CHAPITRE VI FONDATION DE LA CONFÉDÉRATION
1. Les Waldstætten. — Dans la partie centrale de la Suisse actuelle, autour du beau lac des Quatre-Cantons, sont groupés trois petits pays qui ont joué un grand rôle dans l’histoire de notre patrie. C’est Uri, Schwytz et Unterwald. On les nomme les Waldstætten ou les pays forestiers, à cause de leurs bois, autrefois plus étendus qu’aujourd’hui. Ils sont aussi appelés les cantons primitifs, parce que c’est là que la Confédération suisse a pris naissance.
Ils avaient déjà des habitants à l’époque romaine, mais c’est surtout après l’invasion des Alamans qu’ils se peuplèrent. Au VIII siècle, la contrée renfermait plusieurs villages. Au XIII siècle, la plupart des localités actuelles existaient déjà, avec les noms qu’elles portent aujourd’hui. La population vivait de la culture du sol et de l’élève du bétail. Ces montagnards avaient des mœurs simples ; habitués à vivre au milieu d’une nature rude, ils étaient patients, mais énergiques et résolus.
Fig. 63. — Armoiries d’Uri.2. Uri. — La plus grande partie du pays d’Uri avait d’abord appartenu au duc d’Alamanie, puis au roi d’Allemagne. En 853, le roi Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne, en fit don à l’abbaye de Fraumunster à Zurich. Deux fois par année, le représentant de l’abbaye venait rendre la justice au nom de l’empereur, sous un tilleul près d’Altorf. Les habitants, serfs pour la plupart, jouissaient de droits qui les rapprochaient beaucoup des hommes libres. Ils possédaient en commun une certaine étendue de forêts et de pâturages et se réunissaient chaque année pour discuter leurs intérêts. Ces assemblées, qui furent l’origine de la landsgemeinde, développaient dans le peuple le sentiment de l’indépendance.
Mais ces libertés furent menacées au XIII siècle, lorsque la maison de Habsbourg fut désignée pour représenter l’empereur dans le pays d’Uri. Les Uranais purent craindre de devenir de simples sujets des Habsbourg. Pour éviter ce danger, ils
Fig. 64. — Tour en ruine à Silenen (Uri).
(Restes de l’ancien manoir des seigneurs de Silenen, qui existait à l’époque où les Waldstædten conquirent leur indépendance.)
s’adressèrent au roi Henri, qui gouvernait l’Allemagne en l’absence de son père, l’empereur Frédéric II. Ils lui demandèrent de les libérer de la domination des Habsbourg et de les placer sous l’autorité directe de l’empereur. À cette époque, relever directement de l’empire, c’était, pour un peuple, être délivré du joug des seigneurs et devenir à peu près indépendant.
Le roi Henri accueillit bien la demande des Uranais et leur accorda, en 1231, une charte de liberté impériale, leur garantissant qu’ils n’auraient pas d’autre maître que l’empereur. Ils devaient continuer à payer leurs redevances à l’abbaye de Fraumunster ; leurs juges, nommés par l’empereur, ne pouvaient être que des gens du pays. Pour le reste, les Uranais avaient le droit de s’administrer eux-mêmes.
Fig. 65. — Armoiries de Schwytz.3. Schwytz. — Le territoire de Schwytz était limité à la partie méridionale du canton actuel. La population se composait principalement d’hommes libres qui se distinguaient par leur amour de l’égalité et leur ardeur à faire respecter leurs droits. Ils furent longtemps en guerre avec le couvent d’Einsiedeln, au sujet de la limite de leurs domaines. Les empereurs d’Allemagne donnèrent raison à l’abbaye ; malgré cela, les Schwytzois refusèrent de se soumettre et continuèrent la lutte. La querelle ne se termina que lorsque les terres contestées eurent été partagées entre eux et l’abbé d’Einsiedeln.
Les Schwytzois relevaient de l’empire et des baillis impériaux qui étaient les Habsbourg, mais ils possédaient d’importantes libertés et avaient en particulier le droit de se réunir en assemblées générales. Redoutant l’ambition des Habsbourg, ils cherchèrent à se placer sous la protection impériale. Ils envoyèrent des délégués à l’empereur Frédéric II, qui guerroyait en Italie, et furent assez heureux pour obtenir de lui, en 1240, une charte d’affranchissement analogue à celle que son fils Henri avait donnée aux Uranais.
Fig. 66. — Engelberg.
Toutefois, Schwytz ne parvint pas à s’émanciper complètement des Habsbourg. L’empereur Rodolphe de Habsbourg refusa de reconnaître la charte accordée par Frédéric II. Sa puissance était grande et, tant qu’il vécut, les Schwytzois ne purent songer à se révolter contre lui. Il les traita d’ailleurs avec bienveillance, mais cela ne pouvait compenser pour eux la perte des avantages que leur accordait la charte impériale.
Fig. 67. — Armoiries d’Unterwald.4. Unterwald. — La population des riantes et fertiles vallées de l’Unterwald était dans une situation moins bonne que celle d’Uri et de Schwytz. Elle ne possédait pas de terres en commun et n’avait pas reçu de charte impériale. Les hommes libres, moins nombreux qu’à Schwytz, étaient groupés principalement autour de Sarnen et de Stans. Le pays était divisé en domaines appartenant à un certain nombre de seigneurs et de couvents, entre autres aux Habsbourg et à l’abbaye d’Engelberg. En outre, les Habsbourg
Fig. 68. — Sceaux d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald en 1291.
(Sur le sceau d’Uri figure une tête de taureau avec une boucle dans les naseaux. Le sceau de Schwytz représente saint Martin, patron du bourg de Schwytz, partageant son manteau pour en donner la moitié à un mendiant. Le sceau d’Unterwald porte une clef, emblème de l’apôtre Pierre, patron de l’église de Stans.)
exerçaient une autorité générale sur tout le pays comme représentants de l’empereur.
Les hommes libres cherchèrent à s’unir et à résister aux Habsbourg. Toutefois leurs tentatives pour s’émanciper de la tutelle de cette puissante maison ne réussirent pas. Sous l’empereur Rodolphe, ils ne purent les renouveler, mais le mécontentement était prêt à éclater.
5. L’alliance perpétuelle de 1291. — Telle était la situation des Waldstætten lorsque survint la mort de l’empereur Rodolphe, en 1291. Quel était le lien qui unissait ces trois petits peuples dont les conditions différaient sensiblement ? C’était, outre d’anciennes relations de bon voisinage, la crainte de l’ennemi commun, de l’ambitieuse famille de Habsbourg-Autriche.
Quelques jours après la mort de Rodolphe, les représentants des pays d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald se réunirent et conclurent un traité d’alliance perpétuelle, le 1 août 1291. Par ce traité, qui a été conservé (fig. 69), les trois cantons s’engagent à se prêter mutuellement secours contre les ennemis du dehors. Ils décident qu’ils n’accepteront aucun juge, aucun bailli impérial qui soit étranger à leurs vallées. Ils déclarent que si une dissension naît entre eux, ils s’en remettront à l’avis d’arbitres pris parmi les plus sages et les plus prudents des Confédérés, et que si l’un des cantons repousse cette décision, les autres la feront respecter. Enfin, ils indiquent de quelle manière la justice doit être rendue et fixent les peines à infliger aux coupables.
Le traité a été probablement conclu sur territoire schwytzois. Il n’est pas signé, mais l’on sait quels étaient à cette époque les hommes les plus en vue dans les Waldstætten. On croit que parmi les auteurs de l’alliance, il faut citer pour le pays d’Uri : le landammann Arnold, de Silenen, et Werner d’Attinghausen ; pour le pays de Schwytz : le landammann Conrad ab Iberg et Rodolphe Stauffacher. Ces hommes énergiques et sages, qui eurent assez de courage pour braver les ennemis de leur patrie, ont droit à tout notre respect.
Avant l’alliance de 1291, les Waldstætten avaient déjà conclu entre eux d’autres traités, mais qui étaient temporaires et n’avaient pas la même importance. Le pacte de 1291 doit être regardé comme l’acte de fondation de la Confédération suisse et comme l’origine de notre indépendance et de nos libertés.
Fig. 69. — Reproduction réduite du Pacte de 1291.
Ce vénérable document, rédigé en latin, se trouve dans les archives de Schwytz. Son rédacteur fut très probablement un ecclésiastique. Les sceaux d’Uri et d’Unterwald sont encore attachés au parchemin ; celui de Schwytz, qui figurait le premier, a disparu.