendôme.»
[360] Toujours en 1770, Duclos disait: «L'air noble d'aujourd'hui doit donc être une figure délicate et faible; on ne l'accorderait pas à une figure d'athlète; la comparaison la plus obligeante qu'en feraient les gens de grand monde serait celle d'un grenadier, d'un beau soldat.» (Consid., tom. I, p. 151.)
[361] Voir la composition du beau moderne, chapitre CXIX.
[362] Vie privée du maréchal de Richelieu.
[363] Voir, à l'exposition, les formes grêles affectées dans les portraits de femmes.
[364] Elle doit beaucoup à M. David. Notre papier marqué, nos pièces de dix centimes étaient des modèles de beauté, et sans doute les plus souvent regardés.