9 LECTURE
La reine Berthe. — Il est peu de souveraines dont le nom soit plus connu que celui de la reine Berthe. Elle était la fille de Bourcard I, duc d’Alamanie. Les États de ce prince touchaient à ceux de Rodolphe II, roi de la Bourgogne transjurane. Les frontières n’étant pas nettement tracées, les deux voisins entrèrent en guerre à propos de territoires dont ils s’attribuaient l’un et l’autre la possession. La lutte ne fut pas de longue durée. Bourcard remporta une victoire sur Rodolphe, près de Winterthur, en 919 ou 920 ; les deux adversaires firent ensuite la paix. Le mariage de Berthe avec Rodolphe prouva que la réconciliation était sincère.
La reine Berthe eut l’occasion de gouverner le royaume en l’absence de son époux, car ce dernier, prince ambitieux et guerrier, fit une grande expédition en Italie et combattit les Hongrois en Allemagne, aux côtés de l’empereur Henri I. Sous Rodolphe II, la Bourgogne étendit ses frontières jusqu’à Bâle, à l’Argovie et à la France méridionale ; mais le centre du royaume resta la Suisse romande actuelle. Rodolphe II résidait tantôt à Saint-Maurice, tantôt à Lausanne ou à Soleure. Il mourut en 937 et fut enseveli à Saint-Maurice.
Conrad, son fils aîné, n’avait alors que treize ans. Il fut néanmoins proclamé roi et couronné à Lausanne. Othon le Grand, roi de Germanie et plus tard empereur, le prit à sa cour. Ce fut Berthe qui administra la Bourgogne pendant l’absence de son fils. Elle épousa Hugues, roi d’Italie. Ce mariage avec un prince fort peu estimable fut conclu malgré elle ; il ne paraît pas avoir été heureux et d’ailleurs dura peu. Devenue veuve une seconde fois,
Fig. 39. — Sceau de la reine Berthe.
Berthe put se consacrer entièrement au gouvernement de la Bourgogne.
Le pays avait grand besoin d’une autorité protectrice et bienfaisante. Le désordre régnait partout. Les nobles, abrités dans leurs châteaux forts, opprimaient le pauvre peuple. Les lois n’étaient plus observées. Il n’y avait point de routes, mais seulement des sentiers où les voyageurs ne se risquaient qu’avec précaution. Les marchands, pour ne pas être dépouillés, se cachaient sous l’habit de pèlerin et s’avançaient de monastère en monastère. Des bandes pillardes de Hongrois et de Sarrasins venaient ravager les campagnes et les cultivateurs n’étaient jamais assurés de pouvoir faire leurs récoltes. La détresse était si grande que les peuples découragés croyaient voir approcher la fin du monde.
En ces temps malheureux, la reine Berthe apparaît comme un modèle de piété, de douceur et de bonté. Un sceau de Payerne l’appelle humilis regina, humble reine. On n’a sur elle que peu de renseignements positifs. La légende a sans doute
Fig. 40. — Église abbatiale de Payerne.
embelli son portrait ; elle l’a confondue avec d’autres reines, même avec une déesse des peuples du nord et lui a attribué des choses qu’elle n’a pas faites. Mais nous en savons assez pour pouvoir la considérer comme la bienfaitrice de nos contrées. Elle filait comme les autres dames de son temps ; elle parcourait les campagnes, rendant la justice et répandant le bien autour d’elle. Elle encouragea l’agriculture et chercha à améliorer la condition des serfs. Pour protéger les habitants contre les Hongrois et les Sarrasins, elle fit construire des forteresses, des tours de refuge et élever des murailles autour des bourgs.
Berthe fut surtout bonne envers l’Église. Elle fit, en 962, de larges donations à l’abbaye de Payerne, par un acte qui a été conservé et que l’on appelle le « Testament de la reine Berthe. » C’est à Payerne qu’elle fut ensevelie. La tradition indiquait que ses restes devaient se trouver dans le temple de l’abbaye. Des fouilles faites en 1817 amenèrent la découverte d’un tombeau ; ne doutant pas que ce ne fût celui de la pieuse princesse, le gouvernement vaudois l’a fait transporter dans l’église paroissiale de la ville et recouvrir d’un marbre noir avec inscription. Le souvenir de la reine s’est maintenu, grossi de naïves légendes, chez les habitants de la Bourgogne transjurane. Berthe resta pour eux la « bonne reine, » la « royale filandière, » et plus tard la tradition s’établit de rappeler comme un âge heureux, trop tôt disparu, « le temps où la reine Berthe filait. »